Sotchi : SDF, voleuse, "vierge à vendre" et équipière de bobsleigh, les mille et une vies de Lolo Jones

L'athlète américaine, qui a échoué deux fois en finale olympique du 100 mètres haies, se relance en participant aux JO de Sotchi dans l'épreuve de bobsleigh.

Lolo Jones, qui participera aux Jeux de Sotchi dans l\'équipe américaine de bobsleigh, le 30 septembre 2012 à New York.
Lolo Jones, qui participera aux Jeux de Sotchi dans l'équipe américaine de bobsleigh, le 30 septembre 2012 à New York. (CARLO ALLEGRI / AP / SIPA)

La skieuse Lindsey Vonn étant sur le flanc, c'est la seule rivale de Vladimir Poutine pour le titre de star des Jeux olympiques d'hiver de Sotchi, du 7 au 23 février. L'Américaine Lolo Jones, qui s'aligne dans l'épreuve de bobsleigh féminin, n'a peut-être pas le palmarès pour elle, mais son histoire incroyable vaut le détour. Ou comment une fille qui a grandi SDF peut titiller une médaille olympique en 100 mètres haies puis se reconvertir dans le bobsleigh, sans jamais avoir connu l'amour.

Une enfance de SDF et de voleuse de plats cuisinés

"Tout ce que je voulais, c'était sortir de la pauvreté." Juste avant ses premiers Jeux olympiques, Lolo Jones a ainsi décrit les ressorts de sa motivation au Chicago Tribune (en anglais). Contrairement à des athlètes programmés pour devenir des champions dès leur plus jeune âge, Lori Jones, dite Lolo, née le 5 août 1982, n'a pas eu une enfance très rose. Un père alcoolique, régulièrement en prison. Une mère qui survit grâce à des petits boulots. Des loyers impayés. Des déménagements à répétition. Des nuits passées dans la voiture familiale faute de toit, avec ses quatres frères et sœurs. Un séjour dans le sous-sol d'un local "lugubre" de l'Armée du salut. 

Très jeune, elle apprend à voler à l'étalage sous la houlette de son père. "Je ne volais pas des vêtements ou des bonbons comme un ado moyen, se souvient Lolo Jones dans un documentaire diffusé sur la chaîne ESPN (en anglais). Mais des plats cuisinés. J'arrivais à en faucher jusqu'à quatre d'un coup." Dans une autre interview au magazine Time (en anglais), elle ajoute : "Mon père me disait toujours qu'ils n'allaient jamais me soupçonner, moi, une petite fille si mignonne." C'est aussi grâce au vol à la tire qu'elle découvre son don pour le sprint…

Un mois sur le canapé, devant la télé

Malgré cet environnement difficile, Lolo Jones parvient à entrer à l'université pour y peaufiner ses qualités. Considérée comme une prometteuse athlète, elle échoue pourtant à se qualifier pour les Jeux d'Athènes dans sa discipline fétiche du 100 m haies. Pour survivre, elle doit accepter des boulots à mi-temps, dans un magasin de bureautique ou dans un restaurant. Ce n'est qu'à l'approche des Jeux de Londres, en 2008, que son talent explose enfin, avec une sixième place aux Mondiaux d'Osaka en 2007 et le titre mondial en salle à Valence, début 2008.

Elle débarque en Chine nantie du statut de favorite. Statut qu'elle honore pendant les 80 premiers mètres de la finale. A ce moment précis, son pied heurte la dernière haie. Ralentie, elle passe de la première à la septième place olympique. Son rêve est brisé, mais Lolo Jones n'en montre rien devant les caméras. Elle répond avec flegme aux interviews... avant de pleurer toutes les larmes de son corps dans les vestiaires. Le mois qui suit cette désillusion olympique, elle ne bouge pratiquement pas de son canapé, à regarder la télé comme un zombie, confie-t-elle à ESPN (en anglais).

La détresse de Lolo Jones après son échec en finale des Jeux olympiques de Pékin sur 100 m haies, le 19 août 2008.
La détresse de Lolo Jones après son échec en finale des Jeux olympiques de Pékin sur 100 m haies, le 19 août 2008. (ANJA NIEDRINGHAUS / AP / SIPA)

Kournikova, les Transformers et l'échec des JO de Londres

Sa revanche est programmée, quatre ans plus tard, aux JO de Londres. Pour cela, Lolo Jones a recours aux meilleurs coachs et à la technologie dernier cri pour ne rien laisser au hasard. Malgré son palmarès maigrichon, elle est érigée au rang de vedette quand elle reconnaît, en mai 2012, sur HBO, être toujours vierge à 29 ans. "C'est la chose la plus dure que j'aie faite, bien plus dure que de me qualifier pour les Jeux olympiques, plus dure que décrocher mon diplôme universitaire", reconnaît-elle dans un grand sourire, et face à une journaliste incrédule. 

Lolo Jones oublie de mentionner son spectaculaire come-back après une inflammation de la moelle épinière. Une opération très douloureuse, qui n'a pas arrangé ses amours, raconte-t-elle à ESPN (en anglais). "Je ne pouvais pas m'asseoir plus de 40 minutes sans souffrir le martyre. Je me souviens d'un rencart l'été 2011. Nous étions allés voir le film Transformers, qui malheureusement n'est pas loin d'être le film le plus long de l'histoire du cinéma. Je n'arrêtais pas de gigoter dans mon siège car j'avais trop mal. Et je devais me lever pour m'étirer toutes les demi-heures. Bien sûr, par ma faute, ce rencart s'est soldé par un échec total."

Les séries olympiques du 100 mètres haies commencent le 5 août. Ce matin-là, le New York Times (en anglais) publie un portrait au vitriol. "Pour Lolo Jones, tout est une question d'image", écrit la journaliste, qui convoque des spécialistes de l'histoire olympique pour la comparer à Anna Kournikova, pionnière des starlettes sportives, certes, mais qui a quand même fait une carrière plus qu'honorable. On lui reproche pêle-mêle d'avoir posé nue pour un calendrier et de se marketer comme "une vierge à vendre". Jones arrive en finale, mais voit la médaille de bronze lui échapper pour un dixième de seconde. "Je ne comprends pas pourquoi un média américain m'a fait ça, juste avant ma première course, réagit-elle sur CNN (en anglais) après son échec. Mais que ce soit clair : je n'ai pas été sélectionnée pour ma belle gueule !"

"Fuir l'athlétisme"

Arrive la polémique de trop. Lors de la finale, Lolo Jones a été devancée par deux concurrentes américaines, qui se plaignent face caméra que Jones monopolise l'attention médiatique. "On dirait que les médias ont quand même mis l'accent sur leur chouchoute, et on nous a mises de côté." C'en est trop pour Jones, qui décide de se reconvertir. "Je ne connaissais rien au bobsleigh, reconnaît-elle sur Fox Sports (en anglais). Tout ce que voulais, c'était fuir l'athlétisme." 

Passer de l'athlétisme au bobsleigh, d'autres champions l'ont fait avant elle. Première étape : prendre du poids. "Avant, je culpabilisais quand je me laissais aller à manger deux carottes, sourit-elle, citée par Sports Illustrated (en anglais). Désormais, son régime alimentaire se compose d'"énormes cafés mocha" et de doubles cheeseburgers à tous les repas, histoire d'atteindre l'objectif de 9 000 calories par jour (trois fois ce que vous mangez, minimum). Deuxième étape : se qualifier pour les Jeux. Avec 15 kg en plus, Lolo Jones parvient à pousser efficacement son bobsleigh et à figurer comme une candidate crédible à la sélection, avec une prometteuse deuxième place sur une étape de la Coupe du monde.

Lolo Jones à l\'entraînement de bobsleigh avec l\'équipe américaine, le 7 novembre 2012 à Lake Placid (Etats-Unis).
Lolo Jones à l'entraînement de bobsleigh avec l'équipe américaine, le 7 novembre 2012 à Lake Placid (Etats-Unis). (MIKE GROLL / AP / SIPA)

Chassez la théorie du complot…

La championne d'athlétisme est en balance avec une autre bobeuse. Les performances sont comparables. Les résultats de l'année écoulée sont comparables. Mais c'est Jones qui décroche son ticket. Il n'en fallait pas plus pour crier à un complot ourdi par la chaîne américaine NBC désireuse d'avoir une tête de gondole pour Sotchi, pour pallier l'absence de la télégénique Lindsey Vonn. Comme sur le site Sports on Earth (en anglais) : "Avec Lolo, ils ont obtenu ce qu'ils voulaient, un fac-similé acceptable de Vonn." Une théorie pas si farfelue, car NBC est accusée d'avoir eu son mot à dire dans la composition de l'équipe de gymnastique à Atlanta (une réussite totale) puis à Sydney (un échec cuisant).

Encore une fois, Lolo Jones doit se défendre de ne pas avoir été sélectionnée pour son sourire ultra-bright. Et même au sein de l'équipe de bobsleigh, ça grogne. Quelques mois plus tôt, Jones a posté une vidéo sur le site Vine. Elle fait mine d'appeler son propriétaire pour lui expliquer que le loyer arrivera en retard, en raison des misérables 700 dollars versés par la fédération.

Une blague très mal prise… par ses condisciples, pas toujours aussi bien lotis et qui n'ont pas une armée de sponsors (Red Bull, McDonald's, Procter & Gamble, Asics) pour boucler leurs fins de mois. 

Pour être populaire sur les réseaux sociaux (elle est une des trois athlètes des JO les plus suivis sur Twitter avec 380 000 followers), Lolo Jones n'en est pas moins maladroite. Elle a déjà rembarré un athlète handicapé qui lui proposait une course, lâché des commentaires limites sur le procès de George Zimmerman ou s'est ouvertement moquée des contrôleurs antidopage qui ont débarqué à 20 heures le jour de son anniversaire : "Amenez un cadeau la prochaine fois ! Une bouteille d'eau dans un paquet cadeau fera l'affaire", ironise celle qui les a fait patienter trois heures avant de pouvoir remplir le flacon d'urine.

Pour médiatique qu'elle soit, Lolo Jones ne figure que dans le troisième meilleur équipage de bobsleigh américain. Une médaille à Sotchi relèverait du miracle. "Je n'abandonnerai pas avant d'avoir une médaille autour du cou", affirmait-elle à ESPN en 2012. En cas d'échec, il restera toujours les Jeux de Rio, en 2016. Elle aura 34 ans.