"Les Amandiers" en partie déprogrammé par le cinéma l’Ecran de Saint-Denis : "La projection du film exige un espace de dialogue"

L’Ecran de Saint-Denis a revu sa programmation du film "Les Amandiers" suite aux révélations faites à propos de l'une des têtes d'affiche du long métrage, Sofiane Bennacer. L'acteur est accusé de viols ainsi que de violences sexuelles et physiques. Entretien avec Laurent Callonnec, directeur et programmateur de la salle de cinéma art et essai. 

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France Télévisions
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L'équipe du film "Les Amandiers" de Valeria Bruni Tedeschi, le 23 mai 2022, durant le photocall du long métrage à la 75e édition du Festival de Cannes.  (JACKY GODARD / JACKY GODARD)

Le comédien Sofiane Bennacer, à l'affiche du film Les Amandiers, a été mis en examen en octobre à Mulhouse (Haut-Rhin) pour les viols présumés de deux anciennes compagnes et des violences sur une troisième, selon la procureure de la République, Edwige Roux-Morizot. Le 24 novembre, Libération a publié les témoignages de trois femmes qui accusent l'acteur de "violences sexuelles et physiques".

Suite à cet article, Laurent Callonnec, directeur et programmateur du cinéma L’Écran de Saint-Denis, a décidé de "retirer temporairement le film Les Amandiers de (la) programmation" de la salle. Deux séances suivies d'un échange avec le public sont ainsi prévues les 1er et 3 décembre 2022. Laurent Callonnec revient sur sa démarche pour Franceinfo Culture.  

Franceinfo Cuture : Pourquoi avez-vous décidé de déprogrammer "Les Amandiers" ? 

Laurent Callonnec : Comme je l'ai dit dans le communiqué, c'était une façon de temporiser après avoir appris, le matin du 25 novembre 2022, cette information qui ne concerne pas nécessairement le film mais le contexte dans lequel il a été produit. C'est une forme d'absence d'information qui a été donnée à l'ensemble de la profession. J'ai découvert, par surprise, cette problématique autour du film, pour le dire de manière un peu simple. Il se trouve que ce jour-là était la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes et que, le soir même, nous accueillions une rencontre autour du documentaire Mauvaises filles à laquelle participait la réalisatrice et deux personnes concernées par ces maisons de correction [le documentaire d’Emerance Dubas revient sur les mauvais traitements infligés aux pensionnaires de ces maisons de correction religieuses du milieu du XXe siècle].

En tant que programmateur d'une salle Art et essai, un lieu où on essaie de montrer des films avec une volonté d'échanger sur le cinéma plutôt que d'en faire un simple objet d'exploitation, cela me semblait un peu contradictoire de laisser dans l'immédiat ce film à l'affiche. En tout cas, sans le recontextualiser. Ma première préoccupation a été de ne pas présenter le long métrage de manière totalement anodine. Ensuite, il fallait réfléchir à la façon de le montrer autrement. J'ai été troublé, je réagis et j'essaie de réfléchir à comment à partir d'une nouvelle épreuve, dans un contexte complexe pour le cinéma et son économie, se réinterroger sur la façon de faire de ce lieu −la salle de cinéma− un espace qui redonne du contexte, un espace de rencontres autour des films. Ce n'est pas la première fois, ces derniers temps, que les films sont concernés par des histoires liées à des problèmes de violence faites aux femmes pendant le tournage ou avant... 

En l'occurrence, les faits présumés se sont déroulés avant le tournage et ne sont pas liés au film...

C'est très clair ! Mais pendant le tournage, des problèmes ont été posés autour du choix de cet acteur. Il y a eu, pour moi, un manque d'information et cela reflète des problèmes qui existent encore dans le milieu. Mon intention n'a pas été de censurer le film, de le boycotter, et il faut bien l'entendre. Cependant, il y a comme une fatigue de voir encore se répéter des histoires problématiques dans notre milieu, ça fait beaucoup au bout de quelques années et surtout en 2022.

En outre, la question de la contextualisation rejoint celle d'une pratique de programmation, plus largement de la représentation de l'art. Si les gens sont face à un film et qu'il n'y a plus le bon contexte pour le montrer, il faut réinterroger ce contexte. Ce n'est pas le film qu'il faut faire disparaître et ce n'est pas le sens de ma démarche. Estimant qu'il fallait temporiser, j'ai annoncé qu'il y aurait deux séances, jeudi 1er et samedi 3 décembre 2022, avec une prise de parole ouverte au public, après la projection. 

Quel est l'objectif de ces séances-débats ? 

J'ai proposé, mais je n'ai pas encore de retour à cette heure-ci, à d'autres professionnels de venir parler de leur choix. Pour ma part, j'ai réagi par rapport à une sensibilité, sans vouloir priver le public du film d'où cet espace de dialogue. Les gens sont libres de rester ou de partir, ou même de venir après la séance pour en discuter. On peut voir les salles de cinéma de différentes façons. En ce qui me concerne, il s'agit de savoir quelle est la place d'une salle de cinéma dans son travail de choix et de prise de décision : où est-ce qu'on doit se situer aujourd'hui par rapport à des questions qui traversent la société ?

La notion de contextualisation interpelle d'autres champs de la culture, les musées, entre autres. Qui montre quoi et comment ?, s'interrogent-ils. Je ne voulais pas que les spectateurs découvrent ce film et apprennent, après coup, quelque chose. Je ne suis pas un chevalier blanc. J'ai fait un choix qui en vaut un autre. J'ai pris une décision qui me paraissait juste dans ce contexte-là. On peut se demander s'il faut donner les moyens aux spectatrices et spectateurs de voir quelque chose, en tant que personnes qui ont la possibilité de réfléchir avec la liberté d’avoir toutes les informations qu’elles souhaitent ou pas. 

A quoi ressemble au final la programmation des "Amandiers" chez vous ? 

Le film a été montré la première semaine de sa sortie nationale le 16 novembre 2022. A partir du 25 novembre, nous avons annulé les séances. Pour la semaine du 30 novembre, les séances du 1er et du 3 décembre ont été maintenues. Au total, l'équivalent de six projections ont été supprimées. Les quatre de cette semaine ont été remplacées par L'Innocent, un film d'Ad Vitam [le distributeur du film Les Amandiers] car je tiens à préciser que je n'ai pas de raison de critiquer le travail du distributeur, au-delà du problème d'information. Pour moi, c'est un partenaire et j'apprécie le travail d'Ad Vitam. 

Dans le cas présent, je l'ai prévenu. Je lui ai dit que je préférais programmer le film  avec une prise de parole. Le distributeur l'a parfaitement compris. Je lui ai expliqué que c'était une situation qui nous avait pris de court et que je souhaitais en discuter avec le public, peut-être pour apprendre que mon choix n'est pas le bon. Ce dialogue me fera réfléchir. La salle de cinéma est une agora. Nous ne sommes pas simplement un lieu de diffusion. Nous sommes aussi un espace de rencontre social, politique et culturel. Il ne faut pas l'oublier. 

Quel est l'avenir du film dans votre salle ? 

Compliqué jusqu'en janvier. Nous avons une programmation calendaire et par conséquent elle est déjà bouclée jusqu'à janvier. Pour l'instant, je sais que l'Afcae (l’Association française des cinémas d’art et d’essai) et Télérama proposent le film, pour les reprises de janvier, dans le cadre du Festival cinéma Télérama. Encore une fois, je ne condamne pas l'œuvre. Pour l'instant, je m'interroge juste au regard du contexte actuel. Au risque de me répéter, la problématique demeure la suivante : pouvoir projeter le film à des spectateurs conscients de leur choix d'aller voir ou pas une œuvre. 

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