Girondins de Bordeaux : cinq questions sur le modèle des fonds de pension qui investissent sur le marché du football européen

Après le retrait du fonds de pension américain King Street du club bordelais, ce modèle d’investissement interroge.
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France Télévisions
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 (DAVID THIERRY / MAXPPP)

Ils sont nombreux à avoir été tentés par le rachat de leur club par des fonds de pension étrangers, notamment américains. Mais deux ans après le rachat des Girondins de Bordeaux, le fonds de pension King Street s’est retiré, jeudi 22 avril. Jean-François Brocard, économiste du sport et maître de conférences à l'université de Limoges, nous aide à mieux comprendre le modèle de ces acteurs financiers.

• Pourquoi le fonds de pension américain King Street, et actionnaire principal des Girondins de Bordeaux, a décidé de se retirer ? 

La principale raison est financière. Les fonds de pension ont pour unique objectif de rentabiliser leur investissement. King Street a racheté en 2018 le club des Girondins "pour un montant très faible pour eux. Ces fonds de pension gèrent les retraites des Américains. Ils ont donc une masse énorme de fonds disponibles qu'ils souhaitent placer. Ils investissent donc dans l'immobilier, l'industrie, la pharmacie, et dans le football depuis quelques années", analyse Jean-François Brocard.   

Leur logique est donc d’investir tout en essayant d’obtenir une rentabilité liée à l’exploitation, mais surtout de redresser le club afin d’en faire une plus-value à la revente. Pour compléter cette stratégie, ils misent aussi sur l'achat de joueurs à bas coût, en espérant les revendre plus cher. Une manœuvre, assez efficace et rapide pour récolter de l'argent, qui bénéficiera ainsi au club. "Investir dans le football leur permettait aussi de découvrir le marché français et de se constituer un réseau pour éventuellement investir dans d'autres secteurs", ajoute le spécialiste. Autre pan de leur manœuvre : la revente de joueurs. 

Or cette stratégie a été un échec. King Street perdait de l’argent. "Ils ne voyaient pas de solution pour réduire leurs pertes. Ils ont ainsi décidé de se retirer plutôt que de continuer à perdre de l'argent", remarque Jean-François Brocard. 

• Les fonds de pension sont-ils "une nébuleuse financière qui contribue à creuser l'écart entre les supporters et les propriétaires", comme l'a décrit le maire de Bordeaux, Pierre Hurmic ?

"Dans l'exemple des Girondins, c'est évident, tranche l’économiste du sport, Jean-François Brocard. Ils sont arrivés, ont licencié beaucoup de monde et ont mis des personnes de leur entourage aux manettes. Ils se sont éloignés des supporters pour ne pas dire pire, en mettant en place une stratégie purement commerciale." Pour ce spécialiste, ce type de gestion correspond à la vision américaine, qui se base sur le principe du "vous nous aimez ou vous partez". "On revient à la méconnaissance ou une non prise en compte des spécificités du sport professionnel en Europe. Le cas des Girondins restera certainement le premier exemple d'échec d'un fonds de pension américain, en raison du grand nombre d'erreurs commises", poursuit le spécialiste.

• Les fonds de pension sont-ils adaptés au sport européen, et notamment au football français ? 

"Je dirai non, affirme Jean-François Brocard. Toutefois, au regard des réglementations, ils ont le droit d'acheter des clubs. Les Directions nationales du contrôle de gestion (DNCG), notamment celle en France, ne les voient pas particulièrement avec un mauvais œil parce que de fait ils ont d'importantes garanties puisqu'ils arrivent avec beaucoup d'argent", relève encore cet économiste. Ces investisseurs s’engagent ainsi à combler l’ensemble des déficits des clubs dès leur arrivée. Sur ce point, il s’agit bien d’acteurs financiers solides pour faire face aux risques financiers, largement présents au sein d’une activité d’un club de foot. 

Toutefois, cet aspect n’est pas suffisant pour Jean-François Brocard. "En termes de capacité à développer un club et à créer une stratégie pérenne, je pense qu'ils ne sont pas du tout faits pour ça. En tout cas, dans le football. Ils n’ont pas une connaissance suffisamment grande des particularismes des clubs. Quand ils arrivent, ils mettent en place des gens complètement extérieurs au club, au territoire et aux supporters."

• Pourquoi viennent-ils investir sur le marché européen, qui n’assure pas autant de stabilité que le modèle des ligues fermées aux États-Unis par exemple ?

Là encore, la raison est financière. Le coup d'entrée est incomparable. "Pour acheter une franchise d'une ligue nord-américaine, que ce soit en NBA ou NFL, les montants sont hors de prix. Alors qu’acheter les Girondins, ce n'est rien pour eux. Ils ont acheté ce club en se disant qu'il s'agissait d'une possibilité, et c'était aussi une manière de rentrer sur le marché européen", argumente l’économiste du sport, Jean-François Brocard. Toutefois, le pari de King Street s’est révélé perdant. Leur image en est ressortie ternie et leurs comptes moins garnis. 

• Le cas des Girondins rendra-t-il les clubs plus prudents à l’avenir face à ce type d'investisseurs ? 

Pas forcément. Certes, cet échec cuisant de King Street permet de démontrer que ces géants financiers ne sont pas inébranlables. Ils peuvent échouer. "Cet échec va limiter l'arrivée massive de ces fonds, qui ne sont pas forcément bénéfiques pour le football. Et si jamais certains seraient tentés, ils devront mettre en place des stratégies un peu plus saines, avec une prise en compte de l’histoire du club", indique Jean-François Brocard.  

Mais du côté des clubs, l’échec au sein des Girondins ne sera pas forcément un gage de prudence pour l’avenir. En France, la plupart des clubs à vendre le sont depuis des années, sans trouver preneur. Et plus le temps passe, plus un club perd de sa valeur. Ainsi, voir tomber du ciel un acheteur qui puisse payer la somme demandée, laisse peu de place aux doutes. Mais d’autres acteurs pourraient en tirer les leçons. "Est-ce que l’on va voir en France, les instances, comme la DNCG, la Ligue de football professionnelle (LFP), ou même l’UEFA, instaurer une régulation et une réglementation plus stricte quant à l'accès au capital des clubs ? Selon moi, l'accès au capital des clubs est le critère de réglementation de demain. C’est à ce niveau-là que cela devra se faire, pas au niveau des clubs", poursuit Jean-François Brocard. 

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