Avec "Vivre vite", prix Goncourt 2022, Brigitte Giraud conjure à rebours la mort avec un infini de "si"

L'autrice Brigitte Giraud a remporté jeudi le prix Goncourt avec "Vivre vite", aux éditions Flammarion. La romancière conjure le sort à l'envers avec des "si" pour tenter de comprendre ce qui a conduit à la mort accidentelle de Claude, son compagnon et père de son fils, il y a vingt ans. 

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France Télévisions Rédaction Culture
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Portrait de la romancière Brigitte Giraud, avril 2019 (Pascal Ito / Flammarion)

La romancière Brigitte Giraud, autrice d'Un loup pour l'homme (2017) publie cette fois un roman très personnel dans lequel elle remonte le fil des événements, ou non-événements qui ont conduit à la mort accidentelle de son compagnon, il y a vingt ans. Vivre vite, publié le 24 août aux éditions Flammarion remporte le prix Goncourt 2022. 

L'histoire : Brigitte Giraud s'apprête à vendre sa maison. Elle y vit avec son fils depuis la mort de Claude, son compagnon, vingt ans auparavant, dans un accident de moto. Claude n'a pas eu le temps de l'habiter. L'achat de cette vieille maison dans le cœur de Lyon fait partie de la liste des "si" qu'égrène la narratrice pour tenter de donner un sens à cette mort absurde, exprimant après l'avoir tue cette obsession qui ne l'a jamais quittée depuis l'accident "dont on a jamais expliqué la cause".

"Rembobiner cent fois"

La liste des "si" s'étend à l'infini, comme si tous les événements, des plus proches d'elle-même aux plus éloignés, avaient un lien avec le drame. Elle scrute ainsi les moments qui ont précédé ce 22 juin 1999 où sa vie a basculé. Un coup de fil pas passé, un rendez-vous déplacé, les vacances inopinées de son frère, le suicide de son grand-père, l'accident de Stephen King ou la météo… Elle "rembobine cent fois", cherche des liens, des coïncidences, des relations de cause à effet, en vain.

"Il n'y a rien à comprendre, chacun joue son rôle. Chacun bien à sa place dans la ville, en toute légitimité : le médecin, le notaire, l'instituteur, le pompier, le policier, le bibliothécaire, le banquier, le curé. Ca s'appelle une société. Tout est si bien huilé. Ca fonctionne, ça dysfonctionne, pour le meilleur et pour le pire. Le journaliste, l'employé des pompes funèbres, l'écrivain. Il n'y a pas de si."

"Vivre vite"

p. 193

En remontant le temps pour trouver des explications à la mort, la romancière déplie les petits détails qui constituent une vie. Une vie "anodine", faite de projets, d'amour, de petits tracas, d'enthousiasmes. Une vie qui n'intègre pas une seconde l'éventualité d'un stop en plein vol, consécutif à l'emballement inattendu d'une moto au démarrage. Un arrêt brutal sans explications, sinon un concours de circonstances fouillées jusqu'à la maniaquerie par la romancière, qui ne se trouvera apaisée, prête à "rendre les armes", qu'après en avoir exploré les moindres méandres. 

Brigitte Giraud déploie les "si" dans un jeu systématique de répétitions qui dit bien l'obsession, la colère, la culpabilité. Ce systématisme rend la lecture de ce roman de l'intime aussi oppressante que celle d'un thriller, même si entre les "si" se dessine un portrait amoureux, celui du disparu, mais aussi les contours d'une époque, d'un milieu, et d'un certain art de vivre qu'on pourrait qualifier de duveteux quand il n'est pas percuté par la mort.

Couverture du roman "Vivre vite" de Brigitte Giraud, août 2022 (FLAMMARION)

Vivre vite, de Brigitte Giraud (Flammarion, 208 p. 20 €)  

Extrait :

"Quand aucune catastrophe ne survient, on avance sans se retourner, on fixe la ligne d’horizon, droit devant. Quand un drame surgit, on rebrousse chemin, on revient hanter les lieux, on procède à la reconstitution. On veut comprendre l’origine de chaque geste, chaque décision. On rembobine cent fois. On devient le spécialiste du cause à effet. On traque, on dissèque, on autopsie. On veut tout savoir de la nature humaine, des ressorts intimes et collectifs qui font que ce qui arrive, arrive. Sociologue, flic ou écrivain, on ne sait plus, on délire, on veut comprendre comment on devient un chiffre." (Vivre vite, p. 23)

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