JO de Tokyo : l'Inde, ce géant démographique mais nain olympique

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La délégation indienne défile lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Rio (Brésil), le 5 août 2016. (CAMERON SPENCER / GETTY IMAGES SOUTH AMERICA)

Le deuxième pays le plus peuplé du monde ne figure pas dans le haut du tableau des médailles olympiques. Mais ça pourrait changer.

Vingt-huit médailles. C'était, avant le début des Jeux olympiques de Tokyo – organisés du 23 juillet au 8 août –, le total famélique de médailles récoltées par l'Inde dans son histoire olympique. Pas la peine de lui chercher des excuses : le pays au milliard d'habitants était déjà présent aux temps héroïques (sa première participation remonte aux Jeux de 1900) et a même embarqué très tôt dans l'aventure des Jeux d'hiver. Reste un drôle de sentiment de gâchis, quand on se rend compte que les Etats-Unis, trois fois moins peuplés, ont récolté la bagatelle de 2 800 podiums, soit cent fois plus... Comment expliquer ce paradoxe ? 

Les rois de la débrouille

Si vous parcourez la liste des sports olympiques en vous demandant où l'Inde a pu briller, vous allez probablement vous arrêter sur la ligne du hockey sur gazon. Effectivement, l'Inde y a remporté huit des neuf titres olympiques de son histoire, avec une série record de six titres consécutifs entre 1928 et 1956. C'était l'époque où les politiques cultivaient l'indifférence vis-à-vis du sport : le Mahatma Gandhi a un jour répondu (article en anglais)  "C'est quoi, au juste, le hockey ?" à un homme d'affaires venu quérir soutien et fonds pour l'équipe nationale. L'Inde a régné sans partage sur cette discipline et a vu naître le meilleur joueur de l'histoire, Dhyan Chand (mort en 1979), statufié majestueusement au sommet d'une colline dans l'Etat d'Uttar Pradesh. Son anniversaire est même devenu le jour du sport national. Mais depuis, le hockey indien, qui s'est reposé sur ses lauriers, n'est plus que l'ombre de lui-même.

La neuvième médaille d'or, c'est le tireur Abhinav Bindra qui l'a décrochée, en 2008 aux JO de Pékin, en tir à la carabine. Cela vaut à l'intéressé un rang de héros national. "Mes souvenirs d'après la médaille, c'est très flou. Je m'en souviens à peine. Un tourbillon de cérémonies en mon honneur, au plus haut de l'Etat, à la Fédération, dans les Etats, mon élévation au grade de lieutenant colonel dans l'armée..." énumère Abhinav Bindra pour franceinfo. A l'occasion de cet exploit, le cricket, sport roi dans le sous-continent, se fait dégommer des unes des journaux. "Ça m'a fait mesurer ce que j'avais accompli. Ce que je retiens de ce moment, c'est l'impact que ça a eu sur les gens. C'est ma plus grande fierté. A mon époque, un championnat national de tir ne déplaçait vraiment pas les foules. Aujourd'hui, même des tournois régionaux se disputent à guichets fermés."

Le tireur indien Abhinav Bindra brandit sa médaille d'or remportée dans l'épreuve de tir à la carabine à 10 mètres aux Jeux olympiques de Pékin (Chine), le 11 août 2008. (JEFF GROSS / GETTY IMAGES ASIAPAC)

Tout n'a pas été facile pour le tireur, forcé de s'entraîner dans son garage, faute d'installations, puis de s'expatrier en Allemagne et aux Etats-Unis pour travailler avec des entraîneurs capables de le faire grimper sur un podium olympique – "ces compétences n'existent toujours pas en Inde", constate l'intéressé. En 2008, revanchard, il déclare à la presse après son triomphe : "Pourquoi l'Inde accumule les contre-performances ? C'est très simple, nous n'avons aucune infrastructure sportive. Gagner quelques médailles est phénoménal." Des histoires à la Abhinav Bindra, l'Inde en amasse à la pelle. Prenez l'haltérophile Karnam Malleswari, médaillée de bronze aux Jeux de Sydney. Elle raconte qu'elle devait se débrouiller toute seule, "sans un centime de l'Etat". Et quand, avec le succès, l'aide est enfin arrivée, elle n'était pas exactement à la hauteur. "On m'a donné des poids pour m'entraîner, mais ils ne correspondaient pas aux standards olympiques..."

La classe éco pour les sports de seconde zone

Plusieurs observateurs pointent l'arrivée du ministre des Sports, Kiren Rijiju, et du programme "Play India" comme la véritable impulsion pour faire de l'Inde un pays qui compte dans le monde olympique. Ainsi, le budget du ministère a été plutôt épargné (en anglais) par les coupes consécutives à la pandémie de Covid-19. "Avant, quand vous n'étiez pas un athlète d'un sport à fort potentiel de médailles, on vous faisait bien sentir que vous n'aviez aucune considération à attendre", raconte à franceinfo l'entraîneur Jiwan Sharma, qui a accompagné plusieurs judokates aux Jeux. "Pour les compétitions internationales, on devait se débrouiller. Pour trouver des sparring-partners étrangers et ainsi hausser le niveau national, c'est le système D. Et tout le monde à la fédération, plus incompétents les uns que les autres, qui rajoute son grain de sel. Et après, ils osent nous demander de gagner des médailles." "Ils", ce sont ses patrons, mais aussi l'exigeant public indien, prompt à brûler ce qu'il a adoré. A l'image du tweet de cette influenceuse : "L'objectif de la délégation olympique indienne, à part faire des selfies à Rio, c'était quoi ? De l'argent jeté par les fenêtres, une occasion gâchée de plus."

Eliminée des Jeux de Rio dès les séries, la sprinteuse Dutee Chand ne s'était pas privée de raconter le périple qu'on lui avait imposé pour rallier le Brésil : "Je suis arrivée ici après un vol de 36 heures et trois escales, engoncée dans un siège en classe éco." Selon le site d'info Mint (en anglais), les officiels de la fédération, eux, ronflaient confortablement sur un siège en business... "En arrivant, j'ai dormi pendant deux jours mais j'avais mal au dos, poursuit la sprinteuse. J'ai eu du mal à m'adapter. Mon entraîneur est arrivé très tard et personne ne m'a aidée." Dutee Chand n'avait dans ses bagages qu'une paire de pointes usées pour défendre ses chances. Ce n'est qu'une fois que son coach a décrit l'état de dénuement de sa protégée qu'un site de vente en ligne lui en a offert une paire neuve, à quelques jours des Jeux. Voilà ce qu'était le lot des "petits" sports en Inde avant le récent changement de politique.

La sprinteuse indienne Dutee Chand, en bleu ciel au centre, lors d'une série de l'épreuve du 100 mètres aux Jeux olympiques de Rio (Brésil), le 12 août 2016. (PICTURE ALLIANCE / PICTURE ALLIANCE)

Un vivier encore sous-exploité

Si des infrastructures dignes de ce nom sont sorties de terre ces dernières années, on est loin d'un maillage du territoire digne de ce nom, pointe l'économiste Anirudh Krishna, auteur du livre The Broken Ladder (2017) sur les défis qui attendent l'Inde. "Si on considère la population qui a vraiment une chance d'accéder à l'équipe olympique indienne, cela ne représente qu'une part infime du milliard d'habitants du pays, reconnaît celui qui enseigne à l'université de Duke, aux Etats-Unis. Aujourd'hui, tous les enfants en Inde vont à l'école, ce qui représente un progrès considérable comparé à la génération précédente. Mais quelle proportion de ces écoles disposent d'installations sportives, ou organisent ne serait-ce qu'une journée sportive par an ? Je dirais moins de 5%. C'est dans ce vivier restreint que sont repérés les talents." Même chose pour les structures privées que lancent nombre d'anciens champions pour accompagner les athlètes vers le plus haut niveau. "Elles se concentrent dans les zones les plus favorisées. Regardez le nombre d'athlètes indiens qui sont eux-mêmes fils de sportifs ou issus d'une famille aisée ou de hauts fonctionnaires ! Les autres sont tout simplement laissés de côté."

N'empêche, l'Inde pourrait récolter autant de médailles en deux semaines que sur les 50 dernières années, si l'on en croit les prédictions de l'agence de statistiques Gracenote, qui lui en crédite 17 (contre 41 à la France). "Vous connaissez l'histoire du bambou chinois ? Cette plante peut atteindre 25 mètres de haut en cinq ans et trois mois. Mais les cinq premières années après l'avoir planté, vous ne voyez rien sortir de terre", illustre la psychologue du sport Madhuli Kulkarni, qui a accompagné de nombreux athlètes indiens. "Les mentalités ont changé depuis une vingtaine d'années. Avant, le sport était vu comme une impasse ruineuse par les familles indiennes. Regardez le nombre de participants aux Jeux, il ne cesse de croître : 56 à Pékin en 2008 [l'Inde était alors la seule nation dont le nombre d'athlètes était inférieur à celui de 1980], 83 à Londres, 117 à Rio, et 130 cette année. D'ici dix à douze ans, nous n'allons pas devenir une superpuissance du sport, simplement récolter les fruits de ce que nous avons semé au début du XXIe siècle. Comme je le dis à mes athlètes, ce n'est pas le résultat immédiat qui compte, mais le processus mis en œuvre pour y parvenir."

Les supporters de la joueuse indienne de badminton P.V. Sindhu manifestent leur joie pendant la finale olympique, dans les rues d'Hyberabad, en Inde, le 19 août 2016. (MAHESH KUMAR A./AP/SIPA / AP)

En ligne de mire, l'objectif de basculer dans la cour des grands en 2048, l'édition des Jeux pour laquelle New Delhi a déjà fait acte de candidature. La Corée du Sud n'a pas procédé autrement pour accéder au rang des puissances qui comptent au royaume des anneaux, avant de tout capitaliser aux Jeux de Séoul de 1988. Cerise sur le gâteau, l'Inde a encore du temps devant elle pour convaincre le CIO d'intégrer au programme des Jeux certains sports dans lesquels elle excelle, à l'image du Japon qui a obtenu l'inclusion du karaté aux Jeux de Tokyo. Le kabaddi, un mélange de lutte et de rugby où il faut retenir sa respiration, aurait toutes ses chances, et pourquoi pas le kalarippayatt, un yoga martial, ou le Mallakhamb, une sorte de gymnastique acrobatique sur un poteau qui a un gros potentiel auprès des fans de "Koh-Lanta". En revanche, on ne parierait pas notre chemise sur le Kambala, une course de buffles dans des rizières dont la star locale, Srinivas Gowda, court plus vite qu'Usain Bolt en vitesse moyenne (13 secondes aux 142 mètres !). 

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