Au-delà de l'affaire Morandini, sept décisions qui ont heurté la rédaction de i-Télé

Entre suppressions de postes, reportages annulés et pressions éditoriales, la chaîne d'informations, qui doit être baptisée CNews, connaît un bouleversement plus profond. 

Un salarié de la chaîne i-Télé observe Jean-Marc Morandini animer le premier numéro de son émission, le 17 octobre 2016 devant le siège du groupe Canal+ à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine).
Un salarié de la chaîne i-Télé observe Jean-Marc Morandini animer le premier numéro de son émission, le 17 octobre 2016 devant le siège du groupe Canal+ à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). (MAXPPP)

On appelle ça un camouflet. En plein mouvement de grève, alors que les journalistes d'i-Télé font le piquet devant le siège de leur rédaction pour protester contre la nouvelle émission de Jean-Marc Morandini, cette dernière passe à l'écran. Mais l'arrivée de l'animateur – par ailleurs mis en examen pour "corruption de mineurs"–, voulue par Vincent Bolloré envers et contre tous, n'est qu'un déclencheur. Les journalistes le répètent aux assemblées générales : le malaise est plus profond.

Depuis la prise en main de Canal + par son actionnaire principal, les signes d'une métamorphose de la chaîne d'info se sont multipliés. Milan Poyet, élu de +Libre, un syndicat indépendant de la chaîne, parle de "destruction par petites touches de tout ce qu'était i-Télé". Inventaire. 

1Une direction parachutée

Dès septembre 2015, les têtes tombent. Processus classique quand de nouveaux propriétaires de médias arrivent : ils placent leurs hommes. Le nouvel actionnaire, Vincent Bolloré, est connu pour le faire avec une brutalité particulière. "Le problème quand on veut des gens fidèles, c'est qu'ils sont rarement compétents", lâche Isabelle Roberts, cofondatrice des Jours et coauteure d'un livre sur Bolloré, "L'Empire".

La directrice de la rédaction Céline Pigalle, est mise à la porte et remplacée par Guillaume Zeller, catholique traditionaliste dont le CV sidère les journalistes. Mais il est à son tour écarté quelques mois plus tard, remplacé par Serge Nedjar, ancien directeur de Direct Matin, lui aussi fidèle de Vincent Bolloré.

Pendant des mois, Alexandre Ifi, rédacteur en chef adjoint, dirigera de fait la rédaction. Il a démissionné lundi 17 octobre devant une rédaction en pleurs, car, a-t-il dit, il ne "pouvait plus faire son travail". "La dernière digue vient de céder", lâche Milan Poyet.

2Des dizaines de postes supprimés

Dès l'arrivée de Serge Nedjar en mai, la direction annonce qu'il faut couper dans le vif, car la chaîne perd de l'argent. Le revirement est violent : en septembre, Zeller puis Bolloré lui-même étaient venus à la rédaction pour annoncer la métamorphose d'i-Télé en CNews, et surtout pour promettre des investissements.

En lieu et place de ces investissements promis, la direction annonce qu'elle se sépare de 50 journalistes – les précaires, pour éviter d'ouvrir un plan social. C'est ce qui déclenche une motion de défiance des journalistes et une première grève de quatre jours en juin dernier.

3CNews : un nouveau nom et du divertissement

Une des revendications actuelles de la société des journalistes (SDJ) de la chaîne est d'avoir des réponses sur la ligne éditoriale de CNews, qui doit voir le jour le 24 octobre. "Depuis l'automne 2015, on demande ce que va être CNews. On a fait des propositions pendant des mois qui n'ont jamais vu le jour, et en un an, on n'a pas du tout avancé. De CNews, on ne connaît que le nom" , souligne Antoine Genton, représentant de la SDJ.

Le directeur des rédactions de Canal+, Jean Christophe Thiéry, parle d'un projet centré sur "le sport et le cinéma". Depuis la rentrée, et dans une logique d'"intégration", des petits formats sur ces thèmes sont produits par Canal+ pour i-Télé. Une façon de faire chère à Vivendi, la multinationale dont Vincent Bolloré est le patron.

Mais à part l'arrivée de Morandini, aucun projet clair ne semble émerger. Les rumeurs du retour du chroniqueur Eric Zemmour vont bon train, même si la direction assure ne pas avoir pris contact avec lui. Les bruits qui courent depuis quelques jours sur une émission hebdomadaire des frères Bogdanov se font ausi de plus en plus clairs. Bref, rien pour rassurer la rédaction de la chaîne d'info sur sa future grille.

4"Direct Matin" déménage à i-Télé 

C'est l'information révélée par Les Jours le 7 octobre dernier. Direct Matin, le quotidien gratuit de Bolloré, actuellement hébergé dans la tour Bolloré, déménagerait dès la semaine prochaine dans les locaux d'i-Télé. "Nous on a rien contre eux, mais que viennent-ils faire-là ? s'interroge un syndicaliste. Direct Matin, c'est un peu l'organe de pub de Bolloré, ils ne signent pas leurs articles..."

Pour Isabelle Roberts, c'est clair : "Bolloré veut que les journalistes de Direct Matin fassent le travail de ceux d'i-Télé. Bref, remplacer la rédaction d'i-Télé par des journalistes dociles." Un élu de la SDJ s'alarme, lui, que le futur CNews ne soit qu'"un canal de communication du groupe Vivendi".

5Des reportages annulés au dernier moment

Cela fait longtemps que la chaîne souffre d'un sous-financement chronique. Mais aux dires des journalistes, le mal s'est aggravé dernièrement. La direction l'a annoncé ce week-end : le reportage de trois semaines aux Etats-Unis pour couvrir la campagne américaine sera remplacé par cinq jours de direct.

La couverture de l'offensive de Mossoul à Erbil, "préparée depuis des mois par les journalistes", souligne, excédé, un syndicaliste, est elle aussi annulée : "Ils avaient tout acheté, leurs visas, leurs gilets pare-balles..." Il ajoute que "en face, Morandini coûte cinq piges par émission. Cent piges par mois, c'est un sacré budget ! Bien plus que des reportages, qu'on doit annuler faute d'argent", nous dit-on.

6Des pressions éditoriales

Un membre de la SDJ raconte à franceinfo que les pressions éditoriales sont aussi plus directes. "On a dû couvrir une conférence de presse de Gameloft il y a quelques semaines, une société de jeux vidéos qui a été rachetée par Vivendi. Alors qu'il n'y avait aucune raison de le faire. Il y a aussi des invités imposés dans certaines émissions", explique un membre de la SDJ.

Il ajoute : "Vincent Bolloré est réputé pour s'intéresser de très près à son business. C'est plutôt bien pour un homme d'affaires. Mais pour nous c'est inquiétant."

7La clause de conscience pour "faire partir le plus de journalistes possible"

Patrick Eveno, spécialiste des médias, estime qu'i-Télé est une épine dans le pied du milliardaire. "Ce que voulait Bolloré, c'est Canal+, pas I-télé. Il veut faire de l'argent avec des séries et du sport. L'info ne l'intéresse pas : pour lui, ça coûte cher, et ça ne rapporte que des ennuis. Il n'y a que des coups à prendre."

Pour Patrick Eveno toujours, "Bolloré veut faire partir les journalistes". Le chercheur analyse ainsi la clause de conscience annoncée lundi, qui propose aux journalistes mécontents de l'arrivée de Morandini de partir avec un chèque. "Plus les journalistes vont partir, plus ceux qui restent seront mis au pas."