"Feu" : Maria Pourchet revisite brillamment le roman d'amour dans une farce désespérée

Avec "Feu", son sixième roman, Maria Pourchet s'empare avec maestria de l'inépuisable thème de la passion amoureuse.

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France Télévisions Rédaction Culture
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La romancière Maria Pourchet, à Paris le 14 septembre 2021 (JOEL SAGET / AFP)

La romancière et scénariste Maria Pourchet est en lice pour le prix Goncourt et pour le prix Renaudot avec Feu, son sixième roman. Entre Houellebecq et Bret Easton Ellis, l'écrivaine vosgienne profite de cette incursion dans le roman d'amour pour jeter un regard au vitriol sur notre société, le capitalisme triomphant, le management sauvage, l'injonction au bonheur conjugal, familial, tandis que sur l'âme de ses personnages s'est abattu, avant l'arrivée de l'amour, un vent de sentiments contraires, de vacuité, d'ennui, voire de dépression. Feu est paru le 18 août aux éditions Fayard.

L'histoire : c'est celle d'une rencontre inattendue. D'un côté Clément, quinquagénaire, célibataire, yuppie malheureux qui partage son temps entre ses réunions de travail absconses en haut des tours de la Défense, dans les bureaux de son entreprise qu'il a rebaptisée "La banquise", et son chien, qu'il appelle "papa". De l'autre Laure, quadragénaire, prof universitaire, mariée, deux filles, dont une ado révoltée et clairvoyante, néo-féministe et antispéciste.

Laure et Clément n'ont pas grand-chose en commun, à part des mères nocives, et sur le papier pas grand-chose à partager. Et pourtant, après un premier déjeuner au cours duquel ils font tous les deux ce constat, l'improbable attraction se produit. Laure abandonne toute retenue et se jette à corps perdu dans cette aventure. Clément, incrédule et d'abord réticent, se laisse embarquer. La passion amoureuse démarre dans un excès de vie, de joie, de plein, de sauvagerie.

"D'après le médecin, j'ai tous les indicateurs de la joie au taquet. L'ocytocine, la dopamine, la sérotonine, la phénilathyline. Les endomorphines je ne sais pas mais ça doit être un festival."

Maria Pourchet

"Feu", page 163

Mais la passion amoureuse finit par ravager tout sur son passage : la vie de famille de Laure, et pour Clément le reste du peu d'attrait qu'il ressentait pour son travail dans la finance et son peu d'estime de soi. Rendez-vous entre deux névroses, la passion amoureuse est souvent vouée à l'échec, voire mortifère.

Pas d'amour ici, donc, mais le choc de deux vies emmurées. Cette idée est parfaitement traduite par la forme narrative, très aboutie, choisie par Maria Pourchet : la juxtaposition de deux monologues intérieurs. Celui de Laure, qui dialogue avec elle-même. Et celui de Clément, qui s'adresse intérieurement à "Papa", un chien, par nature muet, et d'autres fois à sa mère. La romancière nous met en présence continue de l'intériorité de ses deux personnages, chacun sa musique, chacun son tempo. Deux monologues ininterrompus, comme le sont les flux de pensées.

Mères nocives, pères absents

Laure et Clément ne s'écoutent pas, ne s'entendent pas. Ils se rentrent dedans, au sens propre comme au figuré, sans jamais trouver le point de rencontre. En surplomb, deux mères : celle de Laure, qui lui envoie des messages censeurs depuis l'au-delà. Celle de Clément, non aimante, dont la puissance n'a pas cessé d'agir sur ce petit garçon de cinquante ans qui s'allonge par terre et se prend lui-même dans les bras pour s'auto-réconforter quand vraiment c'est trop dur. On n'entend peu les pères, silencieux ou bien aux abonnés absents.

"Tu prends l'air détaché de celle qui n'y serait pour rien et tu penses à cette violence sans histoires que l'histoire fait aux hommes."

Maria Pourchet

"Feu", page 43

Au-delà d'une histoire d'amour passionnelle, c'est surtout de solitude, de difficulté à vivre, de nos misères enfouies et des mots qui ne sortent pas que parle Maria Pourchet. L'espoir pointe quand même, du côté de Véra, l'adolescente révoltée, lucide, qui cherche une troisième voie et tente, avec ses provocations ou en convoquant Andromaque, "ex bombasse du Palais", "raclure mytho", de sortir sa mère de l'ornière.

Comme Albert Cohen avec Belle Seigneur ou Flaubert avec Madame Bovary, Maria Pourchet dresse dans les interstices de ce sixième roman une peinture acide de la société. Dans un registre humoristique, comme une farce désespérée, la romancière dessine un monde occidental étriqué, anesthésié, conformiste, dominé par les injonctions de réussite économique, sociale, familiale, qui tranchent avec la bestialité tapie à l'intérieur de chacun, prête à bondir à la moindre occasion.

L'écriture de Maria Pourchet est énergique, dense, quasi sans respiration. Empruntant les chemins biscornus de la pensée, le texte est tissé serré, les espaces vacants toujours comblés par des mini-digressions expédiées en aphorismes efficaces à l'intérieur même des phrases. Exigeant une attention constante, sans pause jusqu'au point final, ce roman multicouche et flamboyant pourrait bien décrocher un des prix de la rentrée. 

Couverture de "Feu", de Maria Pourchet, août 2021 (EDITIONS FAYARD)

"Feu", de Maria Pourchet (Fayard, 360 pages, 20 €)  

Extrait :

"3 juin, 19:34, TC 37,2°; FR 17/min, TA 16

Je suis en retard, j’ai fait exprès. J’arrive dans mon état normal, quelque part entre s’en foutre et en crever. J’ai sorti le nom du premier bar qui me venait et maintenant que je le vois, la question est pourquoi se rappeler ce rade. Elle va penser que c’est mon genre le moche, le rotin, les serveurs qui tapinent. Elle est déjà là, pas plus énervée que ça, disposée à poireauter, ça promet. Elle lit mais pas comme elles lisent, pas radicalement ailleurs. J’ai l’air de quoi. Fallait y penser ce matin ou repasser se changer, un pied devant l’autre, bonsoir, bonjour pardon je ne sais pas quoi dire comme d’habitude mais là c’est un peu plus emmerdant. C’est une femme et pas un comité. Le silence n’est pas le mystère du raisonnement intérieur mais la suspicion de la niaiserie avec mains moites.
–Vous avez couru ? Vous venez d’où ?
De l’enfance mutilée, l’exil intérieur, toutes ces conneries mais on verra plus tard. Je dis sans m’excuser un comité de crise, on aura bientôt plus assez de fonds propres, c’est la merde ordinaire, un Perrier s’il vous plaît. Personnellement mon fixe est à trois cents donc ça va, mais le bonus cette année, je m’assois dessus. Sa tête. Je lui en donne pour son fric parce que moi les bouquins, j’ai pas le temps et si elle n’a pas vu marqué gloire au pognon sur mes godasses et mes dents de New York, c’est moi qui souligne. En vérité j’en donnerais la moitié pour qu’elle se casse se maquiller aux toilettes, le temps de me remettre le rythme cardiaque, la gueule, la chemise dans le pantalon. Mais non. Elle doit se trouver bien à peine pomponnée en face d’un connard même pas de droite, de nulle part. Je ne sais plus quoi dire. C’est un quoi ça, avec les bulles et la paille.
– Un Perrier mais vous l’avez déjà demandé". ("Feu", de Maria Pourchet page 43-44)  

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