Transferts libres, rôle des agents... Comment fonctionne le mercato cycliste ?

La saison cycliste 2021 prend fin et certains coureurs vont rejoindre de nouvelles formations ou prolonger avec leur équipe, souvent conseillés par des agents de plus en plus présents autour du peloton.

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France Télévisions
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Peter Sagan va rejoindre l'équipe TotalEnergies la saison prochaine. (DAVID STOCKMAN / BELGA)

L’arrivée de Peter Sagan chez TotalEnergies, celle de Bryan Coquard chez Cofidis… Les mouvements des coureurs entre les différentes équipes ont agité la fin de saison. Mais contrairement à d’autres sports, comme le football, ces transferts ne génèrent aucune indemnité entre les équipes. En coulisses, des agents, de plus en plus nombreux, négocient les contrats et salaires des coureurs pour qu’ils puissent se concentrer sur l’aspect sportif de leur métier. 

"Je déteste le mot 'mercato', avance Philippe Raimbaud, agent de coureurs. Ça laisse entendre qu’on vend des vaches, qu’on évalue de la viande, c’est un mot impropre et désobligeant. On n’est pas du tout dans ce schéma là parce qu’on ne vend pas un coureur. Le principe en cyclisme, c’est d’honorer son contrat jusqu’au bout". Même quand ils concernent des grands noms de ce sport, comme Christopher Froome, Peter Sagan ou Nairo Quintana, les transferts ne sont pas payants dans le cyclisme.

Les coureurs attendent d’être libres de tout contrat pour s’engager avec l’équipe de leur choix ou prolonger avec la leur. C’est pour cela que les contrats sont généralement courts, même si Philippe Raimbaud observe une tendance à l’allongement : "Les contrats de base, c’est deux ans. Mais Tadej Pogacar a signé un contrat relativement long (6 ans) et certaines équipes font signer des contrats un peu plus longs à des jeunes pour les former et profiter de leur éclosion".

Mathieu Van der Poel et Tadej Pogacar sur le Tour de France, le 27 juin.  (DANIEL COLE / POOL)

D’après le règlement de l’Union Cycliste Internationale (UCI), le "mercato" du cyclisme n’ouvre officiellement que le 1er août chaque saison. "Mais cette histoire du 1er août, c’est un peu un mythe", confesse Philippe Raimbaud, qui discute en permanence avec les équipes. "Elles se renseignent auprès des agents pour savoir jusqu’à quand un coureur sous contrat, s’il est partant pour changer d’équipe, quel est son projet sportif…", explique-t-il.

Une pratique que n’approuve pas Jean-René Bernaudeau, le manager de TotalEnergies, pas très adepte des discussions avec les agents : "C’est très perturbant parce que certains de mes coureurs sont approchés un an avant la fin de leur contrat, alors qu’il y a une saison à faire. C’est très désagréable. Moi je ne fais pas aux autres ce que je n’aime pas qu’on me le fasse. J’aime les coureurs qui m’appellent et qui prennent leur destin en main. Je fonctionne beaucoup aux relations directes".

"Trois quarts des coureurs ont un agent"

Au grand regret de Jean-René Bernaudeau, le nombre d’agents ne cesse d’augmenter ces dernières années. "En 2002, quand j’ai débuté, il y avait déjà des agents, pas beaucoup, pour des gros coureurs, mais maintenant il y’en a de plus en plus parce que le cyclisme s’internationalise. Aujourd’hui, trois quarts des coureurs en ont un", affirme Christophe Le Mevel, ancien cycliste professionnel devenu lui-même agent. De jeunes coureurs, parfois encore amateurs, s’attachent désormais les services d’un conseiller : "Beaucoup ont compris qu’avoir un agent à ses côtés est, non pas une garantie de devenir professionnel, mais un bon moyen de gagner du temps et d’éviter les grosses erreurs", explique Philippe Raimbaud. 

Hugo Toumire, 20 ans, a récemment fait appel à ses services. Vice-champion de France du contre-la-montre juniors en 2019, il avait besoin de conseils avant d’entrer dans le monde professionnel : "J’arrivais dans un monde que je ne connaissais pas trop et personne dans mon entourage ne vient du monde du cyclisme. J’ai reçu plusieurs offres et c’est justement pour ça que j’avais besoin d’un agent, pour me faire conseiller. Tout seul, j’aurais peut-être fait des bêtises. Au lieu de ça, on s’est posé, on a discuté, je l’ai écouté pour éviter d’accepter des offres d’équipes qui ne sont pas stables." Le jeune coureur s'est donc engagé chez Cofidis, avec qui il deviendra professionnel en 2022. Il a le sentiment que le recours à un agent a accéléré son ascension vers le professionnalisme : "C’est un gain de temps, ça permet d’éviter les erreurs et d’aller dans une équipe qui ne m’aurait pas convenu, ça permet de s’épanouir plus vite". 

Un rôle essentiellement administratif

Le plus gros "coup" du "mercato" a sûrement été réalisé par TotalEnergies, qui a attiré Peter Sagan, triple champion du monde sur route et septuple maillot vert sur le Tour de France. Un coureur d’une telle dimension dispose d’un agent, avec qui Jean-René Bernaudeau a dû discuter: "Son agent nous a mis en contact, puis ça s’est bien passé entre Peter et moi. Je l’ai rencontré, il avait envie de venir. Il était en fin de contrat et voulait changer d’équipe. Ça a fonctionné par les relations. Son agent a simplement formalisé les choses et s’est occupé de l’administratif".

Entre les négociations ou les renouvellement de contrats et la gestion de la partie extra-sportive, les agents s’occupent en effet de toutes les formalités administratives. "Je pense que l’agent doit être un genre de grand-frère. Dans le vélo, les coureurs peuvent avoir des contrats salariés ou indépendants. Quand ils sont indépendants, il faut qu’ils aient leur propre société et qu’ils puissent facturer l’équipe dans laquelle ils évoluent. Il faut qu’on les rassure sur leurs droits, leurs obligations. Et quand on est coureur, on pense surtout à faire du vélo, donc nous on gère le reste", explique Christophe Le Mevel. 

Il avait lui même connu une expérience amère lors de sa signature en faveur de l’équipe américaine Garmin, avec un agent peu impliqué, et met désormais un point d’honneur à accompagner ses coureurs dans leur carrière et à leur faire bénéficier de son expérience : "Avec toutes ses années passées dans le cyclisme, je connais relativement bien les coureurs et les managers. Si j’avais un coureur qui souhaitait rejoindre TotalEnergies par exemple, je lui conseillerais d’appeler directement Jean-René Bernaudeau, et après je traiterais du contrat avec lui". 

Outre la négociation du contrat et du salaire du coureur, les agents négocient également la participation à certaines courses. Philippe Raimbaud est l’agent de Bryan Coquard, qui s’est engagé auprès de la formation Cofidis après quatre ans passés avec B&B Hôtels : "Bryan était très bien dans son équipe mais il voulait obtenir des garanties quant à sa participation régulière aux plus grandes courses du monde. C’est pour ça qu’il a penché pour une équipe du World Tour (le premier niveau international)." Cependant, ces garanties de courir sur certains évènements ne sont généralement pas inscrites directement dans le contrat, en raison des possibles chutes et états de méforme qui pourraient empêcher le sportif d’y participer. 

Le modèle du football désapprouvé

Contrairement au football, où les agents prennent une commission sur le montant du transfert d'un joueur ou une prime à la signature, leurs homologues du cyclisme sont rémunérés grâce à un pourcentage sur le salaire brut du coureur, pour une somme bien inférieure. Pourtant, cela n'a pas empêché Jorge Mendes, l'un des agents de footballeurs les plus connus, qui gère notamment les carrières de Cristiano Ronaldo et d'Angel Di Maria, de s'intéresser au cyclisme.

En début d'année 2021, sa société Polaris Sports s’est associée à l’agence Corso Sports, pour s’occuper des intérêts de deux coureurs portugais, Joao Almeida et Ruben Guerreiro. Pourtant, le fonctionnement du "mercato" cycliste est très éloigné de celui du ballon rond, et ses acteurs souhaitent s’en dissocier le plus possible. "J’aimerais qu’on n’aille jamais vers le modèle du football. Les coureurs ne sont pas de l’actif d’une entreprise. Le trading est inconcevable pour moi. Je ne dis pas que ça n’arrivera pas dans le cyclisme, mais je ne l’accepterai pas. Je trouve ça très malsain de vendre, ça me choque. Nous on n’achète pas, on recrute", affirme Jean-René Bernaudeau.

Les coureurs actuellement libres n'ont pas de date limite pour s'engager avec une nouvelle équipe. Des contrats sont donc toujours en cours de négociation avec certaines formations, qui continuent de façonner leur effectif pour le début de la saison prochaine.

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