JO de Tokyo : pourquoi huit départements français, du Gers aux Deux-Sèvres, n'ont jamais décroché la moindre médaille olympique ?

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Sept départements français ne comptent aucun natif médaillé aux Jeux olympiques, chiffre arrêté avant le début des Jeux de Tokyo. (PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

Alors que débutent les Jeux olympiques ce vendredi, ces départements n'ont jamais vu naître sur leur sol un médaillé pour la délégation tricolore. Une foultitude de facteurs explique cette traversée du désert. Un peu de scoumoune aussi.

EDIT : dans une première version de cet article, il était indiqué par erreur que seuls sept départements français ne comptaient aucune médaille. Ils sont en fait huit en comptant le Cantal, oublié dans un premier temps. Toutes nos excuses à nos lecteurs.

A chaque fin de Jeux olympiques, impossible de rater les touchantes images du médaillé de retour sur sa terre natale. Entraîné dans un tourbillon de bises et d’accolades – dans un monde sans Covid-19 jusque-là - l’athlète du cru est fêté en héros local. En portant haut les couleurs du drapeau, il est celui qui met en lumière sa ville natale, son territoire, son département.

Généralement, la presse locale narre avec emphase l’histoire de ces ambassadeurs olympiques revenus au bercail. Mais à la veille des JO de Tokyo, du 23 juillet au 8 août, huit départements français n’ont jamais connu cet honneur. D’après le vaste recensement effectué par franceinfo depuis 1896, aucun sportif né dans le Cantal, en Corrèze, dans le Gers, en Haute-Loire, dans les Deux-Sèvres, en Haute-Corse, en Corse-du-Sud ou à Mayotte n’a remporté l’une des 1 700 médailles françaises (distribuées à chaque lauréat, sports individuels et collectifs confondus). Retour sur une étrangeté statistique... qui peut en partie s'expliquer.

>>>> MOTEUR DE RECHERCHE. JO 2021 : combien de médailles votre département a-t-il rapporté à la France dans l'histoire des Jeux ?

Médaille obtenue et médaille ressentie

"Je suis désolée, vous faites erreur, nous organisons justement cet été une grande exposition sur nos médaillés olympiques." C'est peu dire que le Comité départemental olympique du Gers tombe des nues quand on questionne l'absence de Gersois au palmarès. On demande timidement un exemple. La réponse fuse : "Joël Bouzou, bien sûr !" Vérification faite, le médaillé de bronze de pentathlon moderne par équipes aux Jeux de Los Angeles 1984 est né à Figeac, dans le Lot, à 200 km de là. "Mais ma médaille est gersoise, mille fois gersoise", clame Joël Bouzou, aujourd'hui président de la fédération française de son sport et président de l'association des Olympiens. "Je suis arrivé à Auch à l'âge de 5 ans, c'est là que s'est construite mon histoire personnelle."

Joël Bouzou, ancien médaillé olympique de pentathlon moderne, aujourd'hui président de la fédération française de sa discipline et de l'association Peace and Sport, lors d'un forum, le 25 mai 2015, à Monaco. (DAN MULLAN / GETTY IMAGES EUROPE)

Voilà la différence entre médaille "ressentie" et médaille comptabilisée. Tout comme celle de Valérie Garnier, entraîneuse adjointe de l'équipe de France féminine de basket, argentée aux Jeux de Londres en 2012, qui a fait le gros de sa carrière de joueuse à Mirande, club gersois majeur du basket féminin français des années 1990. Mais native de Cholet, dans le Maine-et-Loire. Et coach, donc pas éligible à une médaille. Caramba ! Encore raté pour les Gersois.

L'absence d'équipements sportifs constitue l'explication la plus évidente du retard des huit départements bredouilles. "Le Gers n'a été doté d'une piscine couverte qu'au milieu des années 1970, souligne Joël Bouzou. Allez sortir un champion olympique de natation dans ces conditions !" Sa discipline, le pentathlon moderne, comprend une épreuve de natation et, à l'époque, l'entraînement est spartiate : "Je me souviens avoir nagé 4 km à l'entraînement dans une eau à 15 °C. Je prenais des douches tous les quarts d'heure pour me réchauffer. A la fin, j'avais un sacré problème de souplesse d'épaule." 

En matière de piscines, il faudra attendre la Bérézina française de 1968 à Mexico pour que le général de Gaulle impulse un plan de construction de mille bassins dans l'Hexagone. Jusque-là, la France affichait un retard structurel : au début du XXe siècle, on ne comptait qu'une vingtaine de piscines sur tout le territoire contre 1 300 outre-Manche et 800 outre-Rhin, souligne la revue Histoire urbaine. D'où la concentration de médaillés en natation et en water-polo en Ile-de-France et dans le Nord, seuls territoires à en être pourvus, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.

Cent ans de solitude

Les départements isolés lors de la structuration du tissu associatif et sportif français en paient encore le prix aujourd'hui, ajoute Thierry Terret, historien de l'olympisme et délégué ministériel aux Jeux de Paris 2024 : "Jusqu'aux années 1920, la carte de la France sportive est la même que la France urbaine. Les départements qui ne se sont pas structurés ont vu fleurir une offre associative différente ou, comme en Corse, se sont développés de leur côté, sans lien avec le continent. Malheureusement pour eux, c'est à cette époque-là que la France ramenait des brassées de médailles, bien au-dessus des 30 à 40 qu'elle obtient aujourd'hui." 

En atteste le taux d'infrastructures qui épouse toujours la démographie des territoires concernés : 0,45 équipement sportif pour 10 km² en Haute-Loire, 0,32 dans le Gers, 0,48 en Corrèze. A l'inverse, Paris compte 71 équipements pour 10 km², les Hauts-de-Seine 24, le Nord 3,65 et le Rhône 2,45, selon les chiffres du ministère des Sports. "On a tendance à présenter la Corrèze comme un grand terrain vert, mais les sports qui y sont associés ne sont pas générateurs de médailles, comme la course d'orientation, très populaire chez nous, mais pas au programme des JO", illustre Jean-François Teyssandier, président du comité départemental olympique de Corrèze. S'il suffisait juste de couvrir la France de piscines olympiques, le pays compterait déjà quinze Laure Manaudou. Hélas, l'économiste Wladimir Andreff recense une quarantaine d'autres facteurs expliquant l'obtention de médailles.

Parmi eux, la démographie joue aussi. Tous les départements concernés, sauf les Deux-Sèvres, se situent au-delà de la 80e place nationale en termes de population. Moins on est nombreux sur la ligne de départ, moins on a de chance de ramener des médailles. "Un quart des habitants de la Corrèze sont licenciés dans une fédération, soit 60 000 personnes, mais on fait toujours petit à côté de la Gironde [212 000 licenciés, mais à peine 13% de la population locale]", soupire Jean-François Teyssandier.

Les Jeux étant aussi une affaire de classe sociale, ces huit départements figurent dans le dernier tiers des plus riches, sauf la très peu peuplée Corse-du-Sud (35e, statistique faussée par les résidents secondaires) et les Deux-Sèvres, décidément l'accident statistique de ce classement, qui pointent à la 55e place. "Il n'y a pas un écart énorme entre un département qui a récolté trois ou quatre médailles en un siècle et les Deux-Sèvres bloquées à zéro", nuance Pierre Lagrue, spécialiste des Jeux et auteur de plusieurs ouvrages sur l'olympisme. Plus du tiers des départements français affichent d'ailleurs moins de cinq médailles au compteur.

Un phénomène qui s'auto-entretient

Patrick Clastres, historien de l'olympisme, y voit la confirmation sportive de ce que les géographes appelaient la diagonale du vide, désormais rebaptisée "diagonale des faibles densités." "C’est tout de même logique pour les Deux-Sèvres qui ne comptent aucune ville de plus de 20 000 habitants, sauf Niort. C’est donc bien un département à profil 'faibles densités' y compris en économie si vous retirez les assurances !"   

Faible densité... de clubs, aussi. "Regardez, on a quoi à part les Chamois niortais [honnête pensionnaire de L2 de foot] ? Pour trouver un club de sport collectif d'élite, il faut aller chercher du côté de La Rochelle, en Top 14 de rugby, hors du département", constate Emmanuel Lebesson, pongiste qualifié pour les Jeux de Tokyo et originaire des Deux-Sèvres. Il souligne l'importance du maillage pour faire émerger des champions. "J'ai joué dans le meilleur club deux-sévrien jusqu'à mes 14 ans, avant de partir à Bordeaux, puis à l'Insep. Aujourd'hui, les meilleurs jeunes quittent Niort avant leurs 8 ans." Et pas sûr que les sportifs en herbe décident de choisir le tennis de table si les résultats du club local plafonnent. Vous avez dit "cercle vicieux" ?

Le pongiste Emmanuel Lebesson lors d'un match de la Coupe du monde de tennis de table face à l'Allemagne, à Doha (Qatar), le 4 mars 2021. (KARIM JAAFAR / AFP)

L'erreur du département des Deux-Sèvres est peut-être de ne pas avoir opté pour un sport porteur. C'est une hypothèse que développe l'historien de l'olympisme Stéphane Gachet, auteur d'un monumental dictionnaire des médaillés français. "Il existe des spécialisations locales qui incitent les jeunes à pratiquer davantage, comme le tir à l'arc en Picardie, alors qu'on n'associe pas forcément ce sport à ce territoire." A Compiègne, dans l'Oise, l'agrandissement du pas de tir local pour plus d'un million d'euros a suscité une belle passe d'armes au conseil municipal, rapportait en avril Le Courrier Picard (article payant)

Il ne faut pas forcément y voir une génération spontanée d'émules de Robin des bois, plutôt la volonté d'un élu local. De quoi, parfois, jouer avec un temps d'avance. Les fans de mölkky, sorte de pétanque finlandaise avec des bouts de bois qui fait fureur sur les plages, découvriront bientôt le nom d'Avrillé, commune de 14 000 habitants dans la banlieue d'Angers, prédit Clément Genty, chercheur associé aux Arts et métiers qui se pique d'olympisme. "Le club est vice-champion d'Europe de mölkky parce que l'ancien adjoint aux sports en était fan et a créé un mölkkydrome." Jusqu'ici, ça fait un peu folklorique, mais on en reparlera si les Angevins sont sacrés aux Jeux de 2048.

Cachez ce médaillé que je ne saurais voir

Etape suivante, après le savoir-faire, le faire savoir. Là encore, nos départements ont des années-lumière de retard sur nos voisins – vous n'avez qu'à regarder le Hall of Fame olympique de l'université d'Oxford. Brigitte Guibal, seule médaillée née en Lozère, se souvient bien de son retour au pays après les Jeux de Sydney, sa médaille d'argent de kayakiste autour du cou. "Un repas le midi avec Jacques Blanc, le président du conseil régional de Languedoc-Roussillon, le soir avec des gens du milieu du kayak, et depuis, quelques invitations du comité départemental olympique, en vingt ans. Je ne peux pas dire que je sois harcelée parce que je suis l'unique médaillée lozéroise !"

Un tournant s'est amorcé au moment des Jeux de Londres de 2012, amende néanmoins Stéphane Gachet. "C'était presque comme si on avait des Jeux à domicile, à une heure de Paris, ce qui a réveillé le marketing territorial. Les départements, les villes, ont enfin compris qu'il y avait de l'intérêt à valoriser ses sportifs." L'illustration la plus éclatante demeure la réception façon rock-star des nageurs de l'équipe de France, Camille Muffat, Clément Lefert et Yannick Agnel (bien que natif de Nîmes), par Christian Estrosi à Nice devant un large public, avant que l'édile leur remette une distinction locale, comme le racontait Europe 1 en 2012.

Un étalage de richesses qui remue le couteau dans la plaie des moins bien lotis. "On me rappelait que la Haute-Loire attendait sa première médaille pratiquement à chaque interview avant de participer aux Jeux", soupire Laurence Brize, spécialiste du tir, quatre olympiades au compteur entre 2004 (7e au tir à 10 mètres) et 2016. "En plus, j'étais l'unique athlète de Haute-Loire, sauf à Rio, où [le cycliste] Romain Bardet était également présent, confie-t-elle. On ne peut pas dire que ça me mettait une pression particulière."

Laurence Brize lors de l'épreuve de tir à 10 mètres des Jeux d'Athènes, le 14 août 2004. (ERIC FEFERBERG / AFP)

Remarquez, ce n'est pas parce qu'il vous tombe un médaillé tout cuit dans le bec que vous êtes obligé d'en faire quelque chose. C'est ce qui est arrivé à Clément Genty, qui a récemment réhabilité la mémoire du Bourguignon Albert Corey, dont la médaille aux Jeux de 1904 avait été attribuée aux Etats-Unis. "Corey a fui la Bourgogne avec sa famille à la fin du XIXe siècle, au moment où l'épidémie de phylloxéra dévastait le vignoble, relate l'historien. Les ouvriers agricoles se sont retrouvés dans la misère à cause de la mauvaise gestion des grands propriétaires, comme partout en France. Les mêmes grands viticulteurs qui tiennent le conseil municipal de Meursault [Côte-d'Or], sa ville natale, et qui ont catégoriquement refusé de soutenir mes démarches, parce que ça rappellerait cet épisode négatif de l'histoire de Meursault. Le vignoble, vieux de 800 ans, avait carrément dû être arraché. Pour eux, Albert Corey n'existe pas."

Nul doute que s'il était né dans les Deux-Sèvres, dans le Gers ou dans un autre département bredouille, il aurait été célébré à sa juste valeur. L'espoir existe toujours : il reste une soixantaine de médaillés olympiques des temps héroïques dont le lieu de naissance n'a pu être établi avec certitude.

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