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Eau glaciale, mer déchaînée, et vacarme continu : l'océan Indien, l'enfer des marins du Vendée Globe

Les courageux skippers engagés pour le tour du monde en solitaire entament une des parties les plus difficiles de leur périple.

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France Télévisions
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Le bateau Saint-Michel-Virbac de Jean-Pierre Dick, le 6 novembre 2016, aux Sables-d'Olonne, avant le départ du Vendée Globe. (DAMIEN MEYER / AFP)

L'océan Indien est "un océan cochon", disait Olivier de Kersauson. Cet avertissement tombe à pic alors que le gros de la flotte du Vendée Globe attaque précisément la traversée de tous les dangers, où beaucoup de favoris ont perdu leur mât et leurs ambitions par le passé. Après 24 jours de course, ils sont neuf à avoir fait leur entrée dans l'océan Indien, Jean-Pierre Dick, Thomas Ruyant et Jean Le Cam pour les derniers en date, et devraient être bientôt rejoints par Kito de Pavant. Franceinfo vous propose de faire plus ample connaissance avec cet enfer maritime.

"Pas d'échappatoire possible"

L'"Indien", comme le surnomment les marins, c'est d'abord un tunnel. Entre l'anticyclone de Saint-Hélène, promesse de pétole – une absence de vent – au Nord, et les glaces de l'Antarctique au Sud, ils doivent manœuvrer dans un mince espace. Vent dans le dos, quarantièmes rugissants, cinquantièmes hurlants et mer déchaînée au programme. "Imaginez une voiture de course roulant sur un chemin de terre défoncé, explique à franceinfo Jean-Yves Bernot, météorologue spécialisé dans la course au large, qui a conseillé huit des skippers engagés sur la course. Et il n'y a pas d'échappatoire possible." Michel Desjoyeaux avait bien résumé le dilemme dans son message de Noël 2008.

Comment je fais, moi, pour ouvrir mes cadeaux ? 25° de gîte [d'inclinaison] et la mobylette qui fait ses sauts de kangourou, c'était pas prévu comme ça bordel !

Michel Desjoyeaux

L'océan Indien, c'est ensuite un coup de froid. "Dans l'hémisphère sud, la zone tempérée n'est pas très étendue, poursuit Jean-Yves Bernot. On passe d'une zone tempérée à une zone subpolaire en deux jours." Concrètement, le short et le tee-shirt disparaissent au profit de "deux, trois couches de sous-vêtements, la polaire et le ciré", raconte au JDD un Jean Le Cam pas réputé pour être frileux. A vent comparable, les manœuvres y sont trois fois plus difficiles que dans les alizés. "Les efforts pour accomplir toutes les tâches normales d’un solitaire se compliquent", abonde Marc Thiercelin, deux tours du monde au compteur, dans Libération.

Une zone de tous les dangers

Cette année, les skippers se sont vus imposer une zone d'exclusion le long du 60e parallèle : interdiction d'y pénétrer sous peine de disqualification... et de sérieux risques de rencontrer un iceberg. Certains skippers avaient, par le passé, eu la tentation de piquer au Sud dans des eaux à 5°C bourrées de growlers [des blocs de glace plus petits que des icebergs] pour gagner quelques heures. Lors du tout premier Vendée Globe, Jean-Luc van den Heede avait vécu plusieurs semaines entouré de stalactites dans son bateau spartiate, dépourvu de chauffage. "Un jour où l'autre, ça allait mal finir, reconnaît Jean-Yves Bernot. Dans le meilleur des cas, un gars allait cogner un iceberg et rentrer à pied. Dans le pire, il ne rentrait pas du tout."

L'océan Indien, c'est aussi un code. "Règle de base : ne pas mollir et ne pas casser", expliquait Yves Parlier... qui y cassa deux fois son bateau. La deuxième fois, il répare son mât avec un gréement de fortune et termine la course en se nourrissant d'algues, régime improvisé qui lui vaudra une célébrité dépassant de très loin le cadre de la course. Thierry Dubois prouvera, bien malgré lui, en 1996, que les Imoca, ces longs monocoques réputés pour toujours se remettre à l'endroit après un chavirage, ne le faisaient pas toujours. Il raconte son naufrage, quand il dérivait accroché à une corde, à une dizaine de mètres de son bateau retourné : "Il y avait de telles vagues que j'ai vu mon bateau partir au surf à l'envers."

"C'est totalement hostile"

L'océan Indien, c'est également une atmosphère. Titouan Lamazou, poète et pionnier de la course au large, la décrit dans son livre Demain, je serai tous morts : "Il me fascine. La mer peut y être énorme, l'air est pur, la lumière limpide, c’est superbe. Il y fait froid, c'est totalement hostile et on y ressent une très grande solitude." Olivier de Kersauson assurait avoir peur de ce gros bout de mer et, même de ressentir à son égard une "animosité physique". Le marin gouailleur le compare même à la planète Mars, rien que ça.

Il n’y pas besoin d’aller sur Mars pour se sentir sur une autre planète. Cette mer verte et puissante avec ses reflets noirs en fait un monde de 'nulle part'.

OIivier de Kersauson

L'Indien, c'est aussi un bruit. Incessant. "Ça fait tambour, décrit Roland Jourdain au Figaro en 2012. Ce sont des bruits très fatigants, mais aussi indispensables pour ressentir son bateau. Quand on remonte au vent, on entend des basses, et quand on file à des vitesses élevées, ce sont plus des chuintements, des sons aigus." Jusqu'à 120 décibels constamment – autant qu'un marteau piqueur – selon le médecin du Vendée Globe, qui recommande aux skippers d'embarquer un casque anti-bruit.

Cet océan, c'est enfin une peur. Comme les cols hors catégorie en cyclisme : un juge de paix contre lequel on ne triche pas. "L'océan indien est en train de me donner, ou non, mon autorisation de passage", écrivait Yann Eliès dans un courriel à son équipe, quelques jours avant son terrible accident du Vendée Globe 2008. Catherine Chabaud, deux "Vendée" au compteur, confie au Monde que le pire n'est pas de traverser l'océan Indien, mais d'y retourner : "La première fois, tu y vas avec l'insouciance de ceux qui ne savent pas. La deuxième fois, tu sais ce qui t'attend, ça te rend plus humble." Gerry Roufs, qui disparaît tragiquement lors de l'édition 1996, avait eu cette formule pour résumer le sentiment des navigateurs.

Je vais là où je ne veux pas aller. L'Indien, on ne se bat jamais avec. Il est plus fort.

Gerry Roufs

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