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Le prix Nobel de littérature décerné à la Française Annie Ernaux, autrice d'une œuvre autobiographique, universelle et politique

L'écrivaine Annie Ernaux, 82 ans, figure majeure de la littérature française, dont les romans, largement autobiographiques, font œuvre de sociologie, vient d'être auréolée du prix Nobel de littérature, jeudi. 

Article rédigé par Laurence Houot
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
La romancière Annie Ernaux, à Majorque, aux Baléares, le 20 septembre 2019. (CATI CLADERA / EFE)

Annie Ernaux, l'une des figures majeures de la scène littéraire contemporaine, a reçu jeudi 6 octobre le prix Nobel de littérature. L'écrivaine de 82 ans est récompensée pour "le courage et l'acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle", a expliqué le jury Nobel.

La romancière est la première femme parmi les 16 écrivains français à obtenir le Nobel de littérature depuis la fondation des célèbres récompenses en 1901. Annie Ernaux devient aussi la 17e femme à décrocher le Nobel de littérature. 

Littérature : Annie Ernaux, un prix Nobel pour une vie d'écriture -
Littérature : Annie Ernaux, un prix Nobel pour une vie d'écriture Littérature : Annie Ernaux, un prix Nobel pour une vie d'écriture - ()

Avec une œuvre qui se nourrit du récit de sa propre vie, d'une émancipation à la fois intime et sociale, la romancière est devenue une "référence intellectuelle "pour toute une génération venue au féminisme dans la foulée du mouvement #MeToo", souligne le journal Courrier international"Dans son oeuvre, elle explore constamment l'expérience d'une vie marquée par de grandes disparités en matière de genre, de langue et de classe", a souligné l'académicien Anders Olsson.

Née Annie Duchesne le 1er septembre 1940 à Lillebonne (Seine-Maritime), elle a grandi à Yvetot, en Normandie, et est issue d'un milieu social modeste. Ses parents, ouvriers, sont devenus commerçants après avoir acheté le café-épicerie du village. Après des études de lettres à l'université de Rouen puis de Bordeaux, qui la mènent jusqu'à l'agrégation, elle enseigne au début des années 1970 à Annecy.

Autofiction et littérature du réel

La romancière a puisé dans sa propre vie la matière de ses livres, construisant pierre par pierre une œuvre littéraire en même temps qu'elle témoignait de sa classe d'origine, des hontes qui s'y attachent, de son désir d'extraction, et de tous les sentiments qui accompagnent l'ascension sociale, faisant ainsi œuvre de sociologie. Par le biais d'une oeuvre essentiellement autobiographique, Annie Ernaux dessine la cartographie intérieure d'une femme autant que celle, plus large, de toutes les femmes, et au-delà, de celle de la société française depuis l'après-guerre. 

"C'est à la fois le récit de ma vie mais aussi celui de milliers de femmes qui ont elles aussi été en quête de liberté et d'émancipation".

Annie Ernaux

à propos de son roman "Les années" (2008) à Cannes, mai 2022

Elle a creusé également au fil de ses romans la question de la condition féminine, celle d'une femme née pendant la guerre et devenue adulte dans les années 1960, toute une vie consignée dans une œuvre à la fois intime et universelle. Elle a raconté l'enfance, l'adolescence, la jeunesse dans Les Armoires vides (1974), ou dans Ce qu'ils disent ou rien (1977) ; elle a raconté sa famille, ses parents et son émancipation sociale dans La Place (1983), ou La Honte (1997).

"Je ne suis pas exhibitionniste. Je ne suis pas autocentrée même si on me l'a reproché. Je crois que j'ai toujours parlé de moi en termes distanciés, comme si j'étais le lieu d'une expérience que je restituais. Je parle de moi parce que c'est le sujet que je connais le mieux quand même… Je m'intéresse à ce qu'il a pu y avoir de social déposé en moi comme dans tout le monde"

Annie Ernaux

au journal Le Monde, en avril 2017

La romancière a raconté son mariage, ses enfants, son travail de professeure dans La Femme gelée (1981) ; elle a raconté l'avortement dans L'Evénement (2000), la mort de sa mère dans Une femme (1987), la passion dans Passion simple (1992), le secret de famille, la mort de sa sœur avant sa naissance dans L'Autre Fille (2011) ; elle a aussi raconté l'entrée brutale dans la vie sexuelle dans Mémoire de fille (2016) et sa ville dans Regarde les lumières mon amour, un journal de bord des moments qu'elle a passés dans son hypermarché Auchan. Annie Ernaux a livré une forme de synthèse de tout ça dans Les Années, paru en 2008. 

Dans son dernier roman, Le Jeune homme (Gallimard, 2022), Annie Ernaux revient dans un texte court et dense sur l'histoire qu'elle a vécue avec un homme de trente ans son cadet quand elle avait la cinquantaine. Une expérience qui la reconnecte à sa jeunesse, et la ramène, encore et toujours, vers ce qui lui est essentiel, l'écriture. 

"Je suis une femme qui écrit, c'est tout"

Annie Ernaux

à Cannes, en mai 2022

Le jeune homme est une réflexion sur le temps qui passe, sur la maturité, qui fait que chaque nouvelle expérience entre en écho avec celles qui ont précédé, comme dans une grande caisse de raisonnance. 

Un modèle pour les jeunes générations d'écrivains

Annie Ernaux est aussi devenue un modèle pour une jeune génération d'écrivains, comme Edouard Louis. "Annie Ernaux a raconté les classes populaires ; moi, je raconte le sous-prolétariat. On continue sur ce que l’autre a commencé. Elle a rendu possibles d'autres histoires, elle a ouvert des portes", confiait-il au journal canadien La Presse, au moment de la sortie de Combats et métamorphoses d'une femme, en mai 2021.

Maria Pourchet, auteure de Feu (Gallimard, 2021), confiait dans Le Monde en 2019 avoir appris d'Annie Ernaux "le rôle du langage dans l'éducation des filles". "Elle m'a également permis d'évacuer la question du style, le souci de faire joli. Elle est le greffier du réel.", ajoutait-elle. Le Goncourt 2017, Nicolas Mathieu, ou encore l'historien et romancier Ivan Jablonka, ne cachent pas non plus leur admiration pour Annie Ernaux.

La romancière figurait en 2019 dans la short list des finalistes du prix littéraire Man Booker International Prize pour Les Années (2008, Gallimard) paru en 2018 en langue anglaise, comme la majeure partie de son œuvre, jusque-là peu traduite dans la langue de Shakespeare.  

L'attrait tardif du cinéma pour son œuvre

Si l'œuvre d'Annie Ernaux a été peu adaptée au cinéma, deux de ses romans l'ont été récemment : Passion simple, de Danielle Arbid, sorti en août, d'après son roman paru en 1992 dans lequel elle racontait la passion d'une quadragénaire pour un homme marié, et L'Evénement, d’Audrey Diwan, Lion d'or à la Mostra de Venise, adapté du roman paru en 2000, dans lequel elle faisait le récit de son avortement.

La vie et l'œuvre d'Annie Ernaux sont également au cœur d'un documentaire, J'ai aimé vivre là, de Régis Sauder, tourné à Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), lieu de résidence d'Annie Ernaux.    

En mai 2022 au Festival de Cannes, Annie Ernaux a présenté le film Les Années Super 8, réalisé avec son fils David Ernaux-Briot. Comme son œuvre littéraire, ce documentaire est à la fois très personnel, autobiographique, et politique, universel. Témoignage en images de la vie d'une famille française dans les années 1970, il est surtout un récit intime et engagé, un regard porté sur la femme désireuse de se libérer de sa seule "assignation nourricière" et d'organisation de la vie domestique, une femme "transfuge de classe", une femme surtout, "taraudée par la nécessité d'écrire". 

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