Cet article date de plus de cinq ans.

Vendée Globe : l'incroyable sauvetage de Yann Eliès, "le marin qui vient prendre sa revanche"

Pas superstitieux, le navigateur prend de nouveau part au tour du monde en solitaire cette année, huit ans après avoir failli y laisser la vie. Retour sur l'un des moments les plus marquants de l'histoire de la compétition.

Article rédigé par
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 6 min.
Le skipper Yann Eliès lors de son sauvetage au large des côtes australiennes, le 22 décembre 2008. (GREG WOOD / AFP)

"J'aime la tempête. Je suis plutôt un combattant qui apprécie le mode survie", confiait le skipper Yann Eliès, au départ du Vendée Globe 2008. A l'époque, le navigateur avait été servi : son sauvetage au beau milieu de l'océan Indien, juste avant les fêtes, avait tenu en haleine le monde entier. Alors qu'il prend à nouveau le départ du tour du monde en solitaire, dimanche 6 novembre, retour sur l'un des moments les plus marquants de l'histoire de cette course. 

"J'étais dans le rouge"

A la mi-décembre, Yann Eliès pointait en tête d'une course très animée, marquée par de nombreux abandons – 19, sur 30 skippers au départ – et des changements de leader incessants (il y en aura 18 en tout). Une semaine plus tard, sa course s'arrête net dans une vague, à 1 600 km de l'Australie. Au départ, le skipper doit effectuer une simple réparation de routine : un des câbles situé à l'avant de son monocoque frotte contre une barre métallique.

Le monocoque "Generali" de Yann Eliès, au début du Vendée Globe 2008, le 9 novembre, au large des Sables-d'Olonne (Vendée). (MARCEL MOCHET / AFP FILES)

Ce 18 décembre 2008, le skipper met son harnais pour tenter de résoudre enfin le problème. "Je ne le mettais pas toujours. Là, je l’ai mis un peu par feeling", racontera-t-il plus tard au magazine Bretons. Le bateau fonce à 25 nœuds, soit plus de 45 km/h, pour rattraper Michel Desjoyeaux, leader de la course. Trop vite ? Peut-être. Depuis que son ami Bernard Stamm a perdu toutes ses chances dans le même secteur, "j'ai basculé dans la confrontation avec les éléments, en considérant que l'océan Indien était mauvais, qu'il fallait que je rentre dans le corps-à-corps avec lui, reconnaît-il sur Twitter. Et après un mois de course, les quatre à cinq heures de sommeil quotidiennes commencent à faire leur effet. "J’étais dans le rouge, je manquais de lucidité à cause de la fatigue accumulée", se souvient-il, sur le site de la course

"Un mur de béton"

D'un coup, son bateau se soulève. Avant de se fracasser contre une vague énorme en retombant. Dans son livre, Survivant des mers du Sud, il se voit carrément en poilu de la première guerre mondiale : "Je suis la tête de proue figée d’un galion de carbone qui se précipite à plus de 18 noeuds sur un mur de béton. Je ne pense plus. D’instinct, je me recule et m’accroche de toutes mes forces au bout-dehors. Yeux fermés, tel un poilu au fond de sa tranchée, j’attends l’impact."

"J'ai eu un trou noir". Quand il rouvre les yeux, Yann Eliès n'est plus sur son bateau. Seul son harnais le retient, la main gauche sur la coque. "Tout de suite, je comprends que le Vendée Globe est terminé et que l'objectif, maintenant, c'est de sauver ma peau", confie-t-il à L'Humanité des années plus tard. Son bassin est brisé, ses côtes cassées et sa jambe... tordue à 90 degrés. "Pour moi, elle était coupée". Il trouve la force de se hisser à bord. Sur le dos, il hurle sa rage. "Un cri primal, pour évacuer la douleur". Il pense à son frère, en fauteuil roulant à cause d'un accident de voiture survenu des années plus tôt, et à ses parents. "Ils ont déjà perdu un peu un fils et là, ils en perdent un deuxième..."

"C'est terminé, c'est terminé !"

Il faut maintenant ramper, centimètre après centimètre, vers le cockpit. Il descend les marches, lentement. Son premier réflexe n'est pas d'aller vers la trousse à pharmacie, mais vers son téléphone satellitaire. Appeler les secours. "C’est terminé, c’est terminé. Il faut venir me chercher", lance-t-il à Erwann, son bras droit. Ledit Erwann, dans le métro parisien à ce moment-là, connaît bien le caractère facétieux d'Eliès et... croit d'abord à une blague. Au ton de la voix de son skipper, il comprend finalement que la situation est grave et alerte aussitôt la direction de course. 

Yann Eliès ne pense plus qu'à une chose : préserver sa jambe du roulis de son monocoque. La douleur est insoutenable, et l'armoire à pharmacie hors d'atteinte. Il lui faudra plus de dix heures pour attraper, du bout des doigts, une boîte de calmants et une canette de Coca. "L'autre moment où j'ai failli crever, c'est quand j'ai failli faire une embolie pulmonaire, raconte-t-il à L'Equipe. Je ne m'en suis pas rendu compte, les médecins me l'ont expliqué après. Pendant dix, vingt, trente minutes, une heure, je ne sais plus, je n'arrivais plus à respirer."

Le docteur Chauve, médecin historique de la course (c'est sa huitième participation en 2016), lui demande de couper ses vêtements avec des ciseaux pour mesurer la gravité de sa blessure. C'est là qu'il constate, avec soulagement, que sa jambe est encore en un seul morceau. Mais impossible de fabriquer une attelle, comme le lui conseille le praticien.

Sauvé par une canette de Coca

Plusieurs concurrents se sont déroutés pour lui porter secours. Marc Guillemot arrive le premier sur les lieux. Dans cette mer déchaînée, il ne peut pas faire grand-chose d'autre que de le réconforter à la radio. "Marc était ma bouée de sauvetage, raconte Yann Eliès lors de la seule interview qu'il accordera depuis son lit d'hôpital à Perth, en Australie. Si les choses avaient basculé, il serait venu à bord m'aider. Mais je me refusais à lui demander de quitter son bateau." Marc Guillemot tente bien de lui lancer une bouteille d'eau, sans succès. Après trois tentatives, il renonce. 

La frégate australienne HMAS Arunta à côté du monocoque de Yann Eliès "Generali", le 20 décembre 2008 au large de l'Australie. (COMMANE/AUSTRALIAN NAVY/SIPA)

Trois jours après le choc, une frégate militaire australienne arrive enfin sur les lieux. Le navigateur doit se contenter de bidasses en guise d'infirmiers. "Ils galèrent dans la manœuvre, ils n’ont pas l’air sûrs d’eux", raconte-il à BretonsUne fois hissé (péniblement) dans le HMAS Arunta, il se sait hors de danger. A peu près. "Avant d'arriver à terre, ils se rendent compte que j'ai les testicules noirs. Je me dis : "Je ne vais peut-être plus marcher, mais en plus mes couilles ne vont plus marcher !'", raconte Eliès à L'Equipe. Il finit par interdire au médecin à bord de le toucher, après que ce dernier a pris appui sur lui... précisément à l'endroit de sa fracture.

Le navigateur Yann Eliès est transbordé de son bateau à la frégate HMAS Arunta, le 20 décembre 2008, au large de l'Australie. (FOSTER/AUSTRALIAN NAVY/SIPA)

Il est finalement opéré à l'hôpital de Perth. Yann Eliès n'est plus seul : Zinedine Zidane, avec qui il partage le même sponsor, lui a passé un coup de fil. Sa famille a pris le premier avion pour les antipodes. Il appelle Marc Guillemot. "Une conversation forte, un bel échange qui m’a fait chaud au cœur, raconte le skipper le 24 décembre. Mon cadeau de Noël tout à l’heure." Lui-même abandonnera quelques semaines plus tard.

"Retourner dans les pages sports"

Son statut de miraculé vaut à Yann Eliès une notoriété à laquelle peu de marins peuvent prétendre. "Je veux quitter la catégorie faits divers pour retourner dans les pages sports, lâche-t-il à Bretons, en février 2009, alors qu'il n'arrive pas encore à enfiler ses chaussures. Je sais que cet accident va me coller à la peau toute ma vie, alors autant m'en servir." Il reprend la mer quelques mois plus tard... pour échouer à la deuxième place de la Solitaire du Figaro.



Sept ans plus tard, Yann Eliès arpente à nouveau les pontons des Sables-d'Olonne. Ironie de l'histoire, il naviguera... sur le bateau que pilotait Marc Guillemot, son sauveur, en 2008. "C'est aussi comme ça que je me suis vendu à mon sponsor, je suis le marin qui vient prendre sa revanche. Etre sur le bateau qui m'a sauvé, c'est un peu un hasard", reconnaît-il sur TV5 Monde. Vous avez dit "masochiste" ? Sur son lit d'hôpital de Perth, il parlait déjà de sa "prochaine fois" sur le Vendée Globe. "Les marins ont une mémoire qui efface les mauvais moments rapidement."

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Vendée Globe

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.