Pourquoi Caroline Fourest dérange-t-elle tant ?

Après l'altercation entre l'essayiste et Aymeric Caron dans "On n'est pas couché", Laurent Ruquier a annoncé qu'il ne l'inviterait "plus jamais" dans l'une de ses émissions. Portrait de cette polémiste redoutable et très controversée.

Caroline Fourest participe à l\'université d\'été du PS, le 30 août 2014, à La Rochelle (Charente-Maritime). 
Caroline Fourest participe à l'université d'été du PS, le 30 août 2014, à La Rochelle (Charente-Maritime).  (MAXPPP)

Vous ne verrez ni n'entendrez plus Caroline Fourest dans une émission de Laurent Ruquier. Une semaine après la vive altercation entre l'essayiste et le chroniqueur Aymeric Caron, l'animateur de l'émission "On n'est pas couché", diffusée le samedi soir sur France 2, a annoncé qu'il ne convierait "plus jamais" cette invitée. Il l'accuse d'avoir menti à propos d'un procès en diffamation intenté à son encontre par une jeune femme voilée, qui avait été agressée à Argenteuil.

Caroline Fourest ne s'émeut guère de ce boycott. "Je vis cela de façon décalée, je trouve ça grotesque", déclare-t-elle à francetv info, presque blasée par l'affaire. L'essayiste est une habituée des coups d'éclat. Elle est pourtant d'une nature plutôt discrète. Elle hésite d'abord à nous répondre, affirmant vouloir "sortir un peu de l'anecdotique et de la personnalisation". Mais finit par accepter l'interview, au cours de laquelle elle reste peu diserte sur sa vie, renvoyant à la biographie assez scolaire publiée sur son blog. Tout juste apprenons-nous, dans Libération, quelques banalités sur son goût pour le chocolat et les animaux sauvages.

Si elle ne s'étend pas sur sa famille, "où l'on peut parler et rire de tout", elle ne fait pas mystère de sa sexualité. En couple avec la politologue Fiammetta Venner depuis la fin des années 1990, elle se confie, en 2014, dans son ouvrage Inna, sur sa romance avec l'une des principales activistes des Femen, Inna Shevchenko.

Un caméléon aux mille combats

Depuis toujours, Caroline Fourest aime flirter avec le militantisme. Elle débute pourtant comme journaliste, en 1994. Après un passage à France 3, elle infiltre une secte évangélique pour le magazine étudiant Transfac, où elle fait venir Fiammetta Venner, alors militante pro-IVG. Déjà, son engagement lui joue des tours. Toutes deux sont renvoyées du journal car jugées trop militantes.

En 1998, c'est aussi en tant qu'activiste engagée pour le pacs qu'elle fait sa première télé. Entre-temps, la journaliste a cofondé la revue Prochoix, pour "défendre les libertés individuelles contre toute idéologie dogmatique, liberticide, essentialiste, raciste ou intégriste". Aujourd'hui, sa bio Twitter la décrit comme essayiste et réalisatrice.

Alors, vers quoi penche la balance ? "Je suis journaliste de métier, mais je me sens davantage essayiste, glisse-t-elle. Je ne me suis jamais sentie militante car, pour moi, c'est quelqu'un qui a une carte dans une association. Et l'indépendance m'est primordiale. En revanche, je suis engagée, et j'ai un point de vue d'éditorialiste."

Cela fait son succès. En 2008, Ali Baddou la repère et lui propose une chronique dans la matinale de France Culture. "C'est ce qui me plaisait chez elle : la façon avec laquelle elle défendait ses thèses de manière forte. On avait besoin de vrais éditos. C'était une voix dissonante et rafraîchissante", raconte-t-il à francetv info.

Les thèmes qui l'animent à l'époque sont les mêmes qu'aujourd'hui : féminisme, extrême droite, intégrismes religieux... Pour l'intellectuelle, passée par l'école catholique de la Nativité d'Aix-en-Provence, tout est venu de "[son] engagement journalistique". "En faisant mes enquêtes, j'ai fait ma prise de conscience féministe. Cela m'a amenée au combat antiraciste, avant de dénoncer l'extrême droite, les intégristes chrétiens, puis tous les intégristes. Finalement, j'ai développé mon travail sur la laïcité", énumère-t-elle.

Honnie par l'extrême droite et une partie de la gauche

En se battant pour toutes ces causes, la journaliste-essayiste-militante ne se fait pas que des amis. Militants FN, catholiques intégristes, Dieudonné, mais aussi Tariq Ramadan, Rokhaya Diallo... Il suffit de parcourir Google pour comprendre combien elle déchaîne les passions, de l'extrême droite, qu'elle combat, jusqu'à une frange de la gauche, qui l'accuse d'islamophobie en raison de sa défense acharnée de la laïcité.

"Si je n'étais pas critiquée, je m'inquiéterais. Je travaille sur les groupes les plus extrémistes. J'ai montré leur pouvoir de nuisance, donné leurs recettes. Je les ai tous irrités. C'est normal qu'ils soient fâchés, et que je me retrouve au centre de leurs attaques", philosophait-elle sur francetv info en 2013.

Plusieurs fois, Caroline Fourest a donc été la cible de violentes attaques. En novembre 2012, alors qu'elle suit des Femen pour un reportage, elle est agressée par des sympathisants de l'organisation catholique intégriste Civitas, hostiles à l'ouverture du mariage aux homosexuels. Quelques mois plus tard, elle est traquée, de Nantes à Paris, par des militants anti-mariage pour tous. Invitée d'un débat sur l'islam, la journaliste est accueillie à la gare par une centaine de personnes "vociférant" et doit quitter les lieux sous escorte policière, raconte Libération. Des militants entrent dans la salle, malgré le cordon de CRS, et sifflent le début de son intervention, avant d'être évacués. A son retour à Paris, elle essuie de nouveau des huées.

Mais les critiques viennent aussi d'une certaine partie de la gauche, qui taxe Caroline Fourest d'islamophobie en raison de sa conception de la laïcité. En mars 2012, l'association Les Indivisibles, emmenée par Rokhaya Diallo, lui décerne un "Y’a bon Award". Le prix distingue des personnalités qui ont tenu, selon eux, des propos xénophobes ou racistes. Le jury lui reproche d'avoir épinglé, en 2010, des "associations qui demandent des gymnases pour organiser des tournois de basket réservés aux femmes, voilées, pour en plus lever des fonds pour le Hamas".

Des accusations de mensonge

Comme sur le plateau d'"On n'est pas couché", Caroline Fourest est également souvent accusée de s'arranger avec la vérité. "Comme d'habitude, elle ment", dénonce ainsi la porte-parole des Indigènes de la République, Houria Bouteldja, après une action de son mouvement lors de la fête de l'Huma 2012. Caroline Fourest, empêchée de prendre le micro, avait évoqué la présence de militants d'extrême droite aux côtés des membres des Indigènes.

Plus récemment, une variation entre les récits de Caroline Fourest et de Sigolène Vinson, chroniqueuse judiciaire à Charlie Hebdo, sur l'attaque contre l'hebdomadaire a prêté le flanc à des accusations de mensonge de la part de ses détracteurs. Dans Le Monde, Sigolène Vinson raconte que Saïd Kouachi ne l'a pas tuée et lui a dit : "Puisque je t'épargne, tu liras le Coran." Une version un peu différente de celle donnée en premier lieu par Caroline Fourest sur France 2 : "Il lui a dit : 'Récite le Coran' et je t'épargne." L'affaire a été récupérée notamment par les cercles proches de Dieudonné.

Inébranlable, la diplômée de l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) réfute à chaque fois ces accusations, mettant en avant les notes de bas de page ajoutées dans ses livres par souci de précision.

Fourest face à "l'hystérisation" du débat public

Caroline Fourest ne cède aucun terrain à ses adversaires et défend jusqu'au bout ses convictions. En 2013, ses seins font le tour du web après qu'elle a posté sur Facebook une photo d'elle à moitié dénudée pour défendre la Femen tunisienne Amina. Cette dernière encourait six mois de prison pour avoir montré sa poitrine dans son pays.

En avril 2013, Caroline Fourest pose seins nus en soutien à Amina, une militante Femen tunisienne.
En avril 2013, Caroline Fourest pose seins nus en soutien à Amina, une militante Femen tunisienne. (CAROLINE FOUREST / FACEBOOK)

Nouveau coup d'éclat en février 2015. Invitée en direct sur l'antenne de Sky News, la journaliste fait fi du choix de la chaîne britannique de ne pas montrer la nouvelle une de Charlie Hebdo. Pour défendre le droit au blasphème, elle brandit la couverture montrant une caricature de Mahomet en larmes.

"Elle entretient un goût pour le débat public. C'est une très, très bonne polémiste, balèze en confrontation directe. Il n'y en a pas un qui est serein à l'idée de se retrouver face à elle", observe Ali Baddou. Elle-même ne fait pas mystère de sa passion pour le débat, même avec "les plus durs, et sachant que vous en avez pour cinq ans d'emmerdements à cause de leurs sympathisants".

En 2009, quand Frédéric Taddeï, de "Ce soir (ou jamais !)", lui propose de discuter avec Tariq Ramadan, qu'elle accuse de fondamentalisme, elle accepte. Le "duel tant attendu" est suivi par plus d'un million de téléspectateurs. Depuis, elle s'est fâchée avec Taddeï, qui ne pourrait "qu'en dire du mal". "Je l'ai rendue célèbre, mais elle n'a pas apprécié", sourit l'animateur, sollicité par francetv info.

Désormais, Caroline Fourest est partout, à la radio, à la télé, sur internet. Est-ce son omniprésence qui irrite tant ? Pour Ali Baddou, "c'est le jeu médiatique : on sait que si elle est là, il peut se passer quelque chose, elle est très forte, et elle est engagée sur des sujets qui sont au cœur du débat public". Voilà peut-être là où le bât blesse. "Au fond, elle n'a pas varié sur les thèses qu'elle défend, mais le contexte est différent", poursuit l'animateur de "La Nouvelle Edition", sur Canal+. "On vit une séquence ultra dure au sein du débat public, avec une hystérisation des esprits dès qu'on parle de l'islam, de l'extrême droite, de laïcité…" Pas de chance pour Caroline Fourest qui, quatre mois après les attentats contre Charlie Hebdo, met le doigt sur les divisions de la société française.