Quand les supporters de foot deviennent actionnaires de leur club

Un président élu par les supporters ? Des fans actionnaires majoritaires ? Des petites révolutions envisagées lors des assises du supportérisme au Sénat. Et si les cas du Barça et du Real donnaient des idées au foot français ?

Au FC Barcelone, ce sont les \"socios\", des supporters-actionnaires, qui élisent le président du club.
Au FC Barcelone, ce sont les "socios", des supporters-actionnaires, qui élisent le président du club. (LLUIS GENE / AFP)

Les socios. Bien aidé par la domination du FC Barcelone et du Real Madrid sur les terrains européens durant la dernière décennie, ce terme espagnol qui désigne les abonnés souverains des deux clubs est maintenant connu de tous les fans de football.

Aux assises du supportérisme, qui se tenaient jeudi 17 avril au Sénat, l'actionnariat populaire était dans toutes les bouches comme un moyen de faire entendre la voix des supporters. Et, coïncidence du calendrier, le président de l'AS Saint-Etienne, Roland Romeyer, évoquait le lendemain dans les colonnes de L'Equipe (article payant) son envie de s'inspirer de l'Espagne pour créer "une famille élargie avec des supporters actionnaires", comme un contre-modèle aux mécènes de Monaco et du PSG.

Le phénomène est apparu, à l'origine, en Espagne et en Angleterre, pour sauver des clubs endettés ou protester face à la gestion de présidents mégalomanes. Retour sur trois exemples qui pourraient donner des idées au foot français.

En Espagne, des clubs historiquement démocratiques

Le modèle qui fait rêver le président des Verts, c'est donc celui des socios espagnols. Au FC Barcelone, au Real Madrid, mais aussi à l'Athletic Bilbao et à Osasuna, ni actionnaires, ni propriétaire. Ce sont les supporters qui dirigent. Plus précisément les socios, qui sont, dans l'exemple du Barça, les membres de l'association FC Barcelone. Un privilège qui coûte environ 130 euros par an, sans compter les places aux matches, et nécessite depuis quelques années de prouver des liens de parenté avec d'autres socios.

Leur assemblée fonctionne comme une véritable démocratie représentative, où toutes les voix ont un poids égal. Elle ne prend pas toutes les décisions au sein du club, mais elle élit le président – tous les quatre ans au Barça –, au terme d'une véritable campagne électorale où les promesses de transferts de grands joueurs font office de programme.

Quand on sait que 170 000 socios du monde entier avaient payé leur cotisation en 2009, et que bon nombre d'entre eux étaient également abonnés au Camp Nou, le stade du FC Barcelone, on imagine le pouvoir financier que le club peut tirer d'une telle organisation. Pour les présidents de club, instaurer un système de socios s'apparente à une grande levée de fonds, et c'est bien ce qui fait rêver le président de l'AS Saint-Etienne, qui table sur 30 000 membres fin 2015.

Mais pour instaurer le même statut qu'au Real ou au Barça, il faudrait qu'un président de club soumette de son propre chef sa place au vote des abonnés, ce qu'on imagine difficilement. A Metz, par exemple, le projet des "Socios Grenat" est plus modeste : prendre une part de 10% dans le capital du club "pour lui apporter des entrées économiques supplémentaires". S'ils arrivent en France, les socios ne seront sans doute qu'une voix parmi d'autres au sein des conseils d'administration.

Le Real Oviedo, sauvé de la faillite par les fans et les réseaux sociaux

La crise économique espagnole n'a pas épargné le football. 24 clubs des deux premières divisions ont été placés sous administration judiciaire ces dernières années, selon The Independent, et certains sont passés tout près de la disparition. C'est le cas du Real Oviedo, club historique de la Liga. Mal géré, incapable de payer le salaire de ses joueurs, Oviedo est relégué en quatrième division au début des années 2000 et, déjà, sauvé par ses fans. Mais le nouveau propriétaire est incapable de stabiliser les finances et en 2012, il disparaît dans la nature. Les cinq supporters qui prennent sa suite héritent d'une situation financière catastrophique : le club a besoin de 2,5 millions d'euros pour ne pas couler à la fin de la saison.

Dos au mur, le club mise sur ses supporters et met en vente des actions. En interne, pourtant, les dirigeants sont pessimistes, raconte le Guardian. Mais la mobilisation va dépasser tous leurs espoirs. Un journaliste anglais, fan du club, lance le hashtag #SOSRealOviedo pour faire connaître leur cause ; trois des meilleurs joueurs du championnat anglais, Juan Mata, Santi Cazorla et Michu, des Espagnols formés à Oviedo, se mobilisent ; le Real Madrid achète 100 000 euros de parts dans le club, qu'il cède aux supporters. En deux semaines, le club récolte près de deux millions d'euros, de la part de sympathisants du monde entier. Au terme de cette intense campagne de soutien, deux fans réussissent même à convaincre l'homme le plus riche du monde, le Mexicain Carlos Slim, d'investir lui aussi deux millions d'euros.

Sauvé, le club a assuré son avenir et manqué de peu la promotion en deuxième division en fin de saison. Surtout, les supporters sont désormais majoritaires au sein du club en détenant 40% des parts. Tous les étés, ils organisent des visites d'Oviedo pour leurs milliers de nouveaux supporters anglais qui, sans avoir mis un pied en Espagne, se sont mobilisés pour sauver le club.

Une situation qui devrait faire rêver les supporters de Strasbourg ou du Mans, des clubs familiers de la première division et relégués en bas de l'échelle ces dernières années à cause de leur mauvaise situation financière. Reste à savoir si les supporters français sont capables d'aller aussi loin pour sauver leur club de cœur.

A Manchester, ils créent leur club contre le foot-business

Et si l'on n'est pas entendu par son club, pourquoi ne pas en créer un nouveau ? C'est la solution que trouvent des supporters du géant anglais Manchester United quand leur équipe est rachetée, en 2005, par l'homme d'affaires américain Malcolm Glazer. La compromission de trop pour ses fans, de toute façon, poussés dehors par la hausse drastique du prix des places à Old Trafford comme dans tous les stades anglais.

Ils créent donc le FC United Of Manchester : le nom est plus qu'un clin d'œil, le maillot rouge et blanc reprend à l'identique les couleurs des Red Devils, mais les supporters choisissent le prix qu'ils veulent s'offrir un abonnement au stade à l'année (le minimum est tout de même d'une centaine d'euros). Comme à Barcelone, les membres sont seuls maîtres à bord, et ceux qu'a rencontrés France Info affichent clairement leurs opinions d'extrême gauche.

Et même si le niveau de jeu de la septième division anglaise fait moins rêver que la Ligue des Champions, le FC United fait des envieux puisque, trois ans plus tard, des supporters de Liverpool ont créé l'AFC Liverpool. AFC pour Affordable Football Club. Traduisez : le club de foot abordable de Liverpool. Quand aux supporters du Wimbledon FC, club historique du foot anglais, ils lancent l'AFC Wimbledon en 2002, cette fois en réponse à une véritable prise d'otage de leur club, qui déménage à Milton Keynes, à environ 80 km de son fief historique.

Ironie de l'histoire, l'AFC Wimbledon est maintenant un club professionnel qui évolue seulement un niveau en-dessous de leurs désormais ennemis jurés, rebaptisés MK Dons. Si en France l'inflation du prix des places n'a pas touché les supporters avec la même violence, le malaise de certains supporters parisiens face à l'arrivée des Qataris et leur possible projet de quitter le Parc des Princes pourrait, qui sait, pousser certains à regarder vers l'Angleterre.