Coupe du monde 2018 : la présidente croate est la première fan de son équipe (mais ce n'est pas que par amour du foot)

La cheffe d'Etat a fait montre d'un bel enthousiasme lors de la qualification de la sélection aux damiers, samedi, contre la Russie. Depuis l'indépendance du pays, le football a toujours été considéré comme un champ incontournable par le pouvoir.

La présidente croate Kolinda Grabar-Kitarovic célèbre la qualification de son pays aux tirs aux buts contre la Russie, samedi 7 juillet à Sotchi (Russie), en quarts de finale de la Coupe du monde.
La présidente croate Kolinda Grabar-Kitarovic célèbre la qualification de son pays aux tirs aux buts contre la Russie, samedi 7 juillet à Sotchi (Russie), en quarts de finale de la Coupe du monde. (HENRY ROMERO / AFP)

Kolinda Grabar-Kitarovic, première supportrice de la sélection croate. La présidente du pays a fait une apparition remarquée lors de la Coupe du monde en Russie, en laissant éclater sa joie dans les gradins de Sotchi lors de la qualification acquise face à la Russie aux tirs aux buts, en quarts de finale. Survoltée, elle s'est ensuite rendue dans les vestiaires pour étreindre le sélectionneur Zlatko Dalic et ses joueurs – et tant pis si certains étaient réticents à une telle visite, comme le relaie un journaliste croate. La dirigeante a ensuite multiplié les entretiens aux médias. L'image est belle : le petit pays aux damiers a damé le pion à la grande Russie.

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Le show a commencé lors du voyage en Russie. Kolinda Grabar-Kitarovic, en effet, choisit d'emprunter un vol charter bondé de supporters. Ambiance garantie : les fans multiplient les selfies avec leur cheffe d'Etat. "Nous avons un petit pays et nous sommes comme une équipe", s'est félicité l'un des passagers, cité par l'agence russe Tass (en anglais). Une démarche originale. Bien peu de dirigeants ont fait le voyage vers la Russie pour encourager leurs équipes, ou ont attendu les demi-finales comme Emmanuel Macron.

"Un lien émotionnel avec la sélection nationale"

Première femme à diriger la Croatie, Kolinda Grabar-Kitarovic figure parmi les 40 femmes les plus puissantes du monde, selon le classement établi par le magazine Forbes (en anglais). "Elle est assez théâtrale et il est courant de la voir avec le drapeau de la Croatie lors de manifestations sportives, analyse Loïc Tregourès, auteur d’une thèse de sciences politiques sur "Football, politique et identités" en ex-Yougoslavie. Néanmoins, il ne faut pas surinterpréter son attitude. Elle est simplement très contente d'être là." Par le passé, la chancelière allemande Angela Merkel a laissé éclater sa joie dans les gradins. Et personne n'a rien trouvé à redire.

Ces images sympathiques, toutefois, illustrent les liens étroits entre le football et le pouvoir croate depuis l'indépendance du pays. "Il existe un lien émotionnel avec la sélection nationale, résume le chercheur. Le football est un élément fondateur de la résistance et de l'indépendance croate." Le premier président du pays, Franjo Tudjman (parti HDZ), a utilisé le football pour porter son message politique d'indépendance, dans les années 1990. Son credo ? "Après la guerre, le sport est la première chose qui permet de distinguer les nations." En 2013, le chercheur Dario Brentin évoquait même (en anglais) "un pilier central de l'identité nationale".

Le pouvoir affiche un intérêt pour les dossiers financiers des clubs, voire un droit de regard sur le choix des joueurs appelés en équipe nationale... En 2001, deux années après la mort de Franjo Tudjman, l'hebdomadaire croate Nacional révèle comment des hommes de confiance du président faisaient pression sur les arbitres pour favoriser le Dinamo Zagreb.  Loïc Tregourès explique que le football a été très présent dans la construction de l'indépendance, "parce que Franjo Tudjman était fan de foot, à la différence de Slobodan Milosevic. En Serbie, d'ailleurs, ce sont plutôt les clubs qui sont un élément de l'identité".

Des liens troubles avec le foot croate

Kolinda Grabar-Kitarovic n'est pas Franco Tudjman et son rôle est aujourd'hui essentiellement protocolaire. "Depuis 2013, et avant, il y a une compétition au sein du parti HDZ entre une ligne chrétienne démocrate et de centre-droit – le Premier ministre Andrej Plenkovic – et la ligne identitaire de Franjo Tudjman." L'actuelle présidente et son prédécesseur, Tomislav Karamarko, sont dans cette seconde approche. "Le régime de Franjo Tudjman utilisait le football sans commune mesure avec ce qui se passe aujourd’hui. Le régime n'est plus le même tout comme l'état d’esprit ", prévient Loïc Trégourès. Mais même en l'absence de contrôle institutionnel direct, le ballon rond fait toujours l'objet d'une attention soutenue.

En témoigne le cas du sulfureux Zdravko Mamic, vice-président de la fédération croate et président tout-puissant du Dinamo Zagreb. "Cet homme a notamment financé la campagne électorale de Kolinda Grabar-Kitarovic et sa fête d'anniversaire", explique Loïc Trégourès. L'an dernier, le sulfureux personnage a été condamné avec son frère pour escroquerie. Il était poursuivi pour avoir détourné plusieurs millions d'euros lors des transferts de Luka Modric à Tottenham et de Dejan Lovren à Lyon. L'affaire a fait grand bruit et jeté le discrédit sur la sélection nationale.

Réfugié en Bosnie, Zdravko Mamic a acquis la nationalité de son nouveau pays, ce qui lui permet d'éviter une extradition. Kolinda Grabar-Kitarovic, elle, a dû reconnaître que l'homme le plus puissant du football croate avait organisé plusieurs dîners en sa faveur. Mais le ménage est loin d'être fait. Lors du match contre la Russie, la dirigeante était accompagnée dans les gradins par Danir Vrbanovic, actuel directeur général de la fédération et lui aussi condamné à trois ans de prison dans la même affaire – la peine n'est pas encore définitive.

Une partie des supporters échaudés par les affaires

Le scandale n'épargne pas la star de la sélection, Luka Modric. Accusé d'avoir apporté de fausses déclarations alors qu'il était témoin au procès, le joueur est aujourd'hui poursuivi pour parjure et risque la prison. Une ombre plane désormais sur le prodige technique de la sélection, au point de lui valoir des critiques dans son propre pays. La présence de Kolinda Grabar-Kitarovic a donc été diversement commentée en Croatie. Si les prestations de l'équipe au damier enchantent les supporters – les Croates ont avalé 1,2 million de litres de bière par match – une partie d'entre eux manifeste également une forme de défiance vis-à-vis de la sélection.

"Beaucoup de fans craignent que le succès de la Croatie à la Coupe du monde compromette leur lutte pour un football plus démocratique en fournissant aux détenteurs de pouvoir actuel un important capital social, culturel et économique, résume Dario Brentin. Mais cela ne joue qu'un rôle secondaire pour de nombreux fans ordinaires." Selon le chercheur, cela explique "la présence simultanée de graffitis anti-Modric et de places croates bondées de supporters".

Inutile, en revanche, de surinterpréter la joie ostensible de la présidente croate face au Premier ministre russe, Dimitri Medvedev. Les relations entre la Croatie et la Russie sont plutôt au beau fixe. En témoigne le sauvetage récent de l'entreprise Agrokor, qui pèse 15% du PIB national, par une banque publique russe. "Il n'est pas fâché et nous gardons de bonnes relations", s'est-elle empressée de préciser après la rencontre. Seule ombre au tableau : les déclarations filmées du joueur Domagoj Vida et d'un membre de l'encadrement, Ognjen Vukojevic : "Gloire à l'Ukraine !", un slogan de la révolution ukrainienne. Le membre du staff a été exclu de la sélection, mais pas le défenseur. La Croatie a besoin de toutes ses forces pour faire vibrer le pays.