Coupe du monde 2018 : pourquoi même les allergiques au foot se prennent-ils de passion pour les Bleus ?

Des millions de personnes ont communié après la victoire des Bleus face à la Belgique qui les qualifie pour la finale de la Coupe du monde. Franceinfo a interrogé un sociologue du sport pour comprendre les racines de cette passion qui dépasse les habitués du foot.

Des supporters réunis à Paris pour regarder France-Belgique, le 10 juillet 2018. 
Des supporters réunis à Paris pour regarder France-Belgique, le 10 juillet 2018.  (CHARLES PLATIAU / REUTERS)

Des scènes de liesse à travers tout le pays, des klaxons, des accolades, de la joie, un sentiment de communion nationale, un parfum de 1998. Au lendemain de la qualification de la France pour sa troisième finale de Coupe du monde, après sa victoire contre la Belgique en demi-finale, mardi 10 juillet, l'engouement suscité par les Bleus dépasse largement le public des habituels fans de football. 

>> Coupe du monde 2018 : suivez les réactions au lendemain de la qualification de la France en finale

S'il est difficile d'estimer le nombre de Français qui ont célébré la victoire de l'équipe de France, on constate une ferveur et un enthousiasme partagés par une grande partie de la population. Pourquoi se prend-on au jeu du Mondial, y compris lorsqu'on n'aime pas particulièrement le foot ? Que signifie notre soudaine – et éphémère – passion collective ? Franceinfo a posé la question au sociologue du sport Patrick Mignon, chercheur à l'Institut national du sport et de l'éducation physique (Insep).

Franceinfo : Comment expliquer que le Mondial rassemble un public plus large que les simples fans de ballon rond ? 

Patrick Mignon : Cela tient au principe même de la Coupe du monde, c'est-à-dire une compétition au format réduit sur un mois, avec différente phases, qui a sa propre dramaturgie et qui est forte en suspense. Si vous êtes éliminés au premier tour, vous disparaissez et c'est fini, on n'en parle plus. Et si vous êtes encore là, vous allez continuer à susciter un intérêt grandissant.

Lorsque vous suivez un championnat national, la dramaturgie est un peu faussée. Si on connaît les équipes, leurs budgets, on sait globalement que depuis quelques années, en Espagne, le Barça ou le Real sera champion, la Juventus en Italie, le Bayern en Allemagne et le PSG en France... Et cela dure un an. 

Avec le Mondial, c'est l'épreuve de vérité en permanence. L'Allemagne a subi une épreuve de vérité terrible, le Portugal et l'Espagne aussi. A chaque match, des vérités tombent et vous êtes dedans ou vous êtes dehors. Et quand vous restez dedans, vous y trouvez de l'intérêt. Cela crée de l'émotion tout autour, de la dynamique...

Beaucoup se disent "avec le Mondial, les gens se parlent"...

Le foot, par sa dramaturgie, crée des relations entre les gens qui n'existeraient pas par ailleurs. C'est plus facile de discuter avec les gens au sujet de la Coupe du monde de foot, on se rend compte qu'on s'entend bien les uns avec les autres... Il y a une attente de cohésion sociale sur le plan national, une attente d'unité vis-à-vis du football.

Et on va faire comme tout le monde, on va jouer le jeu des commentaires footballistiques (sur le jeu d'untel, sur telle équipe, sur tel pays...) et cela pourra aller jusqu'aux positions de Mélenchon vis-à-vis de l'élimination de la Mannschaft par exemple, c'est-à-dire à des commentaires politico-footballistiques. Cela concerne différents cercles de discussion. 

Et en même temps, vous avez aussi des personnes qui ne participent pas à cette attente de cohésion sociale et elles penseront que le football est une fausse réponse à cette attente. Vous pouvez les trouver aussi bien à des extrêmes de l'échiquier politique français ou éventuellement dans des populations qui ne se sentent pas intégrées, qui vont considérer que cela ne les concerne pas. 

Qu'attendent les Français de leur équipe nationale ?

En France, l'équipe nationale a cette particularité (la Belgique n'est pas tellement différente de ce point de vue-là) d'être spécialement importante et intéressante pour les gens qui ne s'intéressent pas au foot. Parce que la France et la Belgique sont des pays confrontés à des problèmes identiques. Ce sont des pays européens, qui se posent beaucoup de questions vis-à-vis de la mondialisation, des pays très marqués par la problématique d'intégration... Il y a donc un intérêt global (politique, culturel...) autour de l'équipe de France.

On se demande si les Bleus contribuent ou non à améliorer l'image qu'on a de nous-mêmes.Patrick Mignon, sociologueà franceinfo

Cette attente vis-à-vis des Bleus explique-t-elle les crispations du pays ?

On a tort de lire l'équipe nationale comme une expression ou une reproduction automatique de l'état de la société car il y a énormément de médiation entre le football tel qu'il existe et la société telle qu'elle fonctionne. Une compétition sportive dure le temps de la compétition sportive. Les effets des émotions provoquées par la victoire ont une vie extrêmement courte. En revanche, la vie sociale et politique a des pesanteurs qui font que les choses sont plus longues pour évoluer. 

Une équipe de football représente de manière complètement indirecte un pays. Elle représente d'abord les gens qui jouent au football, les gens qui ont fait du football leur voie professionnelle. L'équipe de France ne représente donc pas le pays mais des gens sélectionnés sur le marché du football professionnel par les instances du football.

A Marseille, comme dans d\'autres villes françaises, la victoire a été fêtée par des chants et des embrassades.
A Marseille, comme dans d'autres villes françaises, la victoire a été fêtée par des chants et des embrassades. (JEAN-PAUL PELISSIER / REUTERS)

Vous ne pouvez pas coller à l'équipe de France l'image d'une société 'black, blanc, beur', diversifiée et unifiée, dans le cas de 1998. De même, avec Knysna, en 2010, on a voulu y voir des méchants originaires des quartiers, et donc une France à feu et à sang avec ses quartiers. Ce sont des phénomènes d'interprétation, de surinterprétation et d'exploitation des événements, mais aussi de la méconnaissance des mécanismes de fonctionnement d'une activité comme le football. On en fait une lecture directe et intéressée car elle renvoie, pour les gens qui font ce type de jugements, à des intérêts qui sont politiques, des intérêts de lecture de la société.

Que représente la victoire de 1998 pour le football français ?

Cette victoire a dramatisé notre rapport au football. En 1998, nous sommes dans une période qui connaît la fin de la grande croissance française, la fin de la grande République redistributrice, une période de cohabitation, d'incertitudes, il y a la montée du Front national, des problèmes dans les banlieues... Et là, la victoire de 1998 est un moment de divine surprise. Être premiers en foot, pour la première fois, c'était une rupture.

Auparavant, on se méfiait du foot, c'était de l'argent, de la culture de masse... Quand on s'y intéressait, c'était des questions privées et quelques passionnés. En 1998, cela bascule, la France devient un pays de culture mondiale. Car la culture mondialisée, c'est le cinéma, la musique mais aussi le foot.  Mondialisée, l'Europe, c'est le cinéma, la musique et c'est aussi le football. 

À partir de là, on prend conscience de ce que signifie un événement comme le Mondial et donc chacun l'interprète avec ses lunettes et son prisme, des lunettes plus ou moins affutées, plus ou moins préparées, plus ou moins intéressées. 1998 marque une rupture de ce point de vue-là. Depuis, on se demande si l'équipe de France est un modèle moral, un modèle éducatif, une façon de rapporter de l'argent à la fédération...

Pourquoi nous rassemblons-nous autour du football ?

Historiquement, le foot a toujours dépassé le cadre du sport, c'est plus qu'un sport. Dès son origine, au XIXe siècle, le foot a des implications sociales, culturelles et politiques (on parle par exemple salaires des joueurs, immigration, intégration...). Et très vite, il touche beaucoup de gens. C'est un sport que l'on pratique mais surtout que l'on regarde. Il est tourné vers les spectateurs.

Le foot est le sport collectif le plus pratiqué sur la planète. Car il existe depuis plus longtemps que d'autres sports et surtout parce qu'il a été bien plus porté que les autres par la médiatisation. Il n'a pas de vocation à être strictement national comme les sports américains qui ont des marchés très limités. D'emblée, la Fifa est un organisme international qui va chercher le football partout. Au travail de la Fifa s'ajoute la médiatisation extrême, donc un Mondial de foot touche directement des millions de personnes.

Des supporters français massés sur un bus fêtent la victoire en demi-finale de la Coupe du monde, le 10 juillet 2018, dans le centre de Paris.
Des supporters français massés sur un bus fêtent la victoire en demi-finale de la Coupe du monde, le 10 juillet 2018, dans le centre de Paris. (THOMAS SAMSON / AFP)

Mais comme toutes les passions collectives, il faut la couper en petits morceaux. Elle est faite de passions extrêmement différentes et d'attentes extrêmement différentes. Une foule dans un stade n'est jamais homogène. Dans un stade, vous pouvez avoir 50 000 personnes et donc 50 000 attentes différentes vis-à-vis de ce qu'il se passe sur le terrain.

Suit-on le Mondial uniquement pour la victoire ? 

Au premier tour, vous voulez déjà savoir si vous allez survivre au deuxième tour. Les personnes qui aujourd'hui sont confiantes derrière l'équipe de France ne faisaient pas la même tête lorsqu'on était face au Danemark. On vit les choses au jour le jour, on vit chacune des épreuves qui fait monter d'un cran la tension et l'intérêt. On ne se dit pas que l'on va gagner la Coupe du monde, on regarde ce qu'il se passe, étape par étape. C'était le cas en 1998.

Et d'ailleurs, l'engouement est retombé assez vite en 1998. Il a passé l'été. Il a été exploité pendant quelques semaines, voire mois, par les médias ou les publicitaires, mais les choses sont retombées assez vite. Beaucoup de promesses ou d'attentes sont nées le 12 juillet 1998 et n'ont rien donné. Parce que tout cela est compliqué, on n'avait peut-être pas les moyens, pas d'idées... On a mis dans le foot des choses que le foot ne pouvait pas résoudre. Quand on a organisé le Mondial, on a pu se dire que cela allait servir à développer les quartiers par exemple, on y a pensé, mais de façon ponctuelle. Donc tout cela est retombé très rapidement.