Interview JO de Paris 2024 : "Je vais être sous la vague pour avoir des moments magiques", explique le seul photographe accrédité pour être dans l'eau lors des épreuves de surf

Article rédigé par Thomas Destelle
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 9 min
Un surfeur sur une vague le 11 août 2023 à Teahupo'o à Tahiti, en Polynésie française, qui accueillera l'épreuve de surf des Jeux olympiques de Paris 2024. (BEN THOUARD / AFP)
À Tahiti, Benjamin Thouard devra photographier depuis l'eau les épreuves de surf aux Jeux olympiques de 2024. Ce Polynésien d’adoption nous raconte son parcours et dévoile les coulisses de son futur travail lors des JO.

Il sera aux premières loges. Benjamin Thouard est l'un des photographes accrédités pour l'épreuve de surf aux Jeux olympiques de 2024, mais il sera le seul à photographier dans l'eau au plus proche des athlètes pendant les quatre jours d'épreuve. Un défi qu'il va réaliser en quelque sorte "à la maison". La compétition de surf se déroule sur le site de Teahupo'o, à Tahiti, où il vit depuis une quinzaine d'années. Ce spécialiste des clichés aquatiques et ambassadeur de la marque Canon nous présente son métier et le défi que vont représenter les Jeux olympiques.

franceinfo : Vous avez une préparation spéciale pour ces Jeux olympiques ?

Benjamin Thouard : Il y a un défi qui va être de taille. Je vais travailler pour des agences de presse, notamment l'AFP, et je vais avoir besoin de transmettre en direct depuis l'eau mes images à Paris. Elles feront le tour du monde instantanément. C'est une grande nouveauté pour moi. C'est quelque chose qui se pratique depuis quelques années dans le milieu de la photographie, notamment sur les bords de match de football ou de tennis et grâce à du Wi-Fi ambiant. Nous, on est quand même à l'autre bout du monde, à Teahupo'o, au fin fond du Pacifique sud. La connexion est assez capricieuse. Et puis, il y a un défi parce que je suis dans l'eau.

Paris 2024 : il va photographier les surfeurs lors des JO
Paris 2024 : il va photographier les surfeurs lors des JO Paris 2024 : il va photographier les surfeurs lors des JO (franceinfo)

Et c'est inédit pour vous de photographier une compétition de surf aussi longtemps dans l'eau ?

Huit heures à la nage avec les surfeurs, je l'ai déjà fait. C'est physiquement exigeant, mais c'est largement faisable. En revanche, je ne l'ai jamais fait quatre jours d'affilée. Je pense que je vais finir bien sur les rotules à la fin. Il y a une épreuve du championnat du monde de surf qui se déroule chaque année sur cette vague de Teahupo'o qui a lieu habituellement en août et que j'ai fait un bon nombre de fois. J'ai l'habitude de ce genre d'événement et de tous les roulements de ce type de compétition.

Qu'est-ce que ça représente pour vous de photographier ces JO ?

C'est un vieux rêve, comme pour tout photographe. C'est la première fois de ma vie que je vais shooter les Jeux olympiques. C'est quand même quelque chose de grandiose. Je suis ravi d'avoir cette opportunité, d’autant que ça se passe un peu à la maison, sur cette vague de Teahupo'o que je photographie toute l'année depuis de nombreuses années. C'est excitant et un peu stressant quand même parce qu'on espère que les conditions seront au rendez-vous. On a la chance d'avoir de l'eau qui reste très claire à Teahupo'o car la vague déroule sur cette barrière de corail et non sur un fond de sable ou sur un bord de côte. Cela permet d'avoir des points de vue sous-marins un peu inédits.

"Je vais me placer sous l'eau, sous les turbulences de la vague ou derrière le surfeur sous l'eau. On arrive à voir un peu en transparence le surfeur passer dans le cadre. C'est quelque chose qui me fascine et qui me passionne. J'espère pouvoir arriver à transmettre ces émotions."

Benjamin Thouard, photographe

à franceinfo

Pendant les JO, une personne va photographier l'événement depuis le bateau et moi je serai dans l'eau. Donc j'espère avoir la liberté, entre guillemets, d'aller justement pas uniquement au-dessus de la surface, mais bel et bien sous la vague pour avoir ces moments un peu magiques et inédits, ce que les yeux du public ne peuvent pas voir.

Le surfeur brésilien Gabriel Medina lors d'une séance d'entraînement le 9 août 2023 à Teahupo'o, Tahiti, Polynésie française. (BEN THOUARD / AFP)

Comment avez-vous débuté dans la photographie ? 

Mon père et mon grand-père faisaient beaucoup de photographie. J'ai toujours vu un appareil traîner dans la famille. Mais ce n'est qu'à l'adolescence que j'ai trouvé un vieil appareil dans le grenier. Ça m'a tout de suite intrigué et attiré. J'ai acheté quelques films et je me suis mis à "shooter" un peu tout et n'importe quoi. Très rapidement, je suis allé photographier mes amis au surf. J'avais vraiment envie d'aller dans l'élément, d'aller au contact de la vague du surfeur. Je me suis construit mon propre caisson étanche. Je n'avais pas vraiment les moyens de m'en acheter un. Il était en fibre de verre et en résine. C'était assez sommaire au début, mais il me permettait d'aller dans les vagues avec un grand-angle et d'immortaliser ces moments dans l'eau.

Quelles vont être les difficultés spécifiques à prendre une photographie dans l'eau ?

La prise de vue aquatique, c'est vraiment quelque chose de très particulier. Déjà, l'appareil est dans un caisson étanche, donc on n'a pas l'appareil comme on le connaît entre les mains. Cela crée une sorte de barrière avec l'appareil, puisqu'on n'a pas accès à tous les réglages aussi facilement que quand on l'a entre les mains. On se déplace à la nage avec simplement une paire de palmes et le caisson entre les mains. C'est à la fois une question de placement et d'anticipation pour pouvoir être prêt, de cadrer, d'avoir le point et de capturer au bon moment.

"Il y a vraiment un travail d'équipe entre le surfeur et le photographe. C'est pour ça que j'ai toujours été attiré par la photographie aquatique de surf. Shooter depuis la plage ou un bateau, ça peut être spectaculaire et passionnant, mais quand on est dans l'élément avec le surfeur, c'est beaucoup plus captivant."

Benjamin Thouard, photographe

à franceinfo

Cela demande énormément d'anticipation et ça passe par plusieurs étapes. On étudie tout d'abord la météo. On sait que tel jour il va y avoir de la houle, que tel jour le vent va être favorable ou défavorable. On connaît la marée. Tout ça, ce sont des facteurs qui sont à prendre en compte, ne serait-ce que sur la houle. 

Est-ce que votre plus grosse crainte est d'avoir un accident avec un surfer ? 

Non, à ce niveau-là, on sait assez vite si on va être sur sa trajectoire, si on va le gêner, si on va être au bon endroit ou si ça ne va pas le faire. La plus grande crainte est plutôt de se faire enfermer par la vague - comme on dit dans le jargon du surf - c'est-à-dire que s'il y a une série de vagues plus grosses que les autres qui arrivent et qu'on se situe trop à l'intérieur ou trop bas sur le spot, on risque d'être écrasé par la mousse. À Teahupo'o, c'est une vague qui déroule sur le récif, donc il n'y a qu'un ou 1,5 mètre d'eau par-dessus le récif. À ce moment-là, on n'a plus la place de passer entre la vague et le récif. Donc on évite absolument de se retrouver dans ce genre de situation. Il y a un challenge d'arriver à être dans le tube avec le surfeur au bon moment. C'est une question de placement très précis et de connaissance aussi avec le surfeur. On se fait confiance mutuellement parce que certains vont passer parfois à 20 ou 30 cm de mon appareil photo.

Le surfeur australien Connor O'Leary s'entraîne le 9 août 2023 à Teahupo'o, Tahiti, Polynésie française. (BEN THOUARD / AFP)

Il y a un matériel spécial ?

On utilise par exemple beaucoup le Fisheye – un objectif ultra grand angle qui permet en fait d'avoir un champ très large – qui me permet d'être dans le tube avec le surfeur et de capter cet instant assez bref finalement du surfeur qui ride la vague vraiment au cœur du tube. J'utilise les appareils de la marque Canon qui sont des appareils photos professionnels mais qu'on trouve dans le commerce. Ils ne sont pas spéciaux, et on les place dans un caisson étanche. Selon les conditions, je vais utiliser un grand angle, un 50 mm ou un téléobjectif, je vais changer le hublot qui se trouve devant le caisson étanche et qui va me permettre de pouvoir utiliser différentes optiques depuis le haut.

"Il faut que tout soit au rendez-vous sur la même photo, c'est-à-dire avec la bonne lumière, avoir le point, mais également la bonne position du surfeur et pas une goutte d'eau au moment fatidique. C'est tout une accumulation de paramètres qu'il faut maîtriser."

Benjamin Thouard, photographe

à franceinfo

Ça va faire pas loin de 20 ans que je fais de la photo de surf et l'océan reste différent chaque jour. Même à Teahupo'o qui est le même spot, le même coin de récif avec la même orientation de houle, c'est en perpétuel changement. Il ne faut pas oublier qu'on se déplace à la nage. Il y a donc beaucoup de moments ratés. On voit quelque chose avec nos yeux mais on n'a pas le temps de photographier ou alors on n'était pas bien placé. Il faut répéter, répéter, répéter jusqu'à avoir vraiment le moment parfait.

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Pourquoi ce spot de Teahupo'o à Tahiti est mythique pour les surfeurs ?

La première particularité de la vague de Teahupo'o, c'est qu'elle offre un tube parfait. Elle prend cette forme cylindrique qui est très recherchée par les surfeurs car il s'agit vraiment de la figure maîtresse dans le surf. C'est celle qui offre le plus de points en compétition. Mais il faut arriver à en ressortir parce que sinon c'est zéro point ou presque. L'autre particularité de Teahupo'o, c'est que la vague déroule sur un petit coin de récif et donc pas sur un banc de sable a contrario des vagues qu'on peut avoir par exemple dans l'Hexagone dans le Sud-Ouest. Ce petit coin de récif ne bouge pas. La vague va dérouler au même endroit de façon très précise. Cela permet au spectateur de s'approcher très proche en bateau, même avec des vagues de dix mètres, et d'avoir un point de vue extraordinaire. On voit le surfeur juste devant nous dans le tube. C'est ce qui nous a permis d'immortaliser la vague et de la médiatiser aussi bien ces dernières années. On espère tous que les conditions seront au rendez-vous pour les Jeux olympiques.

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