Trophée Jules Verne, une histoire d'hommes et de marins

A ma gauche Franck Cammas - Charles Caudrelier et à ma droite Thomas Coville. En stand-by depuis plusieurs jours, ils ont quitté Lorient mardi en fin de journée pour couper la ligne de départ cette nuit avec leurs équipages. Le but, lancer en pleine vitesse leurs deux engins volants maxi trimaran volant Gitana 17 et Sodebo Ultim3 et s’attaquer au record établi par Francis Joyon et son équipage il y a trois ans. Qu’est-ce qui les fait donc courir derrière ce trophée ?
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France Télévisions
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Franck Cammas et Charles Caudrelier

Quelque fois, dans la bibliothèque du grand oncle ou du grand père, on aperçoit les magnifiques romans d’aventures à la tranche dorée datant de la fin du XIXe de Jules Verne, évoquant souvent les progrès scientifiques du même siècle. Le tour du monde en 80 jours, cette histoire abracadabrantesque de Phileas Fogg et de son fidèle Jean Passepartout, a fait rêver des milliers d’enfants et est devenu une course sur les océans. Charles Caudrelier l’un des protagonistes de la prochaine épopée moderne n’y échappe pas : "Le roman de Jules Verne ce sont des souvenirs, la montgolfière, les éléphants, je me rappelle d’un bouquin fantastique. Quelques années après je ne penserai pas qu’il marquerait ma vie. L’esprit Jules Verne c’est une aventure, je me rappelle de la première édition avec Bruno Peyron et ses marins, ils ne savaient pas où ils allaient. Il n’y avait jamais eu de bateau de ce type dans les mers du sud, ça reste une grosse aventure et ça l’est toujours, mais voilà maintenant c'est une première fois sur un bateau volant. C’est fort."

La performance de Francis Joyon sans foils

Un bateau volant, l’idée n’aurait pas déplu au célèbre romancier Nantais, elle n’avait pas taquiné l’esprit de Francis Joyon à bord de son bon vieux Idec, non muni de foils. Le marin Normand a poussé le curseur à un peu plus de 40 jours en maintenant son équipage dans un rythme effréné.

Idec, le bateau de Francis Joyon (JEAN MARIE LIOT / JEAN MARIE LIOT)

Une performance qui impressionne Franck Cammas, paradoxe, Idec n’est autre que le bon vieux Groupama 3 avec lequel le skipper provençal est descendu en dessous des 50 jours en 2010, presque des années-lumière en matière de voile. "Le temps de Francis en un peu plus de 40 jours est exceptionnel ! Ça veut dire qu’en trente ans on a fait énormément de progrès, car on faisait le tour du monde en 8O jours au début de l’aventure. Gagner deux fois la vitesse autour du monde sur ce parcours paraissait fantastique. Quand j’étais petit, j’ai rêvé d’être pilote d’avion mais maintenant je fais du bateau et on réfléchit en trois dimensions, non plus en deux dimensions."

Thomas Coville lui reste plus "contextuel"et cartésien, un peu moins rêveur : "Faire un Jules Verne, à huit autour de la planète ce n’est pas anodin, c’est très engageant. Mais je mesure la chance qu’on a de pouvoir envisager ce genre de projet dans le contexte dans lequel on vit. C’est difficile de se rendre compte, de le vivre et d’apprécier à l’ instant T de décider de partir. Je ne sais pas si on profite dans l’instant ou bien quand on sera en mer dans quelques heures ou quelques jours mais ça reste un moment particulier."

Un défi qui a du sens

Le début de l’aventure date de 1992 quand un groupe de passionnés fonde l’association Tour du monde en 80 jours, présidée par Olivier de Kersauzon. On y retrouve Florence Arthaud ou Bruno Peyron, le néo-zélandais Sir Peter Blake, l’anglais Sir Robin Knox Johnston (vainqueur du Golden Globe en 1968) ou encore Titouan Lamazou (premier vainqueur du  Vendée Globe) et surtout Yves le Cornec à l’origine de l’idée quelques années plus tôt, en 1985 : "On avait fait Québec Saint-Malo sur le trimaran William Saurin avec Eugène Riguidel avec des journées de 500 miles sur l’Atlantique. A La Trinité-sur- Mer lors d’un dîner j’évoque le tour du monde en 80 jours. Le concept est fort sur le coup alors j’ai pris une carte et fais des projections avec le trimaran d’Eugène, le plus grand de l’époque. Ma calculette de navigation Tamaya me donnait 80 jours soit 13 nœuds de moyenne. J’ai déposé la marque, avec l’idée de faire un défi absolument ouvert. Ça n’a jamais été récupéré commercialement et j’en suis très heureux. Aujourd’hui ça avait du sens et du souffle, ça n’a pas été dévoyé", raconte Le Cornec. 
 

La génèse du projet au yacht club de France en 1992

Le pari romanesque lancé, en 1872, par Jules Verne à son flegmatique personnage Phileas Fogg fournit un bien élégant prétexte pour une nouvelle aventure océanique. 

Le duel sur les pontons

Pourtant ce mardi 24 novembre à Lorient restera un jour particulier. On n’est pas dans le romanesque, le scénario ressemble à un western spaghetti de Sergio Léone. On s’épie, on se cache les choses, c’est à qui dégainera le premier, il manque juste la musique de l’harmonica à la place de la bombarde ou du biniou breton. L’un à côté de l’autre pendant de nombreuses journées, les deux bateaux ne sont déjà plus sur le même ponton, pour éviter que les caméras filment un dernier détail de l’un ou l’autre dans le champ, ou préserver quelque secret, ou simplement éviter de montrer l’autre. Deux fois déjà le team Gitana a reporté l’envol

Hier les pontons de la Base de Lorient subissent quelques vagues d’intox, à défaut d’infos. Mais à midi des membres du team Gitana aperçoivent la femme de Thomas Coville. Bien vu. Et le Lorientais, prêt le dernier, va tirer le premier et lever l’ancre. "On avait eu un incident sur un foil en phase d’entrainement, toute notre équipe a travaillé d’arrache-pied pour le réparer. On a validé ce mardi matin la réparation et on voulait être opportuniste pour prendre la fenêtre qui nous permettra de décoller le plus tôt possible. On a un coup à tenter car on observait ça depuis quelque temps  avec Jean Luc Nélias notre routeur", déclare rapidement Thomas Coville, et il quitte sa base de Lorient avec 7 membres d'équipage, 7 cowboys qui ont tiré les premiers. 

Briefing des Coville Boys

Début de soirée, le team Gitana réplique, par l’intermédiaire de Franck Cammas. Le boss, petit sourire entre les lèvres aime ce genre de défi avec son vieil adversaire des Routes du Rhum. Ils étaient même ensemble sur le Groupama 3 le trimaran de Cammas en 2010 (voir plus haut). "On s’était dit que c’était risqué de partir avant Thomas mais il faut faire attention de ne pas changer notre façon de naviguer et de ne pas nous précipiter en pensant à l’autre bateau. Il faudra relâcher la pression et naviguer en fonction de nous d’abord.  Mais c’est excitant d’avoir un concurrent et ça devient un duel plutôt sympa", précise Franck Cammas.

Les uns et les autres

Sur leur trimaran Edmond de Rothschild avec leurs quatre équipiers Cammas et Caudrelier partent chercher le légendaire trophée. Les deux hommes sont des amis de 25 ans mais avant tout de redoutables compétiteurs. Ils ont gagné tous deux la Volvo Océan Race, le tour du monde en équipage avec escales (en 2018 pour Charles sur le bateau chinois Dongfeng Race Team, en 2012 pour Cammas sur Groupama4). Cette année-là Thomas Coville était à bord avec Franck Cammas. Le monde est petit.

Le team Cammas

Faire le tour de la planète, pas de problèmes pour Charles : "On y va, tout change la météo change, on va tenter de voir ce qui se passe, même si on a des modèles divergents sur la météo, on prend le départ et on voit. Et malgré tout même si ce n'est pas une course, Sodebo est parti, ça nous donne une raison de plus d'y aller, on est en compétition sur ce record finalement", annonce Charles. Mais Cammas – Coville, cela rappelle furieusement les duels sur les Route du Rhum, en 2010 notamment où le Provençal l’emporte alors sur le Breton. Quelques heures plus tôt, sur le ponton d’en face il y avait le même son de cloche d’abord chez François Morvan pour le team Sodebo. 

"On a de belles conditions, a du vent portant jusqu’à l’Equateur, on a fait un super point météo avec Jean Luc Nélias notre routeur. On est confiants, il peut se passer plein de choses, ce qu’on sait aujourd’hui c’est que le bateau est prêt, nous aussi". Puis François Duguet de rajouter aussitôt: "On a l’opportunité de battre le record. Avec cette fenêtre on est tôt dans la saison c’est vrai mais si on voit que d’ici quelques jours ça ne vaut pas le coup, rien ne nous empêche de revenir. On n’aura pas fait ça pour rien". Finalement les bizuths sont loin de cette guerre d’intox. Morgan Lagravière le réunionnais, barreur de Gitana 17 savoure l’émotion. "Ça n’a rien de comparable à mon départ dans le Vendée Globe il y a quatre ans. Là, tout s’est déclenché très vite et on n’a pas trop le temps de faire une chronologie au niveau de l’émotion ou du stress. C’est moins préparé et c’est compliqué pour mes enfants, mais on prend les choses comme elles viennent. C’est une chance extraordinaire d’aller faire un tour du monde avec des gens comme ça". 

Ce que ne dit pas Morgan, c‘est qu’il a son brevet de pilote d’avion, ce sera peut-être l’atout du team Gitana. Bien malin celui qui pourra donner un pronostic. Pour battre le record établi par Joyon, il est impératif d'être à l'équateur en 5 jours et en moins de 12 jours au cap de Bonne-Espérance. Yves Le Cornec le fondateur du Trophée ne va pas en perdre une miette devant son ordinateur : "Descendre en dessous de 40 jours je trouve cela fabuleux. Je leur souhaite le meilleur, j’espère qu’ils vont réussir à faire le tour du monde sans encombre. Les bateaux sont fantastiques, je vais les suivre passionnément". 

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