JO 2021 : "On a essayé de m'empêcher de faire du vélo", témoigne la cycliste réfugiée afghane Masomah Ali Zada, en lice sur le contre-la-montre

Contrainte de quitter son pays où sa pratique du vélo la mettait en danger, la jeune cycliste afghane, basée à Lille, dispute le contre-la-montre des Jeux mercredi, sous la bannière de l'équipe des réfugiés.

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France Télévisions
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Masomah Ali Zada lors d'une session d'entraînement au Centre Mondial du Cyclisme à Aigle (Suisse) en préparation des Jeux de Toyko, le 1er juillet 2021. (FABRICE COFFRINI / AFP)

"Je n'arrive toujours pas à y croire. J'ai l'impression de rêver." Et pourtant, elle ne rêve pas : Masomah Ali Zada s'élancera bien mercredi 28 juillet dans l'épreuve du contre-la-montre des Jeux olympiques de Tokyo (à partir de 4h30, heure française). La cycliste d'origine afghane, qui s'entraîne depuis 2017 à Lille, fait partie des 29 athlètes sélectionnés par le Comité international olympique (CIO) pour composer l'équipe olympique des réfugiés. Une belle revanche pour celle qui a dû quitter son pays à 21 ans à cause de sa passion pour le vélo. 

Depuis l'annonce de sa sélection pour les JO, tout se bouscule pour la jeune femme qui enchaîne les interviews sur son jour de repos. "Vous ne pouvez même pas vous imaginez tout ce qu'elle a fait aujourd'hui", glisse son coach, Thierry Communal. Tout le monde s'arrache l'histoire de la cycliste de 24 ans. 

Cacher sa passion pour se protéger

Il faut dire que l'histoire est belle. Masomah Ali Zada découvre le vélo à huit ans, en Iran après avoir fui avec sa famille son Afghanistan natal, persécutée par les Talibans pour son appartenance à l'éthnie minoritaire hazada. Conquise par la discipline en 2011, une fois rentrée en Afghanistan, son talent est vite repéré puisqu'elle entre dans l'équipe féminine afghane de cyclisme avec sa petite sœur Zahra un an plus tard.

Dans un pays où voir une femme à bicyclette n'est pas accepté, voire considéré comme un pêché, les soeurs Ali Zada cachent leur passion à leur entourage (sauf à leurs parents), conscientes de braver les interdits. "Je savais que cela allait poser problème", se rappelle Masomah, que nous avons pu contacter quelques semaines avant les Jeux.

Mais peu à peu ses performances sont remarquées, jusqu'à ce qu'elle fasse l'objet d'un documentaire Arte intitulé Les petites Reines de Kaboul. La jeune cycliste et sa sœur connaissent une notoriété croissante et subissent de plus en plus de pressions. "J'étais embêtée quand j'allais m'entraîner", résume pudiquement Masomah Ali Zada dans un français quasi parfait. Un euphémisme quand on sait qu'elle recevait régulièrement "des jets de pierre, des insultes, du harcèlement, des menaces de mort des Talibans et de mariage forcé de la communauté Hazara", explique son entraîneur Thierry Communal.

Se sentant en danger, elle contacte en novembre 2016 ce même Thierry Communal et son père Patrick, amateurs de cyclisme, rencontrés lors de l'Albigeoise (une course cycliste) un peu plus tôt dans l'année. "La rencontre avec Masomah a été un moment magique", se souvient Thierry, universitaire lillois. Un moment spécial qui donnera lieu à une amitié très forte et qui va changer les vies des deux familles.

La vitesse supérieure passée en France

Touchés par l'histoire de la jeune Afghane, Thierry et Patrick Communal, ancien avocat au barreau d'Orléans, aident les Ali Zada à obtenir des visas pour la France. Après plusieurs mois de démarches, un refus, des dizaines de courriers envoyés à des parlementaires et à des médias, Masomah et sa famille décrochent le précieux sésame "le 8 mars, tout un symbole", se rappelle l'avocat, en référence à la journée mondiale du droit des femmes. 

En septembre 2017, après un court passage dans la maison de vacances des Communal en Bretagne, les deux sœurs Ali Zada rejoignent un programme à destination des demandeurs d'asile de l'université de Lille, où Masomah commence des études de génie civil. Entre deux entraînements, la jeune femme se met à rêver des JO. "En 2012, Rohullah Nikpai remportait le bronze en taekwondo, la première médaille olympique de l'histoire de l'Afghanistan. On avait suivi son combat à la télé et je me rappelle des images de la foule qui l'avait accueilli en héros à l'aéroport, se souvient la jeune cycliste. Tout le pays était derrière lui."

Dans la tête de la Lilloise d'adoption, c'est décidé : elle va tout faire pour se qualifier pour les Jeux de Tokyo, malgré les quelques réserves exprimées par son coach, soucieux de la voir réussir à l'université. 

Thierry Communal a accueilli Masomah (à droite) et Zahra (à gauche) Ali Zada et le reste de leur famille dans sa maison de vacances en Bretagne au printemps 2017. (JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP)

Une travailleuse acharnée

Pour accomplir son rêve, la jeune femme travaille très dur et s'entraîne sans relâche sur les routes des Hauts-de-France. Son dossier retient l'attention du CNOSF puis du CIO, qui lui octroie une bourse de 1500 dollars par mois (environ 1270 euros) via son programme Solidarité olympique. "Une des premières choses qui m'a marqué, c'était sa force de caractère, se rappelle Patrick Communal. Elle met toujours tout en œuvre pour arriver à ses fins, déterminée à réussir tout ce qu'elle entreprend. Masomah, c'est une personnalité hors du commun".

Un "exemple" pour tous, renchérit le coach de la cycliste, pour qui "son abnégation et son énergie forcent le respect. Elle a une force de caractère tout simplement incroyable." Pendant longtemps, "sa vie c'était vélo/études, vélo/études", poursuit Thierry Communal, impressionné de la voir passer parfois des heures "sur Google traduction et devant des vidéos YouTube" pendant ses révisions. "J'ai fait beaucoup de sacrifices", résume timidement la cycliste de 24 ans, pensive. 

Un travail colossal auquel Masomah Ali Zada "ne s'attendait pas" mais qui a fini par payer. Le 8 juin, elle est officiellement sélectionnée pour concourir sur l'épreuve contre-la-montre des Jeux olympiques de Tokyo. Une nouvelle accueillie avec beaucoup de fierté par la cycliste, qui n'a toutefois pas "encore pris conscience de ce qui (lui) arrive. J'ai l'impression d'être en plein rêve et que je vais me réveiller bientôt", explique-t-elle à quelques jours de la fin de sa préparation au Centre mondial du cyclisme UCI (Union cycliste internationale). "Tu rêves de ça pendant des années et du jour au lendemain, ça devient vrai".

"Ça récompense trois ans de travail et c'est l'aboutissement d'une belle aventure humaine", se félicite Thierry Communal, qui ne s'imaginait pas un instant "que la rencontre avec Masomah en 2017 (l'amènerait) à Tokyo"

Un message à faire passer

Si Masomah Ali Zada espère un jour pouvoir pratiquer en toute liberté son sport chez elle, pour l'heure, c'est sous la bannière de l'équipe olympique des réfugiés qu'elle va concourir le 28 juillet. "Je suis très contente et très fière de représenter les 82 millions de réfugiés de tous ces pays différents." Sa mission à Tokyo est double : donner de l'espoir aux réfugiés et surtout encourager les petites filles du monde entier à faire ce qu'elles veulent. "J'ai envie de leur dire : on a essayé de m'arrêter, mais cela a échoué. Vous aussi, vous avez le droit de faire du vélo." 

Derrière son discours rôdé et sa détermination, l'humilité de la jeune femme se fait sentir. "Elle a dans son cœur d'aider les gens et profite d'être sous les feux des projecteurs pour faire passer son beau message, mais dans la vie de tous les jours, c'est une personne très réservée", précise son coach. "Elle incarne quelque chose de fort dans une société très patriarcale tout en restant fidèle à ses origines et à sa religion, c'est quelqu'un d'entier", ajoute Patrick Communal.

À Tokyo, Masomah Ali Zada ne se fixe pas d'objectifs précis. "Je suis juste impatiente d'y être et de faire ma course. Dieu fera le meilleur des possibles pour nous", aime à dire la jeune femme, très croyante. "Les Jeux, ce sera un beau moment, quel que soit le résultat sportif", conclut Thierry Communal, qui encouragera la cycliste depuis la capitale japonaise mercredi. 

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