"Le scénario de l'annulation des Jeux est le plus probable", prédit Alain Loret, prospectiviste spécialisé en sport

Alain Loret est professeur honoraire et doyen de la Faculté des sciences et du sport de l'Université de Rouen mais aussi fondateur de SWI-sportdata.com, un site spécialisé dans l'intelligence économique dédiée au sport. Il a publié fin 2020 un web-book intitulé "Sport en Univers Covid" dans lequel il analyse les défis du sport français jusqu'en 2026. Le chercheur, à l'inverse des voix officielles, nous prédit l'annulation des Jeux olympiques de Tokyo.
Article rédigé par
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 5 min.
La flamme des Jeux (ici le 25 mars 2020 à Fukushima) ne s'installera peut-être pas dans le nouveau stade olympique de Tokyo. (PHILIP FONG / AFP)

Vous avez élaboré trois scénarios distincts pour la tenue des Jeux olympiques cet été : l’un où tout se passe comme prévu, l’autre où l’on aurait des JO au rabais et enfin un scénario qui aboutirait à une annulation pure et simple. Lequel privilégiez-vous aujourd’hui ? 
Alain Loret : "Si on suit ce que dit le Comité international olympique (CIO), c’est le scénario de l’entre-deux qui est privilégié, c’est-à-dire des Jeux organisés en mode dégradé. Mais quand on regarde ce scénario, on se rend compte qu’un certain nombre d’hypothèses sont impossibles à mettre en place : il n’est donc pas viable dans la réalité. Par exemple, l’une des exigences est de mettre en place un couloir aérien olympique entre Tokyo et les athlètes des 206 pays participants. Or, on voit actuellement avec l’Open d’Australie que le fait de les faire voyager sur des lignes régulières les expose à être cas contact. L’organisation a dû mettre 72 joueurs en quarantaine stricte à leur arrivée... Une mise en quarantaine, pour ces athlètes, c’est immédiatement ne plus leur donner la possibilité de gagner. Il n’y a plus d’égalité des chances, or c’est la règle de base de l’olympisme. Ce critère est donc est impossible à respecter. Pour moi, c’est clairement le scénario de l’annulation qui doit être privilégié."

Certains préconisent une vaccination obligatoire pour les athlètes participant aux JO. Est-ce une solution envisageable selon vous ? 
AL : 
"Il est clair que sur les 206 pays participants, il y en aura certains qui n’auront pas la logistique suffisante, et donc les doses suffisantes, pour faire vacciner l’ensemble de leurs athlètes. Ensuite il y a la question éthique : certains athlètes refusent de se faire vacciner, car il faudrait alors considérer les sportifs de haut niveau comme population prioritaire, alors qu’il y a des cas et des personnes beaucoup plus fragiles qui attendent encore. Exiger une vaccination, c’est dire que seuls les athlètes qui vont accepter de bafouer en quelque sorte cette éthique olympique pourront participer aux Jeux. Moi, je dis que ce n’est pas possible."

Et si une grande majorité d’athlètes étaient effectivement vaccinés, il n’y aurait plus d’obstacle ?
AL :
"Si. D’abord, il y aurait l’opinion mondiale. La presse va mettre en évidence le danger de rassembler 16 000 athlètes dans un même endroit. Un cluster sur le site olympique serait tout simplement dramatique en termes d’image. Cela pourrait mettre en évidence le fait que le CIO n’a pas joué son rôle, qui n’est actuellement plus d’organiser les Jeux, mais de préserver la santé des athlètes.

La question de la logistique est, par ailleurs, le principal défi. Prenez le temps de présence des athlètes. Les Japonais ont publié une série de contre-mesures nécessaires pour l’organisation des Jeux, et parmi elles, il y a le fait de réduire le temps de présence des athlètes au minimum. C’est-à-dire qu’ils viendraient exclusivement pour participer à leur épreuve : ils arriveraient la veille et repartiraient l’épreuve terminée (pour l'instant, les organisateurs prévoient une arrivée des athlètes cinq jours avant leur épreuve et un départ 24 à 48 heures plus tard). Ce n’est pas jouable car il faut faire fi de toute la dimension de préparation, physique et psychologique, avant une épreuve."

Dick Pound, le doyen du CIO, dit que la décision de faire les Jeux ou de les annuler peut être prise au dernier moment, en mai ou en juin. Vous êtes d’accord ? 
AL :
 "Non, je pense que la décision sera prise avant le 14 mars, car ce jour-là, le président du CIO (Thomas Bach) sera réélu. Il préfèrerait ne pas avoir une telle décision à prendre dès le début de son mandat. Commencer sur une mauvaise note n'est pas bon. Il voudra donc le faire à la fin de son premier mandat, donc au plus tard dans un mois et demi."

Quelles seraient les conséquences d’une annulation sur le sport français ? 
AL : "Il faut s’interroger sur ce que va devenir cette génération olympique sacrifiée. Alors qu’on sait parfaitement que c’est ce qui va arriver, aucune cellule psy pour aider les athlètes, et au niveau financier, carrière, vide olympique de huit ans, une génération. Il faut que le ministère des Sports mette en place de toute urgence une cellule de crise pour gérer ça."

Vous aviez annoncé il y a un an que les Jeux ne pourraient pas se tenir. C’était un message fort et dissonant. Qu’est-ce qui à l’époque vous permettait de dire ça et qu’est-ce qui a confirmé votre analyse depuis ? 
AL : "C’était simple à prévoir. Il suffisait de lire l’ensemble des données de l'Organisation mondiale de la santé, qui disaient qu’on s’orientait vers développement à long terme de la pandémie. L’Italie était la première touchée, mais on voyait déjà se dessiner l’effet domino avec la France, l’Espagne, etc... Surtout, l’OMS disait déjà que la pandémie pouvait durer au-delà de 2021. Et cela a été une erreur stratégique et politique du CIO de ne pas avoir pris en compte l’ensemble de ces données : il fallait prendre une décision d’annulation à ce moment là, et non de report. Cela aurait laissé la main au CIO sur les évènements à venir. Le fait de reporter l’a privé de pouvoir prendre la décision seul aujourd’hui."

Comment ça ? 
AL : "La décision sera prise avant tout par l’environnement du CIO, une série d’acteurs mondiaux qui vont peser sur cette décision. Le premier d’entre eux est Joe Biden (le nouveau président américain). Il a fait de la lutte contre la Covid la priorité de sa politique. À partir de ce moment-là, l’hypothèse qu’il refuse la présence de la délégation américaine à Tokyo a fait son chemin. Les Japonais ont d’ailleurs appelé cette semaine à ce qu’il s’engage à soutenir les JO. Il ne l'a pas fait (à la date de l'entretien réalisé le 29 janvier 2021). Le contexte est dramatique aux États-Unis. Selon moi, il ne pourra pas envoyer les athlètes. Le premier à prendre la décision irrémédiable qui va engager le CIO, ce sera le président des États-Unis."

Avec Guillaume Poisson et Quentin Ramelet

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Tokyo 2020

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.