Confinement : entre désarroi et résistance, les libraires dénoncent "l'injustice" de leur fermeture

L'annonce du retour au confinement avait déjà du mal à passer pour les libraires. Quand ils ont découvert que la Fnac était restée ouverte avec ses rayonnages de livres, la colère a éclaté. Vendredi soir, Bercy a tranché : la Fnac et les hypermarchés doivent fermer leurs rayons livres.

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France Télévisions Rédaction Culture
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L'arbre à lettres, à Paris, le 30 octobre 2020, premier jour de reconfinement. La librairie a mis en place un service de "click and collect" (retrait des commandes) en accord avec les mesures sanitaires.  (ANTOINE WDO / HANS LUCAS)

Alors que la France a débuté jeudi minuit une nouvelle phase de confinement face à la deuxième vague de l'épidémie de coronavirus, les libraires indépendants, déjà secoués par ce nouveau coup d'arrêt, se sont pris une douche froide supplémentaire, vendredi 30 octobre, en découvrant qu'en plus des hypermarchés, la Fnac n'avait pas fermé ses portes. L'enseigne, qui vend des téléphones et du matériel informatique, très utiles pour le télétravail, s'est glissée dans cette brèche lui permettant de maintenir son activité. Or, la Fnac est aussi un vendeur de livres, et vendredi, ses rayons livres sont restés ouverts.

À Paris, les premières réactions d'un libraire recueillies en matinée par France 2 exprimaient alors incompréhension et colère : "C'est une injustice", clamait Antoine Fron, patron de la librairie Les Traversées. "Aujourd'hui, à la Fnac, ils peuvent vendre quarante exemplaires de Yoga de Carrère pendant que nous, on va en vendre trois par internet ? C'est scandaleux, c'est de la concurrence déloyale."

France 2


À Paris, Yannick Poirier, le patron de la librairie Tschann exprimait de son côté sur France 3 son intention de rester ouvert : "Aujourd'hui, on a la culture du masque, on n'a pas de risque matériel, sanitaire, majeur à ouvrir. On aurait un signe très négatif à envoyer si on acceptait la fermeture."

Un bastion de résistance émerge dans la Sarthe

Au Mans, la librairie Bulle, spécialisée dans la bande-dessinée, a annoncé dès jeudi soir qu'elle entrait en résistance. Debout devant des ouvrages titrés Résistance et Faut pas prendre les cons pour des gens, le gérant Samuel Chauveau a lancé la rébellion dans une vidéo postée sur Facebook : "Les nouvelles sont tombées. Les librairies indépendantes restent fermées. Comme lors du premier confinement, les hypermarchés vont continuer à vendre des livres. Et coup de tonnerre, pour ce second confinement, les Fnac sont autorisées à rester ouvertes. Là, je crois que c'en est réellement trop. Je lance un cri d'alerte."

Le gérant a convoqué la presse et ses collègues librairies du Mans vendredi matin, assurant que la librairie resterait ouverte. Il a appelé ses clients à venir le soutenir "pendant [leur] heure de sortie." La rencontre a été relayée sur Facebook.
"Ce matin nous étions une centaine dans la rue, et nous avons devant les médias, ouvert la librairie, en accueillant 3-4 personnes à la fois, bien évidemment en respectant les mesures sanitaires", a indiqué Samuel Chauveau à l'AFP.




Toujours au Mans, la librairie Thuard a continué de servir ses clients par l'intermédiaire d'un drive sur réservation, servant une trentaine de clients dans la journée. Auprès de l'AFP, Anne-Sophie Thuard ressentait comme "une injustice" de voir "la Fnac vendre des livres alors que c'est à deux pas de chez nous". Et d'ajouter : "Mais la plus grosse angoisse vient peut-être d'Amazon : je pleure."

À Fresnay-sur-Sarthe, bravant les mesures sanitaires du gouvernement, la maire Fabienne Labrette-Ménager a signé un arrêté municipal autorisant les commerces non alimentaires du centre-ville à rester ouverts, a rapporté Ouest-France. Elle s'est dite "choquée" en voyant à la télévision "toutes ces personnes qui s’agglutinaient dans les grands supermarchés pour acheter des choses non alimentaires".

Hors du département de la Sarthe, d'autres maires de communes comme Brive, Chalon-sur-Saône et Aubusson (Creuse) ont pris vendredi des arrêtés autorisant l'ouverture des commerces non alimentaires de leur ville.

La Fnac et la grande distribution ferment leurs rayons livres

Devant la grogne née autour des cas particuliers de la Fnac et des hypermarchés, le ministère de l'Économie a décidé vendredi après-midi de demander à ces enseignes de fermer leurs rayons livres. "Face au constat de l'impossibilité d'une ouverture de l'ensemble des acteurs de la vente de livres" dans le cadre du reconfinement des commerces "non essentiels", Fnac-Darty a annoncé vendredi fermer "l'ensemble des rayons culture" des magasins Fnac à compter de samedi matin, pour les quinze prochains jours. Une mesure décidée "dans un souci de responsabilité", selon les termes de son directeur général Enrique Martinez dans le communiqué.

"L'ensemble des activités essentielles telles que permises par le gouvernement resteront ouvertes en magasin", a précisé Enrique Martinez. "Nous maintenons également en totalité les dispositifs de 'click & collect' [commande en ligne, retrait en magasin] dans tous nos magasins."

À la Fnac comme pour les libraires indépendants (comme L'Arbre à lettres à Paris, dans la photo), le retrait de commandes passées en ligne ou par téléphone restera donc la norme pour les semaines à venir. Alors que le secteur exprime de plus en plus ouvertement sa lassitude et ses inquiétudes, des personnalités du monde du livre commencent à se mobiliser.

France 3

Le critique littéraire et homme de télévision François Busnel a annoncé la mise en ligne d'une pétition appelant à laisser les librairies ouvertes, expliquant sur Franceinfo que fermer ces établissements, c'est "nous priver du meilleur bataillon pour affronter l'obscurantisme". Diverses voix, émanant du monde des lettres, se sont élevées pour dénoncer cette mesure, parmi lesquelles l'écrivain Daniel Picouly : "C'est quasiment aberrant. Ça me met la voix tremblante parce que je ne comprends pas comment c'est possible, dans le pays où règne le prix unique du livre. Notre ministre, notre président, se revendiquent du livre dans leur culture, leur engagement. Comment on peut à ce point négliger le livre ?"

Sur les réseaux sociaux, des artistes ont exprimé vendredi de diverses manières leur soutien aux librairies, comme l'écrivain Édouard Louis qui a publié un texte sur Instagram dans lequel il explique ce que la littérature lui a apporté. "Les livres et la culture sont peut être superflus pour le gouvernement macroniste, ils ne le sont pas pour nous. Ce qui est essentiel pour eux ne l’est pas pour nous. Il faut ouvrir les librairies", écrit-il. Les dessinateurs Joann Sfar - qui a multiplié les posts sur Twitter et Instagram au fil de l'évolution de la situation - et Riad Sattouf ont posté des messages de soutien très remarqués et partagés.

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...et on prétend vouloir vaincre le fanatisme en reléguant la culture au rang du dispensable. Relisez Churchill, merde!

Une publication partagée par Joann Sfar (@joannsfar) le

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