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Esport : bruits d'animaux, insultes, propos sexistes... Le harcèlement des gameuses, un fléau qui empoisonne les jeux vidéo en ligne

Article rédigé par Apolline Merle, franceinfo: sport
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
Une jeune femme joue à une partie du jeu video en ligne Overwatch et en streaming video chat dans le centre esport de Valence, le 21 août 2019.  (NICOLAS GUYONNET / HANS LUCAS / AFP)

Les comportements sexistes ainsi que les cas de harcèlement sont légion dans le milieu de l'esport. 

Commentaires sexistes et stéréotypés. Comportements menaçants. Insultes. Moqueries. Réactions négatives liées à une contre-performance. Remarques désobligeantes. Menaces de viols et d'agressions sexuelles. Ou encore stalking (traque) sur d'autres plateformes. Ces pratiques, aussi nombreuses que diverses et davantage en ligne qu'en physique, sont monnaies courantes dans le milieu de l'esport envers les joueuses de jeu vidéo, qu'elles soient amateures ou professionnelles. Alors que les Roland-Garros eSeries by BNP Paribas se déroulent actuellement en mettant l'accent sur la participation féminine, franceinfo: sport a voulu prendre la mesure de ce fait de société qui empoisonne le milieu de l'esport.

"Le harcèlement dans le jeu concerne tout le monde mais les femmes sont ciblées en priorité", reconnaît Eva Martinello, une ancienne joueuse semi-professionnelle, devenue journaliste spécialiste de l'esport. "Comme dans d'autres secteurs, il y a un plafond de verre pour les femmes dans ce milieu. À compétences égales, on n'a pas les mêmes chances de réussir", affirme Pauline Puybareau, manager dans la section esport de Women in games, association qui promeut la mixité dans l'industrie des jeux vidéo.

Selon l’étude "Female Gamer Survey" de Bryters publiée en 2020, 50 % des joueurs sont des femmes dans le monde. La représentation féminine en France est quasiment la même qu'au niveau mondial (47 %) d'après une étude de 2021. Et selon une enquête réalisée par Reach3 la même année, 77 % des joueuses ont déjà expérimenté des remarques discriminantes quand elles jouaient. "C'était un enfer, se rappelle Eva Martinello, au sujet de son passé de joueuse. Les autres joueurs épiaient tous nos scores, remettaient toujours en cause notre crédibilité. C'était un environnement assez hostile."

Impact sur les performances 

Un environnement "hostile" qui prend forme sur les "chats" ou canaux de discussion mais aussi de manière "vocale" sur des jeux où les joueurs se parlent entre eux pour se donner des indications afin de réaliser des performances en équipe. Celles-ci sont formées de manière aléatoire entre joueurs de même niveau. C'est notamment le cas des jeux de tir comme Overwatch. 

"Quand on s'exprime dans le micro pour communiquer avec ses coéquipiers, on entend forcément qu'on est une femme, ce qui va généralement engendrer du harcèlement, des moqueries et des insultes. Et cela va avoir un effet sur les performances des joueuses", expliquent Eva Martinello (un exemple de ces comportements en vidéo ci-dessus).

"On va se prendre des réflexions déplacées, entendre des bruits d'animaux, les hommes vont parler avec une voix aiguë pour se moquer et si on rate notre duel sur le jeu, c'est normal, car on est une femme", confirme Pauline Puybareau.

Eviter d'attirer l'attention

Alors, pour se protéger de ce genre de comportement, "certaines femmes utilisent des logiciels pour transformer leur voix, afin de les rendre masculines", ajoute Eva Martinello. D'autres encore préfèrent se taire pour éviter d'attirer l'attention.

"La majorité ne transforment pas leur voix. Elles n'osent pas parler. Elles préfèrent se priver de cette communication, pourtant essentielle, alors qu'elles veulent juste jouer comme tout le monde."

Pauline Puybareau, manager esport dans l'association Women in games

à franceinfo: sport

Ce besoin de protection est si essentiel que beaucoup de joueuses, quel que soit leur niveau, choisissent des pseudos neutres ou masculins, pour une nouvelle fois, camoufler leur genre. La pratique est d'ailleurs très répandue. Selon une enquête réalisée par Reach3 en 2020, 59 % des femmes joueuses cachent leur genre, afin d’éviter toute sorte de discrimination. 

Ce constat n'a pas échappé à leurs homologues masculins. "Cela a toujours été plus dur pour les joueuses. Et si elles réalisent une contre-performance, elles se font incendier plus que les hommes", explique Arnaud Billaudel, ancien joueur de haut niveau et aujourd'hui coach pour l'équipe BDS. Un avis partagé par le streameur Rivenzi. "Certaines de mes collègues m'ont raconté qu'elles coupaient la caméra quand elles se levaient pour aller aux toilettes, qu'elles faisaient attention de comment elles s'habillaient quand elles étaient en émission, et qu'elles avaient peur d'où pouvaient se retrouver les images d'elles ensuite."

Des comportements décourageants

Ces comportements poussent ainsi de nombreuses joueuses à quitter l'esport, connu pour être un milieu où des millions de joueurs évoluent, mais où seulement une trentaine peut en vivre financièrement. "Même si l'atmosphère est moins hostile au niveau professionnel, le problème est que nous passons toutes par le niveau amateur, qui est lui très hostile. Cela décourage", explique Eva Martinello. 

Conséquence : si elles représentent 51 %* des joueurs grand public (sans classement, sans compétition), elles ne représentent plus que 35 % des esportifs loisir (avec classement, sans compétition). Leur présence tombe même à 7 % des esportifs amateurs (avec classement, avec compétition). 

Construction genrée et marketing ciblé

Comment expliquer un tel phénomène ? Pour le sociologue Nicolas Besombes, spécialiste des jeux vidéo, ce phénomène est lié à plusieurs facteurs qui s'entremêlent. "D'abord, on vit dans une société qui est socialement genrée où la construction des enfants se fait dès le plus jeune âge en fonction de leur genre, commence le sociologue. On alloue ainsi des traits de caractère plus facilement à un genre qu'à un autre, comme la collaboration pour la fille et la compétition pour le garçon." 

L'arrivée des premières consoles de salon au sein des foyers s'effectue dans ce contexte au tournant des années 1970-1980, avec un marketing très genré qui cible les garçons. "Avec l'esport, on est à un croisement entre les jeux vidéo et la compétition, perçu comme quelque chose de masculin", résume le sociologue. Ensuite, l'industrie du jeu vidéo a été conçue par et pour les hommes.

"Historiquement, les personnages féminins n'ont été que des trophées pendant très longtemps, comme la princesse Peach dans Mario. Les personnages féminins jouables, comme Lara Croft, ont été des personnages hypersexualisés, avec une vision d'hommes et des proportions tout à fait exagérées."

Nicolas Besombes, sociologue, spécialiste des jeux vidéo

à franceinfo: sport

Dans ce contexte s'ajoute aussi une pratique qui n'est pas propre aux jeux vidéo : l'anonymat favorisé par le jeu en ligne. "Derrière un écran, sous couvert d'anonymat, on remarque que les gens ont davantage tendance à tenir des propos discriminants que s'ils étaient en face de la personne", appuie le sociologue Nicolas Besombes. 

Des sanctions insuffisantes

Si les problèmes de harcèlement et de sexisme persistent dans l'esport, c'est notamment parce que les sanctions ne sont pas encore à la hauteur des actes. Dans la grande majorité des cas, les sanctions restent sur le jeu. "Sur les jeux gratuits, il est facile pour les joueurs en cause de fermer leur compte et de recommencer avec un autre. Sur les payants, les éditeurs peuvent bannir les joueurs provisoirement ou définitivement. Et dans ce cas, le joueur perd tous ses niveaux atteints", explique Eva Martinello.

"Il n'y a pas suffisamment de régulation. Si des lois contre le cyberharcèlement existent, il est rare que les personnes soient condamnées par rapport à l'ampleur du phénomène."

Nicolas Besombes, sociologue

à franceinfo: sport

Considéré comme un délit, le cyberharcèlement est puni d'une amende et/ou d'une peine d'emprisonnement. La peine maximale encourue, si la victime a moins de 15 ans, est de 3 ans de prison et de 45 000 € d'amende.

Toutefois, prouver ces comportements peut s'avérer complexe. Si des éditeurs essaient de filtrer les canaux de discussion pour repérer les cas de harcèlement, il n'est pas toujours facile d'identifier les propos sexistes ou relatifs à du harcèlement. Alors, de plus en plus de joueuses et streameuses effectuent des captures d'écran ou enregistrent les propos ou comportements auxquels elles doivent faire face avant de les rendre public sur les réseaux sociaux.

Des ligues féminines pour changer les mentalités 

Pour tenter de faire bouger les lignes, des initiatives ont été mises en place comme la création de ligues féminines sur certains jeux, en parallèle des ligues mixtes mais dans les faits, trop souvent réservées aux hommes. Ces ligues féminines veulent promouvoir la mixité au sein des compétitions. Mais l'initiative partage dans le milieu. "Je suis plutôt contre. On a la chance de pouvoir associer hommes et femmes dans l'esport, car il n'y a pas de différence physique. Mais effectivement, dans un premier temps, ces ligues peuvent aider à l'insertion, et permettre d'enclencher un changement des mentalités", estime Arnaud Billaudel. 

Photo d'illustration dans les locaux de l'équipe Vitality, en novembre 2021, qui figure parmi les meilleurs clubs d'esport d'Europe. (THOMAS PADILLA / MAXPPP)

"Ces ligues ont été un passage obligatoire afin de montrer qu'il y avait des femmes dans l'esport. Mais aujourd'hui, en 2022, on le sait. Maintenant, il faut de la mixité", appelle quant à lui Norman Chartrier, dit Gen1us, animateur, streameur et joueur professionnel. Pourtant, aujourd'hui encore, sur les événements physiques, on compte moins de 5 % de participantes pour 95 % de garçons. "Il y a une vraie urgence, estime Nicolas Besombes. Personne ne souhaite discriminer la pratique du jeu vidéo en fonction du genre. Cependant, si cela peut être utile à 10 ou 15 personnes, il faut le faire." 

Les streameuses au chevet des gameuses

Même si la marche est encore haute pour en finir avec ces comportements, l'horizon semble toutefois s'éclaircir et les mentalités commencent à changer.

"Il y a une dizaine d'années, les joueuses se comptaient sur les doigts d'une main. Aujourd'hui, elles sont des centaines. Et les comportements changent. Il y a quelques jours, j'ai joué avec une joueuse pendant 3h ou 4h, sans rien à signaler. Il y a dix ans, il y aurait eu des incidents", constate Arnaud Billaudel.

"L'intégration des femmes dans l'esport n'est pas encore parfaite mais on a déjà fait un grand pas en avant. Il y a dix ans tu ne pouvais même pas jouer", ajoute Norman Chartrier, qui évolue dans l'esport depuis 17 ans. Selon lui, leur meilleure intégration dans le milieu a été permise par l'influence des streameuses, sur Twitch ou Youtube, par exemple. "Aujourd'hui, elles sont un peu les porte-drapeaux des joueuses qui sont dans l'ombre. Elles montrent qu'on peut être une femme et réaliser des performances sur des jeux qui sont perçus comme 'masculins'". Et ainsi prouver, encore une fois, qu'elles y ont toute leur place.

*Selon le baromètre 2021 de France Esports.

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