"OK, boomer", une expression devenue le symbole d'un malaise entre les générations

Cette locution apparue sur les réseaux sociaux s'invite dans le débat public en cette fin d'année. Simple phénomène ou reflet d'une fracture générationnelle ? Franceinfo s'est penché sur la question.

Une affiche de la CGT lors des manifestations parisiennes du 17 décembre 2019 contre la réforme des retraites.
Une affiche de la CGT lors des manifestations parisiennes du 17 décembre 2019 contre la réforme des retraites. (ESTELLE RUIZ / NURPHOTO / AFP)

Peut-être l'avez-vous lancée à votre oncle le soir de Noël lors d'une conversation sur les retraites. Ou l'avez-vous entendue, pas plus tard qu'hier, dans la bouche de votre fille que vous veniez de critiquer pour son "temps passé sur les écrans". En cette fin d'année, difficile d'avoir raté l'expression "OK, boomer", de plus en plus utilisée.

Si l'origine exacte de cette pique ironique qui s'adresse à la "génération dorée" née entre 1945 et 1965 reste floue – le site spécialisé Know Your Meme, qui recense la genèse et la mort des phénomènes sur internet, indique que sa première occurrence remonte à 2015 – tout semble avoir commencé mi-octobre, sur TikTok (vous savez, ce réseau social qui permet de mettre en ligne des vidéos et que les jeunes adorent). 

D'internet à la sphère politique

Le déclencheur ? La diatribe d'un homme d'une soixantaine d'années, en train de critiquer les jeunes générations. Cheveux blancs et casquette sur la tête, l'homme explique à la caméra que les "millenials" (nés entre 1981 et 1995) et la "gen Z" (après 1996) souffrent "du syndrome de Peter Pan : ils refusent de grandir". Il poursuit en affirmant que leurs combats – notamment en matière d'écologie – seraient vains et bercés d'idéaux. La vidéo a été diffusé sur TikTok et un jeune, en train de l'écouter, lui a asséné un cinglant "OK, boomer", que l'on pourrait traduire par "c'est cela, le vieux". Il n'en fallait pas plus pour que la machine internet s'emballe. 

Le 29 octobre, le New York Times consacre un article (en anglais) à cette expression qui, selon le quotidien américain, "marque la fin des relations amicales entre générations". Quelques jours plus tard, au Parlement néo-zélandais, la députée écologiste Chlöe Swarbrick oppose un "OK, boomer" à un collègue masculin plus âgé qui venait de l'interrompre pendant son discours sur l'écologie.

Depuis, la phrase est devenue un mème, utilisée à outrance et détournée de sa vocation première. Elle a même été reprise dans les manifestations contre la réforme des retraites, comme sur cette affiche, éditée par la CGT, sermonnant l'ancien haut-commissaire aux retraites, Jean-Paul Delevoye.

Une affiche de la CGT lors de la manifestation du 5 décembre 2019, à Paris, contre le projet de réforme des retraites. 
Une affiche de la CGT lors de la manifestation du 5 décembre 2019, à Paris, contre le projet de réforme des retraites.  (EDOUARD RICHARD / HANS LUCAS / AFP)

Un "mépris" envers les aînés, pour certains

Mais certains n'apprécient pas franchement l'expression. Ils y voient une "discrimination antivieux", un "mépris" ou encore une "condescendance" de la jeune génération à l'égard de leurs aînésPour les essayistes Brice Couturier et Bertrand Vergely, nés en plein baby-boom, cette expression reflète l'âgisme ambiant. Ils le comparent même au sexisme et au racisme dans les colonnes d'Atlantico.

Selon eux, l'expression "OK, boomer" vise "à mettre l'écologisme radical à l'abri de toute contestation" et fait état d'une "volonté d'interdire de parole ceux qui ne pensent pas 'correctement'". Les deux chroniqueurs y voient ainsi un comportement typique de la "snowflakes generation" – dont l'existence fait débat – qui désigne des jeunes gens "surprotégés" par leurs parents, fermés au dialogue et ne voulant évoluer que dans des "safe spaces", c'est-à-dire des lieux ou des groupes au sein desquels chacun est certain de ne pas être confronté à des idées contraires aux siennes.

Plus modérée, Audrey Dufeu Schubert, députée LREM de Loire-Atlantique et auteure d'un rapport sur l'âgisme remis au Premier ministre début décembre, fait état d'un "fossé générationnel" se creusant petit à petit. Si elle y voit surtout un phénomène internet, l'expression "OK, boomer" symbolise à ses yeux une "génération qui responsabilise et qui cherche à faire culpabiliser les plus anciens, notamment sur l'environnement".

Une génération "sacrifiée"

Mais les adeptes du "OK, boomer" le martèlent : il ne s'agit pas d'être "antivieux", mais de s'adresser aux "boomers", une génération, aujourd'hui âgée de 55 à 75 ans, dont la parole domine, en politique et dans les médias. En somme, le sentiment évoqué par l'expression ne viserait pas tant l'âge, mais la place de ces "boomers" dans l'histoire sociale. 

Dans son livre Génération sans pareille, l'historien Jean-François Sirinelli définit cette génération par "les 4 P" : paix, prospérité, plein-emploi, progrès. Nés entre la fin de la guerre et le milieu des années 60, ces baby-boomers ont bénéficié d'un environnement très favorable et des combats de leurs parents soixante-huitards.

"La conscience est assez forte chez la jeunesse actuelle qu'ils sont une 'génération sacrifiée'", notamment sur le plan politique, décrit Camille Peugny, professeur de sociologie à l'université de Versailles-Saint-Quentin. "Ils savent que la génération post-68 a joui d'une existence plus facile qu'eux." En l'occurrence d'un monde pacifié, d'une croissance exponentielle et d'un chômage très bas : "L'accès à la propriété privée était bien plus aisé, les carrières progressaient naturellement...", énumère le sociologue.

A l'inverse, près de 60 ans plus tard, les conflits se multiplient dans le monde, la menace d'une récession plane, la planète souffre de plus en plus et le taux de chômage chez les 15-24 ans frôle les 20% alors que les jeunes sont davantage diplômés dans le supérieur. "Si l'on compare ces générations, il est certain qu'il y a beaucoup d'inégalités, de déclassement pour les jeunes d'aujourd'hui, constate Camille Peugny. Les baby-boomers ont eu, globalement, une vie bien plus facile. Certes, les conflits entre générations ont toujours existé. Mais si, avant, ils se manifestaient surtout sur le plan des valeurs sociétales, désormais, le contexte socio-économique les a exacerbés."

La députée de Loire-Atlantique Audrey Dufeu Schubert en atteste : sur le terrain, lors de ses permanences, elle rencontre régulièrement "des jeunes et des moins jeunes" qui "s'accusent les uns les autres" de leurs problèmes économiques. "Ça a été particulièrement tendu au moment de la crise des 'gilets jaunes' : il y en avait de toutes générations confondues, mais leurs revendications étaient très différentes." Reste que, selon elle, les personnes de plus de 60 ans font également face à de nombreuses difficultés : "Après un certain âge, beaucoup de choses deviennent plus compliquées, comme louer une voiture, faire un crédit à la consommation... Il ne faut donc pas stigmatiser une tranche d'âge. Chaque période de la vie amène certains avantages et certains inconvénients." 

Un slogan revendicatif

Si l'expression "OK, boomer" s'appuie sur le ressenti d'un fossé générationnel ambiant, le sociologue Camille Peugny nuance en insistant sur le fait que l'on retrouve une solidarité très forte entre les générations au sein de la sphère familiale, et plus globalement au niveau microsociologique. "Ce que l'on remarque en sociologie, c'est qu'il n'y a pas tant un conflit de valeurs qu'une demande des jeunes d'avoir les mêmes chances dans la vie que leurs aînés", explique-t-il.

C'est surtout une génération qui peine à se faire entendre par la classe politique, alors qu'elle est l'avenir.Camille Peugny, sociologueà franceinfo

Ce phénomène a d'ailleurs pu être observé à travers les réactions suscitées par le militantisme écologique de Greta Thunberg : en dépit de l'inaction des gouvernements contre le réchauffement climatique, attestée par les scientifiques et les ONG, d'aucuns blâment l'activiste d'être trop jeune et la somme même de "retourner à l'école". Or, pour le chercheur, c'est justement la massification de l'éducation secondaire qui rend les jeunes générations plus informées, et donc moins passives. L'expression "OK, boomer" s'apparenterait ainsi à un slogan à travers lequel les plus jeunes revendiquent leur place dans le débat public.

Récemment, cette impression de ne pas être écouté s'est cristallisée autour du projet de réforme des retraites. Selon un sondage Elable, 65% des retraités et 67% des personnes âgées de 65 ans et plus y sont favorables, alors que la réforme ne les concernera pas. A l'inverse, les autres tranches d'âge y sont opposées. La génération née en 2004 sera la première à basculer en 2022 dans le nouveau système de cotisation. Interrogée par franceinfo, Tatiana, lycéenne née cette année-là, regrette de ne pas être prise en considération par les politiques : "Edouard Philippe, il a parlé des 2004 et en fait, j'ai l'impression [qu'on ne parle de la réforme] qu'aux adultes ou aux personnes qui travaillent déjà, alors que ça va nous concerner nous." 

L'expression "OK, boomer" est-elle, dès lors, le signe d'un divorce irréconciliable entre jeunes et moins jeunes, dans un contexte socio-économique compliqué ? Sans doute, mais rien de nouveau, nuance Camille Peugny. "Le conflit intergénérationnel, c'est quelque chose qui a toujours existé. Il est d'ailleurs nécessaire à la société", détaille le sociologue, en expliquant que le renouvellement générationnel est à la base du mouvement social en général, au même titre que la lutte des classes. "C'est pour ça qu'il faut prendre au sérieux les revendications des jeunes. Si ça n'avait pas été le cas en 1968, on serait bien moins lotis", note-t-il. En effet, les contestations de Mai 68 ont notamment apporté une augmentation du salaire minimum, une hausse générale des salaires et la quatrième semaine de congés payés. Pour tout le monde. Et déjà à cette époque, cela n'empêchait pas les jeunes de défier leurs aînés avec une autre célèbre question : "D'où parles-tu, camarade ?"