Armstrong déchu, le grand nettoyage du cyclisme attendra

L'Union cycliste internationale a retiré au coureur texan ses sept Tours de France. Mais la page dopage est-elle tournée ? Pas vraiment, car l'UCI ne se remet pas en cause.

Lance Armstrong, sur une étape du Tour de France, le 8 juillet 2004.
Lance Armstrong, sur une étape du Tour de France, le 8 juillet 2004. (JOEL SAGET / AFP)

SPORTS – "Comme disait John Fitzgerald Kennedy, le mot 'crise' en chinois se compose de deux caractères : l'un veut dire 'danger', l'autre 'opportunité'. Je vois cette crise comme une chance." Quand il s'agit de solder l'époque Armstrong, Pat McQuaid, président de l'Union cycliste internationale (UCI), est volontaire. L'UCI a retiré, lundi 22 octobre, les sept victoires dans le Tour de France du coureur américain, frappant un grand coup de poing sur la table. Ou au moins en essayant de le faire croire.

L'absence criante d'une instance antidopage indépendante

"Il y a dix ans, le dopage était toléré, même encouragé. Le problème était endémique, et impliquait des gens au plus haut niveau de ce sport", écrivait, mi-octobre, l'ancien coureur américain Michael Barry dans le New York Times (lien en anglais). Pourquoi ? Parce que l'UCI, institution la plus élevée du cyclisme mondial, doit à la fois promouvoir ce sport et faire la chasse aux tricheurs. Hein Verbruggen, président de l'UCI de 1991 à 2005, a dit que le dopage dans le cyclisme était une "nécessité" et que les spectateurs voulaient avant tout du spectacle et des performances athlétiques incroyables, d'après un ancien président de l'agence mondiale antidopage, cité par la chaîne australienne ABC (à la 38e minute du documentaire).

Comment vendre un sport tout en traquant les brebis galeuses ? Le site spécialisé Redkiteprayer (lien en anglais) ose cette analogie : "C'est un exemple classique d'autoréglementation. Le monde de la finance est la preuve que ça ne fonctionne pas." Vous avez dit "conflit d'intérêt" ? C'est aussi le constat du coureur français Samuel Dumoulin sur Twitter. 

Pour Pat McQuaid, pas de problème : "Je ne vois pas pourquoi nous changerions ça", balaye-t-il.

Lance Armstrong, chouchou de l'UCI

Seule exception : quand la fraude est manifeste. C'est ce qui s'est passé dans le cas Armstrong, avec des confessions de repentis dans la presse et, surtout, les 1000 pages du rapport de l'agence antidopage américaine (Usada). "L'UCI ne pouvait pas faire autrement", estiment en chœur les anciens coureurs Christophe Moreau, sur 20 Minutes.fret Laurent Jalabert, sur RTL. Pourtant, Armstrong a longtemps été le protégé de l'UCI. Et pas seulement à cause du don de 80 000 euros effectué en 2002 à l'Union cycliste internationale, que cette dernière affirme avoir utilisé pour acheter une machine détectant les produits interdits dans le sang.

Lance Armstrong brandit une coupe de champagne après sa quatrième victoire dans le Tour de France, le 27 juillet 2003. 
Lance Armstrong brandit une coupe de champagne après sa quatrième victoire dans le Tour de France, le 27 juillet 2003.  (CHRISTOPHE ENA/AP/SIPA / AP)

Dans son livre The Secret Race, un ancien équipier d'Armstrong, Tyler Hamilton, se souvient d'une conversation surréaliste avec son leader. Le coureur texan expliquait, sourire aux lèvres, qu'il avait été contrôlé positif à l'EPO lors du critérium du Dauphiné, en 2001. Mais qu'il n'y avait aucune raison de s'inquiéter car ils allaient "parler aux dirigeants [de l'UCI] et arranger ça." En 2004, c'est aussi Armstrong qui, vexé d'avoir été battu par Hamilton sur le Dauphiné, appelle Hein Verbruggen, l'ancien président de l'UCI, pour dénoncer Hamilton. "Lance travaillait dans le système, Lance était le système", résume Hamilton. Armstrong, vu comme la tête du gondole du cyclisme du renouveau, avec cette belle histoire de l'homme qui a vaincu le cancer, était très bien vu de Verbruggen, qu'il qualifiait "d'ami""Lance a toujours eu droit à une considération spéciale à l'UCI", se souvient une ancienne responsable, dans le quotidien australien The Age (lien en anglais). 

Une autre politique antidopage est possible

L'affaire Armstrong peut servir d'exemple. L'agence antidopage américaine (Usada), indépendante de la fédération cycliste américaine, a utilisé le travail d'un enquêteur chevronné, Jeff Novitzky. L'homme qui a fait tomber la sprinteuse Marion Jones, ex-championne olympique du 100 mètres, dans l'affaire du laboratoire Balco, a accumulé les témoignages. L'Usada n'a pas non plus cédé aux pressions de l'UCI, notamment les e-mails de Pat McQuaid, contestant sa compétence sur le dossier. 

Elle a aussi rassemblé des témoignages d'anciens coureurs repentis, dont n'a pas voulu l'UCI. Au contraire : l'instance internationale aurait sciemment ignoré l'Allemand Jorg Jacksche, qui déclare dans le rapport de l'Usada sur le "système Armstrong" (PDF,  p.7) : "J'ai passé des heures à parler avec l'UCI, avec les avocats, avec Pat McQuaid. (...) L'UCI n'a pas montré le moindre intérêt pour mon histoire, n'a pas cherché à en savoir plus. Pire. Malgré mes efforts pour aider à nettoyer le cyclisme, l'UCI a essayé d'alourdir ma sanction. (...) A ma connaissance, l'UCI n'a toujours pas utilisé les preuves que je leur ai fournies." L'Union cycliste internationale a donc validé un rapport où il est écrit, noir sur blanc, qu'elle a mal fait son travail. Pourtant, McQuaid a lourdement insisté en conférence de presse : il ne voit pas pourquoi il démissionnerait.

FTVi

L'agence antidopage idéale a été décrite dans un rapport par un député américain, George Mitchell, enquêtant sur un scandale de contrôles positifs couverts dans le base-ball : "Pour avoir un système de contrôle antidopage efficace, il faut que l'agence de contrôle soit indépendante, transparente et responsable. Il faut des tests inopinés tout au long de l'année, un financement conséquent, un code de bonne conduite et une solide sensibilisation des coureurs" (PDF, p.25-26). Ce qui n'est pas vraiment le cas de l'UCI, dont les relations avec les agences antidopage, mondiale ou nationales, sont difficiles.

Une autre UCI est-elle possible ? A court terme, difficile de croire en une institution épinglée par Transparency International et qui, pour unique horizon, fait miroiter un "comité vérité et réconciliation" sur le modèle de celui qui a soldé l'héritage de l'apartheid en Afrique du Sud. La remise en question, ce sera pour plus tard. Pascal Richard, un ancien coureur suisse, met le doigt là où ça fait mal dans Le Matin : "Il faut faire le procès des décideurs. L'UCI tapait sur l'épaule d'Armstrong lorsque tout allait bien, et maintenant elle se retourne contre lui. Il ne faut pas oublier que ce type a offert une visibilité sans précédent au cyclisme. L'UCI va toujours dans le sens du vent et ne pense qu'au business."