Dennis Lehane, Carlo Lucarelli, Ragnar Jonasson... notre sélection d'été 2023 des thrillers et polars étrangers

Un grand tour du monde avec une dizaine de titres incontournables signés par les maîtres du genre ou des nouveaux venus. Toute sélection est nécessairement subjective.
Article rédigé par Mohamed Berkani
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 11 min
Couverture du livre "Amour, meurtre et pandémie" de Qiu Xiaolong. (Editions Liana Lévi)

La politique est au centre de nombreuses œuvres cette année. Les auteurs prennent le pouls de leurs sociétés respectives dans des romans plein de rage et de fureur. De Dennis Lehane à Carlo Lucarelli, un même cri d'alerte retentit : le passé n'est pas mort. 

1"Le silence" ou le retour fracassant de Dennis Lehane

Six ans qu’on l’attendait impatiemment. Chaque sortie de livre de Dennis Lehane est un évènement, le dernier (Le silence, éditions Gallmesister) est un pur chef-d’œuvre. L'auteur de Shutter Island et de Mystic River revient avec une œuvre qui fera date, presque six ans après Après la chute. Il tient avec Mary Pat Fennessy, une femme du quartier populaire blanc de Southie (South Boston), un personnage saisissant et bouleversant de vérité. Bagarreuse, de fort caractère, battante, Mary Pat ne baisse jamais les bras. Quand sa fille Jules disparaît, une partie d’elle-même s’effondre et une autre se révolte. Et la colère de Mary Pat est homérique. De rage et de détermination, elle va secouer tout son environnement social. Nous sommes en été 1974 dans la banlieue irlandaise de South Boston. Les habitants, Blancs, vivent chichement et entre eux. Un juge fédéral décrète la déségrégation des écoles de la région de Boston. Il impose le "busing", le transport d’élèves de quartiers blancs vers des écoles situées dans des quartiers noirs et inversement. Une grande manifestation se prépare contre la politique du "busing". Mary Pat est très active.  Que chacun reste chez soi. Mary Pat se sonde : est-elle raciste ? Hait-elle les Noirs ? Pourquoi est-elle pour la ségrégation ? Et pourquoi les Noirs viendraient-ils dans un quartier blanc pauvre ? Dennis Lehane signe un grand roman sur l’Amérique des années 70, une Amérique où la ségrégation ne veut pas mourir. Le silence est un livre sur une mère-courage qui met à mal un système qui dévore ses propres enfants. Magistral. 

(Le silence, Denis Lehane, éditions Gallmesister, 25,40 euros)

Couverture du livre "Le silence"  de Dennis Lehane. (Editions Gallmesister)

2"Et soudain le chasseur sortit du bois" : délation, paranoïa et épuration chez le camarade Staline

Ioulia Iakovleva choisit l’Union soviétique des années 1930 comme cadre pour son thriller paranoïaque. L’écrivaine plonge dans une période encore sensible en Russie. L’épuration voulue par le camarade Staline bat son plein. L’ennemi intérieur est partout. Tout le monde est suspecté, y compris les inspecteurs de la criminelle. C’est dans cette ambiance paranoïaque où chacun espionne son voisin et collègue, que l’équipe de l’inspecteur Zaïtsev est chargée d’enquêter sur une série de meurtres sortant de l’ordinaire, aussi bien par la façon dont les victimes sont tuées que par les mises en scène étranges. La façon dont les corps sont habillés et disposés laisse les enquêteurs interrogatifs. Toutes les pistes se révèlent être des impasses. Si leur enquête piétine, celle de la police d’Etat se rapproche de plus en plus des enquêteurs. Au-delà de l’intrigue, Et soudain le chasseur sortit du bois est une description clinique d’une société totalitaire qui entend effacer toute individualité. Un thriller efficace. 

(Et soudain le chasseur sortit du bois, Ioulia Iakovleva , Actes Sud, 24,50 euros)

Couverture du livre "Et soudain le chasseur sortit du bois" de Ioulia Iakovleva. (Actes Sud)

3"Une bonne action" : noir c'est noir

David Baldacci renouvelle le roman noir avec Une bonne action (éditions Talent). Avec Aloysius Archer, il tient un personnage attachant et fort atypique. Il y a du Dashiell Hammett et Raymond Chandler dans ce livre de David Baldacci. Noir corbeau est la couleur de ce roman qui se déroule dans les rues poussiéreuses de Poca City, dans le sud-ouest des Etats-Unis. Nous sommes loin de l’ambiance du premier livre de David Baldacci, Les pleins pouvoirs, au succès instantané et international. On quitte les arcanes du pouvoir pour le caniveau, avec un antihéros atypique, entier. Aloysius Archer n’est pas président, il sort de prison pour un crime qu’il n’a pas commis. Aloysius Archer est sans le sou. David Baldacci décrit avec une rare précision l’Amérique des années fin 40 début 50, une Amérique rurale et faussement puritaine, une Amérique en mutation.  Dans l’Amérique de l’après-guerre, Archer dénote par son progressisme. Au contact de femmes à forte personnalité, il ne sent pas sa virilité en danger. Bien au contraire. Ses relations avec Ernestine Crabtree, son agent de probation ou encore son amante Jacky sont loin d'être stéréotypées. Sans aller jusqu’à la désespérance d’un David Goodis ou la noirceur d’un Jim Thompson, David Baldacci dissèque une société en mal de perspective et qui ne croit guère en des lendemains qui chantent. 

(Une bonne action, David Baldacci , Editions Talent, 21,90 euros) 

Couverture du livre "Une bonne action" de David Baldacci. (Talent éditions)

4"Amour, meurtre et pandémie" : déraison d'Etat

Quel est le quotidien d'un inspecteur sous un régime communiste ? L'inspecteur Chen, personnage récurent de Qiu Xiaolong, a l'habitude que sa hiérarchie lui dise comment mener son enquête, se rendre par exemple à un hôtel où un homme important a été trouvé pendu dans sa chambre et de revenir avec la conclusion qu'il s'est suicidé. Sauf que l'inspecteur, membre lui-même du Parti communiste, sait comment nager avec les piranhas. Le grand public a découvert Qiu Xiaolong avec Mort d'une héroïne rouge, son premier roman, ou encore La danseuse de Mao. Le personnage de Xiaolong Qiu est assez atypique dans l’univers de la littérature policière. L'auteur a vécu dans sa chaire les dérives de la Révolution culturelle. Son père en a été  victime des Gardes rouges et lui-même interdit d’école. Vivant désormais aux Etats-Unis, l'écrivain décrit encore et encore la vie quotidienne à Shanghai, sa ville natale, et les abus de l'autoritarisme. Dans son dernier roman, Amour, meurtre et pandémie (éditions Liana Lévi), Qiu Xiaolong laisse éclater une forme de nostalgie face à des bouleversements qui, tels des bulldozers, font table rase du passé. Dans cette nouvelle enquête en pleine pandémie et la politique du zéro Covid, l'inénarrable inspecteur se retrouve en étau entre un Parti-Etat obsédé par la stabilité et une population infantilisée, usée par la corruption et la propagande. C'est peut-être l'une des meilleures enquêtes de l'inspecteur Chen Cao. Qiu Xiaolong, avec une écriture poétique, continue d'ausculter la société chinoise comme personne. Amour, meurtre et pandémie, un roman contre les dérives d'un Etat policier. 

(Amour, meurtre et pandémie, Qiu Xiaolong, éditions Liana Lévi, 20 euros)

Couverture du livre "Amour, meurtre et pandémie" de Qiu Xiaolong. (Editions Liana Lévi)

6"Péché mortel" : plongée dans l’Italie fasciste

L'œuvre de Carlo Lucarelli résonne comme un écho avec la montée des extrêmes en Europe, notamment en Italie. LA question : que feriez-vous en temps de guerre ? Obéir à la hiérarchie, quelle que soit sa nature, ou la défier? La légalité ou la légitimité ? La collaboration ou la résistance ? Avec Péché mortel (éditions Métailié), Carlo Lucarelli, célèbre écrivain en Italie, nous plonge dans l’Italie fasciste, plus précisément à Bologne entre le 25 juillet et 8 septembre 1943. La situation politique est explosive et pleine de rebondissements. Mussolini est arrêté et détenu pendant quelques mois, le gouvernement, en fuite, se réfugie dans les Pouilles, les nazis occupent le pays, les communistes sortent dans la rue… Et dans ces soubresauts de l’Histoire, le jeune inspecteur De Luca, cherche à identifier un corps sans tête et une tête sans corps. Il est indifférent aux bombes des Alliés qui tombent sur sa ville, aux changements politiques, obsédé qu’il est à résoudre son enquête. En choisissant un anti-héros pour personnage principal, Carlo Lucarelli, l’auteur d’Une affaire italienne (éditions Métailié), développe une intrigue historique aux ramifications complexes. Plus l’enquête avance, plus le régime est à nu, plus le système craquèle de tous les côtés. Carlo Lucarelli regarde la société italienne de l’époque au fond des yeux, et tend un miroir à l'actuelle. Toute ressemblance avec le présent n'est pas forcément fortuite. Indispensable. 

(Péché mortel, Carlo Lucarelli, traduit de l'italien par Serge Quadruppani, éditions Métailié, 20,50 euros)

Couverture du livre "Péché mortel" de Carlo Lucarelli (Editions Métailié)

7"Chef-d’œuvre" : comme son titre l'indique

L’écrivain espagnol Juan Tallón signe une œuvre magistrale sur la disparition d’une célèbre sculpture de l’artiste Richard Serra. Chef-d’œuvre  (éditions Le bruit du monde) est une aussi une réflexion sur la place de l’art contemporain. Le roman est titanesque. Pour son ouverture en 1986, le centre d'art Reina Sofia de Madrid commande au célèbre artiste Richard Serra une œuvre monumentale dont il a le secret. Intitulée Equal-Parallel/Guernica-Bengasi, l'immense sculpture d'acier de 38 tonnes trône dans une des salles du nouveau musée pendant quatre ans avant d'être démontée puis confiée à un prestataire spécialisé dans le stockage et le transport d'œuvres d'art. Quelques années plus tard, fin 2005, lorsqu'on s'intéresse de nouveau au chef-d’œuvre, celui-ci a tout bonnement disparu. Comment une sculpture aussi massive a-t-elle pu s'évaporer dans la nature ? C’est donc par la fiction que l’écrivain et journaliste espagnol Juan Tallon s’attaque à un mystère encore non élucidé. Dans Chef-d'œuvre, l’auteur mène une enquête polyphonique magistrale à travers 70 personnages, sans jamais nous perdre, à la recherche de l’œuvre disparue de Richard Serra. Obnubilé par ce mystère, il morchestre les témoignages inventés de personnages réels ou fictifs : un gardien de salle, une inspectrice, une magistrate, un chauffeur de taxi, une conservatrice de musée, l'artiste lui-même, son ami le compositeur Philip Glass, l'architecte Jean Nouvel... Chef-d’œuvre, un grand roman polyphonique inventif. Et Juan Tallon, un chef d’orchestre redoutable et créatif. 

(Chef-d’œuvre, Juan Tallon, traduction de l’espagnol Anne Plantagenet, Editions Le bruit du monde, 23 euros)

Couverture du livre "Chef d'œuvre" de Juan Tallon, traduit par Anne Plantagenet. (Editions Le Bruit du monde)

8 "A qui la faute" : Agatha Christie sous la neige

Avec un sens aigu de la mise en scène, Ragnar Jonasson nous enferme dans A qui la faute (La Martinière Noir) pendant une nuit entière dans un huis clos étouffant. Quatre amis d’enfance se retrouvent pour une partie de chasse à la perdrix des neiges dans les hauts plateaux de l’est de l’Islande. Pris dans une tempête aussi soudaine que violente, ils se réfugient dans une cabane. Aux personnages, aux lecteurs, l’écrivain islandais semble dire : bienvenue en enfer, toi qui entres ici, abandonne toute espérance. Avec une écriture nerveuse, narrant les événements du point de vue de chaque protagoniste, Ragnar Jonasson brouille tous les repères et nous tient en haleine jusqu’à la dernière page, jusqu’à la dernière ligne. A qui la faute se situe entre Agatha Christie (dont l’auteur est grand fan et traducteur en islandais) sous la neige et Reservoir Dogs de Quentin Tarentino. L’écrivain islandais nous plonge dans une ambiance tendue à l’extrême, où la moindre pensée, le moindre geste contribuent à rendre insoutenable une atmosphère déjà angoissante. Un thriller nordique glaçant. 

(A qui la faute, Ragnar Jonasson éditions La Martinière Noir, 21,5 euros)

Couverture du livre "A qui la faute " de Ragnar Jonasson (Editions La Martinière)

9"Les garçons qui brûlent ": une femme dans un monde d'hommes

Eva Björg Ægisdóttir revient avec un thriller psychologique qui questionne la maternité et l’ambition. Jusqu’où êtes-vous prêt(e) à aller pour défendre votre enfant ? Eva Björg Ægisdóttir se penche sur les petites et grandes ambitions et interroge la maternité dans son dernier livre Les garçons qui brûlent (éditions de La Martinière). Son personnage, l’inspectrice Elma elle-même enceinte, enquête sur la mort d’un jeune homme de vingt ans, disparu dans un mystérieux incendie. Pour l’inspectrice, une conclusion s’impose : toute le monde ment, ou ne dit pas toute la vérité. A Arkanes, comme souvent dans les petites villes, tout se sait, très vite. Et tout se tait. Le non-dit est un art de vivre. C’est dans ce milieu fermé, qui à la parole préfère le silence, qu’Elma nage à contrecourant, cherchant à faire émerger la vérité. Comme dans tout bon thriller, il y a deux, voire trois, affaires simultanément. En enquêtant sur le jeune garçon brûlé pendant son sommeil, l’inspectrice découvre des ramifications inattendues. Une fille au pair a disparu peu avant l’incendie criminel. Les deux affaires sont liées. Comment, pourquoi ?  La mort est certitude, la vie un espoir, un combat. L’autrice de Elma et Les Filles qui mentent décrit une société islandaise qui doute, confrontée à la modernité et à la surconsommation. Elle décrypte aussi la place de la femme dans un monde d’hommes. Avec son écriture fluide et pleine d'empathie, Eva Björg Ægisdóttir tient en haleine le lecteur, qui voit évoluer devant ses yeux un puzzle original.

(Les garçons qui brûlent, Eva Björg Ægisdóttir, éditions de La Martinière, 20,80 euros)

Couverture du livre "Les garçons qui brûlent" et portrait de l'écrivaine Eva Björg Ægisdóttir. (Editions de La Martinière)

10"De sang et d’acier " : meurtres en série à Berlin

Harald Gilbers laboure l’Allemagne d’après-guerre, livre après livre, avec un souffle à chaque fois renouvelé. De sang et d’acier (Calmann-Lévy), titre sans rapport avec la série éponyme, se déroule en 1948 dans un Berlin chaotique, divisé entre les Soviétiques et les alliés. Américains, Français et Britanniques établissent un pont aérien pour approvisionner les trois secteurs de la ville dont ils ont la charge. Dans ce climat propice à tous les trafics, des corps mutilés sont retrouvés à plusieurs endroits de la ville. Comment mener l’enquête ? Le commissaire Oppenheimer évolue dans un univers kafkaïen et un découpage administratif absurde. Le personnage récurrent de Harald Gilbers, qui en est à sa sixième enquête, nous fait aussi découvrir un pays exsangue, une population encore sonnée par la guerre, démunie et hagarde. Richard Oppenheimer doit aussi s’interroger politiquement : l’Est ou l’Ouest. Le cadre politique, idéologique, a son importance ici. De sang et d’acier, un roman passionnant.

(De sang et d’acier, Harald Gilbers, Calmann-Lévy, 22, 90 euros)

Couverture du livre "De sang et d'acier" de Harald Gilbers. (Editions Calmann-Lévy)

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