Témoignages "Les matchs à la télé, ça m’emmerde..." : quand le Covid-19 rend malades les fans de sport

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France Télévisions
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Erminig, la mascotte du Stade Rennais, dans une tribune déserte, lors du match Rennes-Lens du 5 décembre 2020. (LOIC VENANCE / AFP)

Entre colère, déprime et système D pour assister quand même aux rencontres ou créer du lien social, des supporters de foot, de rugby, de volley et de basket racontent cette insupportable saison 2020-2021 et leur cure de sevrage forcée.

"Pas de public. Pas d'ambiance. L'impression de regarder un entraînement, pire, un match de village." Quand on lui demande pourquoi il a arrêté de suivre son équipe, le Stade Rennais, Yoann est impitoyable. "Je n'ai regardé que quelques matchs à la télévision, et encore, d'un œil distrait." Yoann n'est pas du genre à se mettre à soutenir une équipe qui brille après des décennies d'une poisse devenue légendaire. Agé de 41 ans, il a passé une bonne vingtaine en tant qu'abonné. Ça épaissit le cuir. Mais un an de pandémie de Covid-19, un an de huis clos malgré une courte parenthèse avec jauge réduite, a eu raison de sa passion.

"Ça devait être la saison du Stade Rennais, poursuit notre malheureux supporter. Ça faisait des décennies qu'on attendait de jouer la Ligue des champions et on n'a pas pu en profiter. Pas d'avant-match ou d'après-match autour d'une bière à côté du stade, même pas de réunion entre amis à la maison. Juste moi tout seul devant à télé à regarder 22 joueurs dans un stade vide." C'est une vérité générale du supportérisme : quand on est seul avec sa bière, la passion s'émousse. Même le choc au sommet Lyon-PSG du dimanche 21 mars aura un goût éventé à cause de l'absence des 50 000 supporters du Groupama Stadium.


Le virus de la déprime s'est bien propagé chez les supporters rennais, à entendre "Pitre Cech", qui s'inflige tous les matchs en se demandant encore pourquoi :
a fait surtout prendre conscience que l'essence même du foot, ce sont les supporters et le lien social qui va avec." N'en déplaise aux diffuseurs qui pour certains cachent la misère avec des bruits de fond enregistrés. "La campagne européenne rennaise a été un très bon exemple de cette lassitude ambiante, poursuit notre supporter breton. On aurait dû voir un engouement très important sur les réseaux sociaux, dans la ville et dans le stade. Finalement, ça a été décevant à tous les niveaux, je trouve."

Petite forme pour le 12e homme

Ce sevrage forcé pousse nombre de passionnés à reconsidérer leur investissement. Cela faisait deux décennies que Grégory Walter n'avait pratiquement jamais eu un week-end à lui. Ce fondu du RC Strasbourg avait assisté à 733 matchs consécutifs de son club depuis 17 ans, 8 mois et 24 jours quand le huis clos a été décrété pour la saison 2020-2021, début novembre. Près de 400 000 km parcourus pour l'amour des Bleus et Blancs plus tard – les dernières années avec femme et enfants en bas âge – on sent que le cœur y est moins.


"Est-ce que je vais avoir l'énergie de repartir ? Jusqu'à cette pandémie, je ne m'étais jamais posé la question"
, s'interroge celui qui s'est abonné aux diverses chaînes payantes pour voir jouer le Racing par écran interposé pour la première fois de sa vie. "Clairement, les matchs à la télé, ça m'emmerde. Mais j'ai 39 ans, les enfants vont avoir des activités le week-end, et je ne vais peut-être pas remettre en route toute la logistique où je m'imposais de refuser un rendez-vous professionnel parce que le Racing pouvait peut-être jouer ce soir-là, en attendant la publication du calendrier de L1..."

En attendant, "son" Racing pâtit de l'absence du 12e homme. Un supporter, statisticien à ses heures perdues, a démontré, chiffres à l'appui, que les joueurs alsaciens marquaient plus de buts devant le kop, la tribune des supporters les plus chauds (une étude du même genre a donné les mêmes résultats pour Rennes). Aujourd'hui, Monaco, où les tribunes ne brillent ni pas leur affluence, ni par ses décibels, occupe la place de meilleure équipe à domicile. Peut-être une question d'habitude ? 

Des supporters en carton

"Je suis convaincu que ça joue un rôle dans la saison moyenne qu'on est en train d'effectuer", peste le volcanique Jean-Louis Chanier, président des Eagles, un groupe de supporters du CSP Limoges, place forte du basket français. Les Limougeauds se traînent dans le ventre mou de la Pro A. "J'ai croisé dans les rues de Limoges un de nos joueurs américains, un de ceux à qui on a vendu Limoges comme la salle la plus chaude du basket français. Il m'a demandé : 'John – il m'appelle John, Jean-Louis, c'est trop compliqué – vous êtes où ? Le seul match que j'ai vraiment apprécié, c'est celui de Coupe d'Europe où vous étiez là !'" Et encore, avec une jauge réduite à 1 000 personnes sur les 6 000 places de Beaublanc.


Ce soir-là, le CSP avait retrouvé ce supplément d'âme qui lui fait cruellement défaut. "Avec le public, tu tentes ce shoot de la dernière seconde qui te paraît impossible, et tu le marques, car tu as 6 000 personnes qui poussent derrière toi. Sans nous, les joueurs se seraient inclinés", argumente celui qui habite à 150 m de la salle. "Tous les soirs de matchs, je vois passer les cars TV, le bus des joueurs, ça me rend fou."

A Agen, cela fait 19 matchs que Françoise Carrandié regarde le train de la victoire passer. Le SUA n'a toujours pas gagné un match depuis le début du Top 14, battant le triste record établi par Perpignan quelques années plus tôt. N'empêche, quand on lui demande si elle préfère une victoire devant la télé à une défaite au stade, cette supportrice de toujours refuse de répondre : "Joker ! Un beau match... mais au stade. Ça me manque, mais alors ça me manque..."

Frédéric Weissner, lui, a le droit d'aller dans les tribunes. Mais quelques heures avant le début du match, pour installer des effigies en carton des joueurs, de supporters et de personnalités (de Gad Elmaleh à Florence Foresti, qui n'ont pourtant pas manifesté publiquement leur amour du volley) dans les gradins de la salle où évolue l'AS Cannes Volley. Le président du club de supporters des Red Frogs est un homme heureux. Enfin, plutôt dans la moyenne haute des supporters satisfaits. Ça pourrait vite changer : "Je viens de recevoir un e-mail du club m'indiquant qu'on pourrait subir des inspections pendant les installations des décorations en tribune pour les play-offs. S'assurer du respect des gestes barrières, vérifier qu'on ne s'approche pas des joueurs pendant leur entraînement, ce genre de choses..." 

Apéros en visio

Pour les supporters à distance, la pandémie a rendu les choses encore plus compliquées. Si les socios de Guingamp, les "Kalon" (répartis dans tout l'Hexagone) n'ont vu aucun actionnaire se séparer de ses parts du club, "le nombre de membres actifs de l'association a chuté de 40%", concède Arnaud Toudic, son président. A mettre en parallèle avec la saison délicate des Costarmoricains... Au contraire, le groupe de fans Lens Capitale, qui regroupe des amoureux des Sang et Or en région parisienne, connaît pourtant un boom inattendu : "On avait 120 adhérents la saison dernière, on est à 203 au dernier pointage pour cette année." Rappelons que l'association propose de se rassembler dans un bar pour voir jouer le RC Lens, ce qui est impossible en ce moment, et de faire des déplacements pour certaines rencontres, ce qui est interdit aussi.

"On fait des apéros en visio, explique Aurélien Duvet, membre fondateur de l'association. Avant le match, on discute de la composition avec une bière à la main, on fait un point à la mi-temps et un débrief à la fin du match." Tous les télétravailleurs qui ont eu des réunions Zoom ou Teams à rallonge frémissent à la perspective d'une conversation de bistrot à plusieurs dizaines de personnes. "C'est très sympa", assure pourtant Aurélien Duvet. Et quand l'idée germe de se rassembler aux abords du Stade Bauer de Saint-Ouen pour soutenir les joueurs qui se déplacent sur le terrain du Red Star en Coupe de France, le succès est immédiat. "On a eu l'idée du jour pour le lendemain, on était quand même une trentaine. On avait besoin de se retrouver."


Cette pandémie aura confirmé, si besoin était, que les liens entre les supporters dépassaient le cadre du ballon, qu'il soit rond, ovale, blanc ou orange, frappé au pied ou à la main. En atteste le formidable élan de solidarité autour du bar associatif des supporters de Strasbourg. Un local qui a abrité nombre de discussions d'avant et d'après-match, mais qui coûte 1 400 euros de loyers et charges diverses aux associations de supporters.


"On a hésité avant de lancer une cagnotte
, raconte Philippe Wolff, président de la fédération des supporters du RC Strasbourg. On ne voulait pas que les gens donnent de l'argent sans rien en échange. Mais comme on a aussi refusé l'aide du club, pour pouvoir rester indépendants, on s'y est résolus." Le crowdfunding dépasse ses espoirs les plus fous : "On a récolté plus de six mois de loyer, parmi les donateurs, il y avait beaucoup de gens qu'on ne connaît pas, mais qui ont voulu soutenir une institution de l'univers du Racing. Ça nous a vraiment surpris... et vraiment touchés. On sent que les gens sont dans les starting-blocks, ils ont envie que ça reprenne."

Passion système D

Il y en a même pour qui ça a déjà repris. Plusieurs critères : aimer le rugby, habiter Castres, avoir une voiture un peu large ou des escabeaux, et ne pas avoir le vertige. Chaque week-end, pour peu que l'horaire du match n'empiète pas sur le couvre-feu, une trentaine de supporters de Castres parvient à voir ses protégés au stade Pierre-Fabre, au-dessus d'un mur d'enceinte haut de 2,50 mètres. "Franchement, on ne va pas se mentir, on voit mieux dans les tribunes", sourit Camille Boyer, porte-parole de l'association Puissance Castres et acrobate un week-end sur deux à ses heures perdues.

Des supporters du Castres Olympique regardent le match au-dessus d'un mur d'enceinte du stade Pierre-Fabre, à Castres, en février 2021. (PUISSANCE CASTRES / DR)

"On essaie de faire comme si on était en tribune, en faisant attention à la voiture si on est dessus. Mais oui, on fait des chants, qui résonnent dans tout le stade, et des fumigènes à l'entrée des joueurs." Techniquement, rien n'interdit encore de se trouver sur un escabeau dans l'espace public avant 18 heures. "Quand il y a un essai juste devant nous, c'est l'explosion de joie !" Le club, reconnaissant à ses fans acharnés, leur trouve deux places de ramasseur de balles à chaque match. De quoi encore mieux voir l'action sans risquer une gamelle. "On a vraiment aucune raison de se plaindre." Des supporters hexagonaux, ils sont peut-être les seuls.

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