Coupe du monde de football : "Tant que les femmes du milieu sportif ne se lèveront pas collectivement, on n'y arrivera pas", estime la sociologue Béatrice Barbusse au sujet de l'égalité

De nombreuses sélections ont rejoint le mouvement impulsé par les coéquipières de Megan Rapinoe et se sont engagées contre leur fédération avant le début du Mondial pour évoquer les primes et le manque d'infrastructures.
Article rédigé par Gabriel Joly, franceinfo: sport
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié
Temps de lecture : 4 min
Megan Rapinoe, Alex Morgan et Lindsey Horan font partie des joueuses qui ont porté plainte contre leurs fédérations au sujet des primes en 2019. (PATRICK FALLON / AFP)

L'Espagne, l'Angleterre, le Canada, le Nigeria, l'Afrique du Sud ou encore la Jamaïque... Avant cette Coupe du monde, dont le coup d'envoi a été donné, jeudi 20 juillet, avec deux victoires des co-hôtes néo-zélandais et australiens, de nombreuses sélections sont entrées en conflit avec leur fédération. L'objectif ? Revendiquer de meilleures conditions pour évoluer au plus haut niveau, alors que le versement des primes garanties par la FIFA est au coeur de nombreux imbroglios.

Pour Béatrice Barbusse, sociologue, autrice du livre "Du sexisme dans le sport" republié en 2022, et vice-présidente déléguée de la fédération française de handball, ce mouvement globalement observé montre que le football pratiqué par les femmes est engagé "dans la bonne voie" vers l'égalité mais "il va falloir encore des années pour que des résultats se voient véritablement".

franceinfo : sport : Comment expliquer que cette vague de mobilisation des sélections féminines à travers le monde n'arrive que maintenant ?

Béatrice Barbusse : Tout simplement parce que le contexte social ne s'y prêtait pas il y a quelques années. Tant que les revendications féministes n'avaient pas totalement émergé dans la société, il ne pouvait rien se passer dans le sport. Aujourd'hui, on pousse pour l'égalité dans les rapports hommes-femmes. Le milieu sportif féminin commence à en voir les effets et à prendre de l'importance, avec toujours ce petit temps de retard qui le caractérise. D'autant plus dans le football, qui est un sport où les choses vont moins vite que dans les autres.

Comment expliquer ce retard du football sur les autres disciplines ?

C'est un sport historiquement sexiste, dont la pratique a notamment été interdite aux femmes en France aux femmes (Vichy l'a proscrit en 1941 et il a fallu attendre 1970 pour que la FFF reconnaisse de nouveau le foot pratiqué par les femmes). On part de beaucoup plus loin que dans le handball ou le basket. Ensuite, il y a longtemps eu une forme de moralisation des joueuses mise en place par des dispositifs de socialisation. Concrètement, on leur apprend dès leur plus jeune âge qu'elles ne sont pas là pour revendiquer. Prenez l'exemple d'Amel Majri et de son bébé en sélection, c'est quelque chose que l'on voit depuis 20 ans en handball.

"Il faut que les joueuses, les sportives en général, agissent ensemble. Tant que les femmes du milieu sportif ne se lèveront pas collectivement, on n'y arrivera pas."

Béatrice Barbusse, sociologue et autrice du livre "Du sexisme dans le sport"

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En 2022, la sélection américaine a obtenu des garanties au niveau des primes. A quel point ce précédent a permis aux autres nations de rejoindre le mouvement de revendication ?

Il fallait de vraies personnalités politisées, qui n'ont pas seulement une approche sportive, comme Megan Rapinoe ou Alex Morgan. Leurs répertoires d'action ne sont pas les mêmes. Aux Etats-Unis, les filles se sont, par exemple, associées pour porter plainte contre leur fédération. Elles maîtrisent les pratiques des féministes d'antan, c'est par cela qu'elles ont donné une légitimité aux autres joueuses pour revendiquer.

A un moment donné, certaines se sont dites : "mais attendez, il y a les autres qui réclament plus là-bas et pourquoi nous, on ne le ferait pas ?" De la même façon, je pense que jouer avec Ada Hegerberg à Lyon a influencé le choix de Wendie Renard de se mettre en retrait (la Norvégienne avait boycotté la Coupe du monde 2019 pour protester contre les conditions réservées au foot pratiqué par les femmes).

La Norvégienne Ada Hegerberg et la Française Wendie Renard sous les couleurs de l'OL, le 27 mai 2023. (MAXPPP)

Justement dans une récente interview au Guardian, Ada Hegerberg a estimé que "les choses ne changeraient pas sans que des joueuses ne se lèvent." Des évolutions positives pour le développement du foot pratiqué par les femmes ne sont-elles pas possibles autrement selon vous ?

Je la rejoins à 200% et je dis même qu’il faut que les joueuses, les sportives en général, agissent ensemble. Tant que les femmes du milieu sportif ne se lèveront pas collectivement, on n'y arrivera pas. Les problématiques sont communes à toutes les disciplines du sport au féminin : les moyens pour s'entraîner, les comportements, des violences morales ou sexuelles subies... En plus, c'est tellement plus confortable sur le plan psychologique que les choses reposent sur un collectif et non pas sur un ou deux individus.

Malgré la mise en place de primes pour toutes les joueuses par la FIFA, plusieurs sélections ont regretté que le montant n'égale pas celui alloué aux hommes. Peut-on se satisfaire des petites avancées quand on milite pour l'égalité ?

On a raison de s'en satisfaire quand on a ces avancées, même si elles sont mineures. Mais il n'y a aucune raison de s'en réjouir parce que le chemin est encore long. L'égalité salariale entre les hommes et les femmes, on sait très bien que ce n'est pas possible aujourd’hui dans le football. Mais, quand on revendique quelque chose, il ne s'agit pas d'être réaliste, mais plutôt d'inscrire dans l'imaginaire collectif et dans l'agenda politique cette idée d'égalité.

Si les premières suffragettes n'avaient pas mis du désordre, elles n'auraient jamais obtenu le droit de vote... En clair, le football au féminin est sur la bonne voie vers l'égalité. Mais ce n’est pas parce que c'est en bonne voie que tout va changer du jour au lendemain. Il va falloir des années pour que des résultats se voient véritablement. 

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