"On m'a comparé à Arnold et Willy" : comment les petits joueurs ont été mis sur la touche en NBA

Dans le championnat de basket nord-américain, la taille moyenne des meneurs de jeu a augmenté de 7 cm en trois ans. Et les basketteurs de moins d'1,80 m sont en voie d'extinction.

Nate Robinson, alors joueur des New York Knicks, le 23 février 2009, lors d\'un match contre les Indiana Pacers. 
Nate Robinson, alors joueur des New York Knicks, le 23 février 2009, lors d'un match contre les Indiana Pacers.  (NEW YORK DAILY NEWS ARCHIVE / GETTY IMAGES)

"La taille, ça ne s'apprend pas." C'est comme ça que Red Auerbach, légendaire entraîneur des Boston Celtics pendant deux décennies, clôturait les débats sur les talents d'un joueur jugé trop petit. Ses préceptes demeurent, près d'un demi-siècle après sa retraite. La NBA, le championnat nord-américain, compétition la plus relevée de la planète basket, a démarré une nouvelle saison depuis le jeudi 19 octobre. Et elle ne compte plus qu'un seul joueur affichant 1,75 m sous la toise, soit 1 cm de plus que l'auteur de ces lignes. Il s'appelle Isaiah Thomas et il enchaîne les blessures depuis mai 2017. La fin d'un processus d'extinction commencé des années plus tôt.

Le complexe de Napoléon

Mettons les choses au clair tout de suite. La légende qui veut que même s'il vous manque de nombreux centimètres, vous avez votre chance au plus haut niveau sur les parquets a du plomb dans l'aile. Le basket n'a jamais été un sport pour les petits. Même sur les photos en noir et blanc, on voit de grands gaillards s'écharper sous les paniers. En 1952, la taille moyenne des joueurs de NBA dépassait 1,90 m, une vingtaine de centimètres de plus que l'Américain moyen. On compte dans ces promotions d'après-guerre une poignée de petits, autour d'1,70 m, tous cantonnés à un seul poste : celui de meneur. En gros, celui qui organise le jeu en restant en retrait du panier adverse.

"Nous avons tous le complexe de Napoléon, la volonté de prouver, encore et encore, donc on en veut un peu à tout le monde", explique dans le Chicago Tribune Nate Robinson, autrefois meneur d'1,75 m chez les New York Knicks. Rageux, les meneurs de poche ? John Lucas, 1,80 m quand on le mesure avec ses chaussures, grommelle : "J'en étais à ma huitième saison en NBA, et il y avait encore des types qui n'avaient jamais atteint ce niveau à me dire que j'étais trop petit pour ce sport. Ça ne faisait que renforcer ma rage."

Pooh Richardson, le meneur des Los Angeles Clippers, tente de résister à une charge de son homologue Muggsy Bogues, des Charlotte Hornets, lors d\'un match le 17 novembre 1994.
Pooh Richardson, le meneur des Los Angeles Clippers, tente de résister à une charge de son homologue Muggsy Bogues, des Charlotte Hornets, lors d'un match le 17 novembre 1994. (REUTERS)

Les histoires de tous les petits gamins qui ont percé en NBA se ressemblent. La galère commence dès l'enfance. Tout jeunot, Earl Boykins se rend avec son père dans un gymnase de Cleveland pour s'entraîner. Pas de ballon de basket pour un gamin de 3 ans, mais une balle de tennis, tout ce qu'il arrive à prendre en main. L'enfant est si petit qu'il passe sans souci... dans le sac de sport du paternel qui économise ainsi un ticket d'entrée, fut-il à demi-tarif. Dans son livre justement intitulé Heart over Height ("le cœur plus fort que la taille"), Nate Robinson se souvient d'avoir été toisé dès ses années collège : "Je mesurais 1,62 m et le deuxième plus petit de l'équipe faisait 15 cm de plus. Les autres avaient tous dépassé les 6 pieds." Soit 1,83 m.

"Personne ne croyait que j'y arriverais, raconte également Greg Grant au Trenton Downtowner, viré de son équipe à 15 ans faute de centimètres. Ma famille, mes amis, les gens qui me connaissaient, et ceux qui ne me connaissaient pas." Greg Grant, 1,70 m, c'est l'archétype du parcours du (petit) combattant. Il s'entraîne seul dans son coin, se lève à 4 heures du matin pour courir, qu'il neige ou qu'il vente, rebondit dans les divisions inférieures pour finalement accéder à la NBA par la petite porte... ou la porte des petits.

Salaire XS, insultes XXL

Même quand ils font preuve de qualités supérieures à la moyenne, les entraîneurs ont du mal à y croire. Prenez Earl Boykins : quand il obtient sa bourse, l'entraîneur qui lui a fait confiance lui expose : "Soit je suis stupide, soit je suis un génie." "Je me suis fait un devoir de le faire passer pour un visionnaire", sourit Boykins dans Sports Illustrated. Quand Spud Webb écrase la concurrence aux tests physiques, on lui prédit une carrière de seconde zone : "Il finira aux Harlem Globetrotters [une équipe qui fait des matchs d'exhibition]. Ou pire, en Europe." Rares sont ceux qui sont retenus lors de la draft, la sélection des meilleurs jeunes par les franchises. Et quand ils le sont, c'est à un rang moindre que ce que mériterait leur niveau. Prenez Isaiah Thomas, le dernier des Mohicans. Les spécialistes s'accordaient à dire qu'il figurait dans le top 10 des joueurs universitaires en 2011. Il n'est pourtant retenu qu'en 60e et dernière position par les Sacramento Kings.

Le meneur Isaiah Thomas, quand il portait les couleurs de Boston, face aux Milwaukee Bucks, le 3 avril 2015.
Le meneur Isaiah Thomas, quand il portait les couleurs de Boston, face aux Milwaukee Bucks, le 3 avril 2015. (BOSTON GLOBE / BOSTON GLOBE / GETTY IMAGES)

Quand ce ne sont pas vos partenaires qui vous chambrent, les journalistes s'en chargent. "D'habitude, les seuls sportifs que je toisais, c'étaient les jockeys, ironise un journaliste de Michigan Radio au sujet d'Earl Boykins (1,67 m une fois sa croissance achevée). Ce gars-là n'était pas plus petit que les reporters, il était même plus petit que les pom-pom girls."

Le public ne fait pas non plus dans la finesse. Nate Robinson, entré dans la légende pour avoir contré Yao Ming, qui mesure presque 60 cm de plus que lui, se souvient avoir été accueilli par une tribune entière qui brandissait des effigies en carton de Gary Coleman, l'acteur vedette de la série Arnold et Willy. "On m'a aussi comparé à lui, se souvient Keith Jennings, meneur de jeu de poche des Golden State Warriors dans les années 1990, interrogé par franceinfo. Je me rappelle de blagues sur la série Webster [l'histoire d'un gamin noir adopté par une famille de riches blancs] et d'autres comparaisons bien pires que je vais taire, mais qui ne faisaient que décupler ma motivation."

Une fois incorporés dans les équipes, nos petits formats demeurent des joueurs de deuxième classe. Un Isaiah Thomas, en feu avec Boston lors de la saison 2015-2016, où il frôle les 30 points de moyenne et reste longtemps en course pour le trophée du meilleur joueur de la saison, n'émarge alors qu'à huit millions de dollars annuels. Les stars des autres équipes gagnent quatre fois plus. Thomas lâchera un jour que les Celtics "savent qu'ils doivent amener fissa le fourgon de la Brink's". Vœu pieux. Une blessure ruinera sa fin de saison et contrariera ses ambitions salariales. Aujourd'hui, Isaiah Thomas gagne le salaire minimum aux Denver Nuggets (2 millions de dollars annuels tout de même). 

Du temps de Keith Jennings, c'était la même chose, avec quelques zéros de moins. "Les gars m'invitaient tout le temps au resto quand on était en déplacement, car ils savaient qu'ils gagnaient bien mieux leur vie que moi." Le seul avantage à être petit a disparu à mesure que les équipes se sont dotées de jet privés avec de vrais lits. "Quand j'ai débuté, les équipes n'avaient que six places en première classe, les remplaçants et les nouveaux devaient se caser à l'arrière de l'avion, se souvient Muggsy Bogues sur la BBC. Pour moi, ça ne posait pas problème, mais pour mon coéquipier Manute Bol, 2,33 m..." Une petite revanche sur les blagues que lui glissait le géant quand les deux se retrouvaient sur le banc de touche, raconte Muggsy Bogues à franceinfo : "Il me chambrait en me disant : 'Si tu veux voir le jeu, assieds-toi donc sur mes genoux'."

Petits joueurs et gros problèmes en défense

La mode des années 1980-1990, quand les joueurs de poche étaient devenus tendance dans la foulée du spectaculaire Muggsy Bogues, paraît bien loin. A l'époque, celui-ci crevait l'écran par sa hargne, mais aussi par son incroyable détente, mesurée à 1,10 m (comme Cristiano Ronaldo au foot). Tête de gondole d'une équipe des Charlotte Hornets dont les produits dérivés faisaient un malheur dans les cours de récré, il continuera à marquer les esprits en jouant aux côtés de Michael Jordan dans le film Space Jam.

C'est sans doute l'un des plus célèbres des 21 joueurs d'1,75 m ou moins qui ont foulé les parquets NBA. Pas sûr que ce nombre augmente significativement dans les années à venir. "Le drame des petits joueurs, c'est qu'on assiste à une hybridation des postes au basket, où les joueurs sont amenés à être polyvalents", éclaire Jérémy Péglion, du site QI Basket, interrogé par franceinfo. D'où la hausse spectaculaire de la taille moyenne des meneurs, qui a pris 7 cm en trois ans. "C'est tout le paradoxe, abonde Muggsy Bogues. Le jeu n'a jamais été aussi adapté à des joueurs qui ne font pas 2,30 m". Mais qui font plus qu'1,70 m, ça s'est sûr.

Taille moyenne des meneurs de jeu de NBA depuis 50 ans.
Taille moyenne des meneurs de jeu de NBA depuis 50 ans. (BATISTE POULIN / FRANCEINFO)

"La grande tendance en défense, c'est que personne n'a de joueur attribué sur qui défendre, poursuit Jérémy Péglion. Si vous avez un meneur de poche, il y a risque de 'mismatch', qu'il se retrouve à devoir défendre sur un gaillard qui fait 40 cm de plus que lui, et qui va marquer à 99%. Aujourd'hui, dans le basket moderne, on ne peut plus se le permettre." Regardez bien Isaiah Thomas lors des quelques minutes de temps de jeu qu'il parviendra à grappiller cette saison à Denver. Ce pourrait bien être la dernière fois pour un si petit gabarit. "Les petits en NBA, c'est déjà une anomalie, conclut notre expert. Mais ça va le devenir de plus en plus."