Caroline Fourest : "J’ai irrité tous les extrémistes"

La journaliste a réalisé une série de quatre documentaires sur “Les Réseaux de l’extrême”. Alors que les deux derniers volets sont diffusés mardi soir à 20h35 sur France 5, elle répond aux questions de francetvinfo. 

Caroline Fourest, essayiste et journaliste, le 19 avril 2010.
Caroline Fourest, essayiste et journaliste, le 19 avril 2010. (BALTEL / SIPA)

Qui sont les extrémistes français ? Quels discours tiennent-ils ? Et que cache leur propagande ? C’est pour répondre à ces questions que Caroline Fourest a réalisé “Les Réseaux de l’extrême”, une série de quatre documentaires de 52 minutes, dont les deux derniers volets sont diffusés mardi 19 février à 20h35 sur France 5. La journaliste et essayiste, qui étudie ces mouvements extrémistes depuis plus de quinze ans, a expliqué le sens de son enquête à francetv info.

France 5

Francetv info : Pourquoi n’avoir retenu que quatre groupes extrémistes ?

Caroline Fourest : Au départ, nous avons proposé sept familles à France 5. Au final, nous en avons retenu quatre. Les réseaux les plus actifs et agressifs, ceux qui distillent le plus la désinformation et tentent de semer la confusion dans les esprits. 

Parmi les groupes retenus, les complotistes prétendent démasquer les vérités officielles de certains gouvernements, alors qu’ils s’informent parfois auprès de sites qui mentent sur commande pour le compte d’autres gouvernements.

Les identitaires disent militer pour la laïcité mais véhiculent en réalité une vision ethnique de la citoyenneté. Leurs actions sont à l’opposé des valeurs républicaines. Ils sont aidés par certains ultralaïques, passés de la défense de la laïcité au rejet des musulmans.

Les obsédés du conflit israélo-palestinien sont soit ultra pour, soit ultra contre Israël. Mais ont en commun de ne penser qu’à ça, comme s’il s’agissait du seul conflit au monde. Il y a d’un côté les ultra-antisionistes comme les Indigènes de la République ou Dieudonné, et de l’autre les ultrasionistes comme la Ligue de défense juive.

On est aussi là pour déminer les fantasmes, montrer les nuances. Les musulmans laïques, ça existe. L’imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, en est un bon exemple. Il résiste à la propagande des tenants de l’islam politique. 

Vos documentaires sont construits comme des promenades. On sent une volonté de pédagogie.

Ma démarche est avant tout didactique. Je prends le téléspectateur par la main, je l’emmène en balade. Exactement comme on enquête dans la vie. Je fais connaître des personnages peu connus du grand public et je leur donne la parole. Je décortique les vidéos qu’ils diffusent sur internet pour mieux souligner les sous-entendus, j’interroge des experts pour prendre du recul. Ce qui m’intéresse, c’est de donner tous les éléments pour que chacun puisse décoder plus facilement leur propagande.

Ces quatre réseaux extrémistes restent minoritaires. Sont-ils réellement si influents ?

Oui, ils sont influents. Ils sont très actifs sur internet et finissent pas déborder sur le débat public. Il suffit de voir les crispations autour de l’identité nationale. Ce thème est alimenté par des groupes qui en tirent profit. F. Desouche est devenu un site de référence pour les groupes identitaires et frontistes, et il totalise des centaines de milliers de pages vues.

Quant aux vidéos conspirationnistes, même si elles sont en perte de vitesse depuis quelques années, elles atteignent des millions de vues. Enfin, l’UOIF [Union des organisations islamiques de France] revendique 100 000 à 300 000 visiteurs chaque année pour son congrès. Dans la réalité, on est plutôt autour de 20 000 à 40 000. Mais elle s’appuie sur un fort réseau d’associations.

Ces groupes sont par nature méfiants. Avez-vous eu du mal à les approcher ?

Il a fallu envoyer plusieurs équipes, parfois en caméra cachée. Certaines se sont cassé le nez. Mais il y a chez beaucoup de ces groupes une fascination-répulsion paradoxale pour les médias. Ils se plaignent toute la journée de ne pas être médiatisés et ils sont contents qu’on leur tende un micro. Mais pour eux, tout média qui s’approche est un traître potentiel. Et si on ne va pas dans leur sens, on est accusé d’être vendu à une officine ou à un Etat.

Vous leur donnez aussi la parole lors d'une discussion à la fin de chaque documentaire. Ont-ils tous accepté de débattre ?

Ils me connaissent tous. Certains n’ont pas voulu me répondre. Fabrice Robert, du Bloc identitaire, n’a pas donné suite. Dieudonné est impossible à approcher. Il dit défendre la liberté d’expression mais ne donne aucune interview et menace à coups de procès. D’autres, en revanche, étaient contents d’avoir un espace pour s’exprimer. Jacques Cheminade a toujours l’élégance de s’expliquer, quoi qu’il lui en coûte.

Il fallait un minimum de politesse et de respect mutuel pour rendre l’échange plutôt courtois. Il y a tout de même eu des discussions plus houleuses que d’autres. Car je n’hésite pas à apporter la contradiction. Même si je pose plus de questions que je n’apporte de réponses. Au final, les ficelles de leur discours de façade se voient.

Vos travaux suscitent toujours beaucoup de critiques, voire des attaques. Que répondez-vous à vos détracteurs ?

Si je n’étais pas critiquée, je m’inquiéterais. Je travaille sur les groupes les plus extrémistes, j’ai montré leur pouvoir de nuisance, donné leurs recettes. Je les ai tous irrités. C’est normal qu’ils soient fâchés et que je me retrouve au centre de leurs attaques. 

C’est un devoir journalistique et citoyen de se battre contre cet océan de désinformation. Face aux extrémistes les plus agressifs, le journaliste doit se défendre, il ne doit pas se laisser intimider. “Liberté, égalité, fraternité” : ce sont mes seuls engagements idéologiques.

Vous préparez un documentaire consacré au groupe féministe Femen, qui sera diffusé sur France 2 en mars. Vous avez récemment pris leur défense. Ne craignez-vous pas d’être accusée de parti pris ?

Les Femen sont une force de provocation au service de plus d’égalité et de plus de démocratie. Elles sont radicales, font de la provoc pour défendre le féminisme, mais pas pour prôner un projet de société radical. C’est une bouffée d’oxygène extrêmement importante, au même titre que le journal satirique Charlie Hebdo.

Je ne suis pas d’accord avec tout, je suis une ligne plus laïque qu’antireligieuse, mais les suivre me les a rendues plus sympathiques que l’idée que je m’en faisais au départ. Ça fait du bien, aussi, de faire des films positifs.