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Tour de France 2023 : des tenues sur-mesure, un élément clé de la chasse aux secondes sur le contre-la-montre

Article rédigé par Hortense Leblanc - De notre envoyée spéciale sur le Tour de France
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié
Temps de lecture : 5 min
Wout van Aert lors de l'épreuve du contre-la-montre des championnats de Belgique, le 22 juin 2023. (DIRK WAEM / AFP)
Les coureurs du Tour de France reprennent la route après un jour de repos par un contre-la-montre entre Passy et Combloux, en Haute-Savoie, mardi.

Un contre-la-montre inaugural dont la victoire se joue à cinq secondes à Copenhague sur le Tour de France 2022, un autre contre-la-montre remporté pour une seconde par Remco Evenepoel sur le Tour d’Italie en mai… La victoire sur les "chronos" peut être une affaire de détails, et les équipes ne laissent rien au hasard en investissant dans des tenues personnalisées à chacun de leurs coureurs. Avec des tissus différents, des jeux de texture et des coutures étudiées au millimètre, l’aérodynamisme des combinaisons des coureurs sont conçues pour gagner les moindres dixièmes de seconde. 

"En Formule 1, ils jouent sur l’aérodynamisme en bougeant les ailerons ou quelques pièces de la voiture. Nous en cyclisme, on se penche sur la tenue et le casque", résume Frédéric Grappe, directeur de la performance de la Groupama-FDJ et à la tête du laboratoire Athlète matériel environnement. "Deux paramètres pèsent sur l’aérodynamisme et la pénétration dans l’air : la traînée de pression, qui correspond à la différence de pression de part et d’autre du cycliste qui se déplace dans l’air, et la traînée de frottements, qui correspond aux molécules d’air qui frottent sur les différents éléments de la tenue, explique le scientifique. Il faut réduire ces traînées et faire en sorte que les filets d’air s’enroulent autour du coureur pour ressortir derrière lui avec un fin filet pour ne pas créer de turbulences."

Stefan Küng (Groupama-FDJ) lors du contre-la-montre sur la première étage du Giro 2023. (LUCA BETTINI / AFP)

Pour cela, les combinaisons de contre-la-montre ne sont pas forcément lisses. "Les textiles ont souvent une certaine rugosité qui permet de mieux pénétrer dans l’air, poursuit Frédéric Grappe. Et vous ne trouvez pas les mêmes configurations sur l’ensemble de la combinaison. Par exemple, les épaules s’opposent au vent, alors que les avant-bras sont posés dans le sens de déplacement du vent, donc on peut avoir différents textiles et textures. Une couture mal placée, sur un vent de côté, peut aussi altérer l’aérodynamisme, ou l’améliorer en orientant correctement les flux d’air si elle est bien faite."

Cent vingt heures de tests en soufflerie pour l'équipementier de Jumbo-Visma

Pour confectionner les tenues, le morphotype des coureurs entre en jeu. "La nature des textiles utilisés dépend de chaque coureur, puisqu’ils ne pénètrent pas tous dans l’air de la même façon selon leurs dimensions corporelles", précise Frédéric Grappe. Des mannequins à la taille des coureurs peuvent ainsi être utilisés en soufflerie, ou modélisés sur des logiciels de simulation numérique. "Nous organisons des tests en soufflerie entre dix et douze jours par an, environ cent vingt heures, pour tester les combinaisons, indique Pascal Vergeer, chargé du développement des produits et du partenariat avec Jumbo-Visma pour l’équipementier AGU. L’année dernière, nous avons testé une trentaine de modèles différents. Ensuite des membres de notre équipe se sont rendus sur les lieux de stage de la Jumbo-Visma pour recueillir les retours des coureurs." Les principaux intéressés sont donc associés au processus de création de leur combinaison.

"C’est indispensable d’avoir leurs retours, parce que quand vous produisez une combinaison très rapide, cela ne veut pas forcément dire qu’elle est très confortable. Vous pouvez créer la combinaison la plus aérodynamique possible, mais si vous ne pouvez pas pédaler correctement, ça ne sert à rien."

Pascal Vergeer, chargé du développement des produits et du partenariat avec Jumbo-Visma pour l’équipementier AGU

La Groupama-FDJ organise, elle, des tests en conditions réelles sur vélodrome. "La tenue peut faire gagner des secondes, c’est pour cela aussi qu’on met beaucoup de moyens et de temps pour trouver la meilleure. Ça peut être un peu pénible, mais on sait pourquoi on le fait, témoigne Stefan Küng, vice-champion du monde de contre-la-montre en 2022. Quand j’ai débuté, on disait que pour gagner un chrono, quand il était plat, il fallait une moyenne de 52km/h, et aujourd’hui, on passe à des moyennes de 55 km/h parce que tout le matériel est plus performant."

Les combinaisons ne sont pas les seuls éléments de la tenue évalués en soufflerie. Les casques, qui ont un rôle prépondérant dans la pénétration dans l’air, le sont également. "Sa forme a une conséquence considérable sur l’aérodynamisme, parce que la première chose que l’air rencontre, ce sont le guidon et le casque. Et le casque va diriger l’air", détaille Frédéric Grappe. "Si vous changez de casque, vous devrez peut-être changer la combinaison aussi, parce que si vous faites les tests avec un casque différent de celui que vous portez en course, les effets aérodynamiques ne sont pas les mêmes. Il est donc important d’en tester plusieurs pour trouver le meilleur kit complet au total", assure Pascal Vergeer.

Des combinaisons vendues 4 500 euros

"Si vous prenez la plus mauvaise combinaison du peloton et la meilleure, on peut avoir des différences de 4 ou 5 % sur la puissance développée. Donc si un coureur développe 400 watts, la performance de la tenue peut correspondre à 20 watts supplémentaires, ce qui correspond à plus d’une seconde au kilomètre", calcule Frédéric Grappe. Des gains de performance qui poussent les équipes à investir. "Une combinaison aussi développée, ajustée et qui nécessite autant de tests, coûte environ 4 500 euros. C’est à ce prix-là que nous la vendons à Jumbo-Visma", révèle Pascal Vergeer.

La Groupama-FDJ a ainsi fait le choix de se concentrer sur ses leaders et ses spécialistes de l'exercice du "chrono". "On a une excellente combinaison moyenne pour l’ensemble de l’équipe, et on travaille sur des tenues plus adaptées aux morphotypes pour les coureurs qui ont un intérêt à gagner quelques secondes, comme Stefan Küng, Bruno Armirail ou David Gaudu", précise le directeur de la performance de l’équipe. 

A gauche, Wout van Aert dans sa combinaison de contre-la-montre personnalisée lors des championnats de Belgique 2023, et à droite, le Belge dans la tenue fournie par les organisateurs du Criterium du Dauphiné en 2022. (AFP et MAXPPP)

Avec tant de ressources financières investies, les équipes peuvent faire grise mine quand leurs coureurs, s’ils dominent un classement, sont contraints de porter des tuniques fournies par les organisateurs. Les porteurs des maillots jaune, blanc, vert et à pois n'enfilent ainsi par leurs combinaisons spécialement étudiées pour leur morphologie. "Il y a déjà eu des courriers envoyés à l’UCI à ce sujet-là, et je pense qu’un jour il y aura une polémique si le Tour de France se perd pour quelques secondes pour le porteur d’un maillot fourni par les organisateurs, lance Frédéric Grappe. Et psychologiquement, quand le coureur enfile une combinaison en ne connaissant pas ses propriétés aérodynamiques, il se dit qu’il y a plus de chance qu’elle soit moins bonne que la sienne, et c’est un vrai souci." Tous les deux porteurs d’une tunique distinctive, Jonas Vingegaard et Tadej Pogacar prendront le départ du contre-la-montre sur un pied d’égalité mardi.

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