"Notre-Dame, c'est l'incendie de trop" : pourquoi les historiens de l'art et spécialistes du patrimoine sont en colère

Les architectes et les historiens de l'art dénoncent un manque cruel d'entretien dans les bâtiments du patrimoine français.

Incendie de Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019.
Incendie de Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019. (ALEXANDRE FRÉMONT / FRANCE BLEU PARIS / RADIO FRANCE)

Après l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, lundi 15 avril,qui a presque entièrement détruit la toiture de l'édifice, les architectes et les historiens de l'art font part de leur colère froide face au manque d'entretien de ces bâtiments. Didier Rykner, le rédacteur en chef du magazine la Tribune de l'art, et Alexandre Gady, historien de l'art, étaient les invités de franceinfo, mardi.

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Parce que les normes de sécurité sont insuffisantes

"On aurait pu éviter ça" s'indigne Didier Rykner, le rédacteur en chef du magazine la Tribune de l'art, mardi sur franceinfo. Selon lui, les normes de sécurité sur les chantiers de rénovation des monuments historiques sont notoirement insuffisantes. "C'est l'incendie de trop ! (...) Il y a déjà eu une série d'incendies de ce type. Les prescriptions pour les travaux sur monuments historiques étaient insuffisantes. J'avais demandé une loi et on n'a rien fait. Si la piste se précise, il va falloir que les responsables soient désignés. Un architecte du patrimoine m'a dit qu'on aurait pu éviter ça avec certaines mesures" explique le journaliste.

La flèche de Notre-Dame était en cours de rénovation. Sur ce type de chantier de rénovation, il existe des "points chauds", explique Didier Rykner. "On fait du soudage, on fait des travaux et c'est une fois que les ouvriers sont partis que le feu peut prendre. Il y a des moyens de détection immédiate qui permettent d'agir très vite. Manifestement, le feu s'est propagé très vite et d'une manière anormale. Il y a un problème. J'ai étudié cela et la plupart des spécialistes disent que ce qu'il s'est passé n'est pas normal".

"Le ministère de la Culture a fait de très gros investissements sur la sécurité incendie il y a quelques années", complète André Finot, le porte-parole de Notre-Dame. Des détecteurs avaient été installés "un peu partout", en même temps qu'un PC de sécurité incendie "avec du personnel 24h/24 pour éviter tout départ de feu." Cela a permis d'évacuer le bâtiment en "deux, trois minutes" mais pas de maîtriser l'incendie.

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"On ne va pas reconstruire Notre-Dame, on va la réparer. Mais on l'a perdue", déplore Alexandre Gady, historien de l'art, qui fait part "d'une forme de colère froide. On se dit qu'un tel édifice, dans une ville comme Paris, dans un pays qui est la sixième puissance mondiale, ça a un côté profondément dérisoire d'assister impuissant à ce qu'il s'est passé."

Parce que les monuments sont délaissés

"Nous disons depuis des années que le budget des monuments historiques est trop faible, qu'on en fait une variable d'ajustement mais à un moment, ça devient des problèmes de sécurité graves", pointe Alexandre Gady.

Didier Rykner alerte lui aussi sur l'état des autres églises parisiennes. "J'ai visité il y a quelques temps l'église de la Madeleine. J'ai pris des photos de prises électriques dans tous les sens... ce n'est absolument pas aux normes. Demain la Madeleine peut flamber. Il faudrait que madame Hidalgo se rende compte que les églises de Paris sont dans un état désastreux." Didier Rykner demande un plan d'action de grande ampleur pour sauver les monuments de la capitale.

Pour Didier Rykner, "on va dépenser des milliards d'euros pour les Jeux Olympiques en 2024 qui vont nous ruiner et avant cet incendie, on n’avait pas l’argent pour entretenir la cathédrale ? Je ne cache pas une certaine colère, qui est aussi celle de beaucoup d'historiens d'art et beaucoup de conservateurs."

Parce que la politique du patrimoine est inadaptée

"On s'aperçoit tout à coup que le patrimoine, c'est formidable, et on va mettre beaucoup d'argent... Mais il aurait peut-être fallu s'en apercevoir avant !" déplore Didier Rykner. Même son de cloche pour Alexandre Gady, qui fait part de son "immense tristesse".  "L'état du patrimoine n'est pas du tout à la hauteur du niveau d'un grand pays. On a rogné sur les budgets, cherché des pis-aller, jusqu'au dernier, le loto du patrimoine. Tout ça est bien sympathique mais le patrimoine, c'est une charge régalienne, c'est l'image de la France, c'est notre histoire ! A force de faire des petits bouts de trucs à droite et à gauche, on finit par le mettre en danger." 

Tous les travaux qu'on ne fait pas, qu'on repousse... On attend, on fait autre chose, on fait du festif, on s'amuse, et puis un jour la facture arrive. Pour Notre-Dame, ça va coûter des dizaines de millions d'euros pour un accident qui aurait pu être évité tout simplement avec un tout petit peu plus de protocole de sécurité.Alexandre Gadyà franceinfo

"Je ne cache pas une certaine colère (...) L'État doit prendre sa responsabilité" poursuit Didier Rykner. Selon lui, en annonçant le lancement d'une "collecte nationale" pour la reconstruction de Notre-Dame, Emmanuel Macron n'a pas eu la bonne réaction. "La bonne réaction aurait été de dire que l’État reconstruira. C’est l'État qui est propriétaire de la cathédrale de Paris. Il faut effectivement lancer des souscriptions, mais que l'État prenne enfin en charge le patrimoine dans ce pays. L'État a l'argent".

Didier Rykner salue le geste de la famille Pinault qui va donner 100 millions d'euros pour la reconstruction de Notre-Dame. "Et même pour la famille Pinault ce n'est pas rien, 100 millions d'euros. Cela fait 1/350e de sa fortune, ce n'est pas rien."