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JO 2022 : dans le monde de Tess Ledeux, une tête brûlée du ski freestyle chercheuse d'or et d'exploits

À seulement 20 ans, la Savoyarde participe à ses deuxièmes Jeux olympiques, avec l’objectif de monter sur le podium pour la première fois à Pékin. À la clé, deux chances de médailles, en slopestyle et en Big Air, dont les qualifications débutent lundi.

Article rédigé par Apolline Merle, franceinfo: sport
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié
Temps de lecture : 11 min
Tess Ledeux participe à ses deuxièmes Jeux olympiques à Pékin et tentera de monter sur le podium en slopestyle et Big Air.  (Louis Garnier / Red Bull Content Pool)

Tess Ledeux n’est pas devenue double championne du monde et détentrice de deux Globes de cristal en ski freestyle par hasard. Depuis toute petite, la Savoyarde de 20 ans vit pour le goût du risque et de l’adrénaline. "Un jour, elle a sauté une barre rocheuse qui était beaucoup trop grosse pour elle. Elle s'est pris les genoux dans le nez et se l'est cassé. C’était son premier jour de freestyle en club. Elle avait neuf ans. Se prendre des gamelles, c'était son quotidien", sourit Charlie Ledeux, l’une de ses deux sœurs aînées. Ne pouvant résister à la tentation de sauter chaque petite (ou grosse) bosse se présentant sur son chemin, Tess Ledeux, skieuse spécialiste du slopestyle et du Big Air, a pris plus d'une chute. 

"Petite, j’étais intrépide, une vraie boule de feu. J’ai mis du temps à prendre conscience du danger, et à apprendre à maîtriser mes gestes, mes sauts et la discipline dans son ensemble", reconnaît l'athlète, qui a toujours skié à l’instinct. "Quand je suis entrée en équipe de France, à 14 ans, j'étais encore une tête brûlée. Je tombais beaucoup, je me faisais plein de petits bobos, qui n’étaient pas graves, mais j’avais tout le temps plein de bleus, des pouces tordus etc", se souvient la native de Bourg-Saint-Maurice (Savoie).

Tess Ledeux, à Saas-Fee, en Suisse, le 10 octobre 2020. En slopestyle, les athlètes réalisent des figures et des sauts sur une piste composée de plusieurs de rampes, sauts et obstacles. (Louis Garnier / Red Bull Content Pool)

Ce n’est que vers 17 ans que l’adolescente commence à prendre conscience du danger, et du risque que son sport peut engendrer. "Ça n’a pas été facile d’ailleurs, mais cela a fait partie de ma construction en tant qu’athlète et femme. J'avais beaucoup plus peur, c'était une autre approche de la discipline et du sport. Il m’a fallu entre un et deux ans pour m’adapter, un temps qui ne m’a pas forcément pénalisée dans ma progression mais, simplement, c'était plus dur pour moi d'aller m'entraîner. J’avais beaucoup plus de questions en tête."

L’impatience du freestyle

À peine savait-elle marcher que Tess Ledeux enfourchait déjà les skis, "à deux ans, à peine. Le ski a toujours eu une place très importante dans ma vie", témoigne-t-elle. Entre les sessions ski de l’école primaire, puis celles réalisées lors des week-ends et des vacances, Tess enchaîne les cours de ski alpin en attendant d’avoir l’âge suffisant – 7 ans – pour intégrer le club des sports de la Plagne et participer à ses premières compétitions.

Mais l’impatience de la jeune skieuse se fait de plus en plus importante, elle qui devait, à son grand dam, commencer par le ski alpin avant de passer au freestyle. "Comme pour tout le monde, il fallait savoir skier avant de savoir sauter. Cela l'a perturbée car ce n'était pas ce qu'elle voulait faire. Donc à la moindre petite bosse en bord de piste, elle était toujours dessus. Elle n’avait qu'une idée en tête : rentrer dans la section freestyle au club de la Plagne", relate Nelly Ledeux, sa maman, et propriétaire d’un restaurant de la station.

Tess Ledeux a toujours voulu vivre du ski freestyle.  (Louis Garnier / Red Bull Content Pool)

C'est à neuf ans que ses rêves deviennent réalité. "Elle a reçu une dérogation pour commencer le ski freestyle, car ils ont senti son envie, sa motivation", ajoute Nelly Ledeux. Au programme : du ski bosse, du slopestyle, du freeride. "Je n’attendais que ça", sourit Tess.

Car le ski freestyle a toujours été une évidence et une vocation pour la Savoyarde. "Quand je m'élance dans un run, j'oublie tout autour de moi, tout ce qui peut me contrarier ou me rendre heureuse. Dès que je m'élance, il n’y a plus que la technique et la descente en face de moi qui comptent", relate la skieuse, qui a "l’impression que le temps s’arrête" à chaque run.

"Je n'ai jamais pensé à faire autre chose. Quand j'étais toute petite, ajoute-t-elle, et qu'on me demandait ce que je voulais faire comme métier, je répondais : du ski freestyle. Je savais déjà que je voulais être professionnelle."

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Précocité et ascension fulgurante

Cet objectif a été le fil conducteur de sa vie. Un an après avoir rejoint l’équipe de France, elle participe à sa première Coupe du monde et remporte ses premiers succès, avec notamment une victoire en 2017 à Font-Romeu (Pyrénées-Orientales). Dès sa première année au plus haut niveau, Tess Ledeux termine 7e du classement final en Coupe du monde de slopestyle.

Les succès s’enchaîneront, avec les titres de championne du monde de slopestyle, en 2017, et de Big Air, en 2019, puis sa victoire aux Winter X Games de Big Air en 2020 (la compétition de référence dans le monde pour les pratiquants de freestyle), ses neuf victoires en Coupe du monde, les gains du petit Globle de slopestyle et du gros Globe de cristal de la Coupe du monde de ski freestyle en 2021, et enfin, cerise sur le gâteau, ses deux titres en big air et slopestyle lors des derniers X Games, le 23 janvier 2022. La Française est ainsi devenue la première à réaliser ce doublé et à réaliser un double cork 1620°, un saut alors jamais réussi chez les femmes en compétition. Une précocité qui en rappelle une autre.

"Elle fait partie de la génération Mbappé : ‘ne me parlez pas d'âge, si j'ai le niveau, j'ai le niveau.’"

Martin Roux, l’agent de Tess Ledeux

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Une ascension fulgurante suivie de près par son cousin, Kevin Rolland, vice-champion du monde 2019 de ski halfpipe. "Au départ, je l’ai laissée évoluer de son côté, puis elle a commencé à sortir du lot et a montré un gros potentiel. À ce moment-là, je l’ai guidée pour lui faire gagner du temps. Aujourd’hui encore, je la conseille quand elle a des interrogations", explique son cousin de 12 ans son aîné.

La championne du monde de slopestyle Tess Ledeux pose avec son cousin, spécialiste de halfpipe, Kevin Rolland, lors du festival Sosh Big Air à Annecy, le 7 octobre 2017. (CHRISTOPHE SIMON / AFP)

"Il a été présent à mes côtés dès mes premières années au haut niveau, souligne Tess Ledeux. Il m'a surtout montré que le haut niveau était possible. Quand on est petit, qu'on veut réussir dans ce sport, on a beaucoup de doutes et on se dit que devenir le meilleur du monde est un objectif presque inatteignable. Mais Kevin m'a montré que c'était possible."

"Elle n'est jamais aussi forte que quand la compétition commence"

Malgré ce palmarès incroyable à seulement 20 ans, Tess Ledeux est une skieuse remplie de doutes, sa plus grande faiblesse. "Elle a besoin d’être rassurée, alors que c’est l’une des filles du circuit qui envoie les plus gros sauts en termes de hauteur et d'engagement. Quand je l'appelle et que je lui demande comment se passent ses entraînements, elle me dit à chaque fois que c'est horrible. Donc j'ai arrêté de demander (rires), affirme Martin Roux, son agent depuis ses débuts. Au début, je m'alertais, mais j'ai appris que c'était sa manière de gérer les attentes autour d'elle, et elle n'est jamais aussi forte que quand la compétition commence. Elle a des objectifs bien précis mais elle ne va pas les crier sur tous les toits. C’est sa manière à elle de gérer la pression", poursuit-il.

Alors que sur la piste, Tess s’affirme avec autorité et assurance, l’athlète aux longs cheveux blonds ondulés, au large sourire et aux pommettes saillantes, redevient une jeune fille timide, réservée et en manque de confiance une fois les skis raccrochés. "Elle a du mal à se dire qu'elle fait partie des meilleures. À chaque fois qu'elle gagne, elle dit que c'est un coup de chance, qu’on a été trop gentils avec elle. Elle a toujours l'impression qu’elle ne va pas y arriver, que ce n’est pas le bon jour. Et pourtant, elle gagne", confie Nelly Ledeux, sa maman.

Toujours repousser ses limites 

"Avant une compétition, je n'ai pas souvent confiance en moi, mais une fois que je m'élance sur mes skis, je sais ce que j'ai à faire, de quoi je suis capable et que je suis à ma place", livre Tess Ledeux, qui ne "réalise pas vraiment" tout ce qu’elle a accompli. Un déni presque volontaire pour toujours repousser ses limites. "Je pars toujours comme si j'avais une page blanche à écrire. Cela fait partie de ma personnalité", affirme Tess.

"J'ai besoin de me créer de la confiance, de me prouver encore beaucoup de choses, et j'ai encore plein d'objectifs à remplir."

Tess Ledeux

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Au-delà de son palmarès, c’est bien son caractère qui impressionne ses proches. "Elle ne lâche jamais rien, témoigne Charlie Ledeux. Je suis impressionnée par sa façon de gérer les coups durs, de se relever et de revenir encore plus forte." Des propos qui font écho à ses victoires lors de la dernière Coupe du monde en 2021, qui lui ont permis de gagner le Globe de slopestyle et le Globe du général, trois mois après le décès de son père. "Pour une fille qui avait perdu son papa trois mois avant, c'est une preuve assez forte de solidité mentale", confirme son agent Martin Roux.

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Les Jeux de PyeongChang, un tournant

Cette solidité mentale, Tess Ledeux se l’est créée au fur et à mesure de sa carrière et de ses expériences. Parmi elles, celle de ses premiers Jeux olympiques à PyeongChang, en 2018, a été un tournant. À 16 ans, la plus jeune athlète de la délégation française, à qui tout réussit, est très attendue. Mais la championne du monde en titre, et l’un des grands espoirs de la France, est éliminée dès les qualifications du ski slopestyle.

La Savoyarde termine son aventure olympique à la 15e place. Une désillusion pour celle qui visait un podium d’entrée. "J’avais un énorme manque d’expérience, remarque-t-elle. J'avais dû prendre à peine huit départs sur de grosses compétitions internationales avant les JO, ce qui est très peu."

"Ce qui a été compliqué à l’époque, c'est que jusqu'à ce moment-là, tout marchait plutôt bien pour moi. Je n'arrêtais pas de monter les échelons à une vitesse incroyable. Et aux Jeux de Pyeongchang, j’ai vécu le plus gros échec de ma vie. C'est cela qui a été le plus dur à gérer."

Tess Ledeux

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Un échec duquel elle a réussi à se relever grâce au soutien de ses proches. "On l'a récupérée à la petite cuillère, confirme Nelly Ledeux, sa maman. Il y a eu trop d'engouement autour d'elle, et elle n’était pas préparée à cela. Elle pensait qu'elle avait déçu beaucoup de monde, alors que non. Le simple fait d'y participer était déjà énorme." 

"En rentrant, elle ne voulait plus skier. On ne la reconnaissait plus, se souvient à son tour Charlie, la sœur cadette. Elle a mis du temps à s’en remettre, à retrouver la motivation et l’envie. Elle a remis beaucoup de choses en cause. Mais elle a fait ce qui fallait, prendre du recul sur son sport, et c'est ce qui a permis qu'elle n’en soit pas dégoûtée."

La Française Tess Ledeux, après sa chute lors des qualifications en slopestyle, lors des Jeux olympiques de PyeongChang, en Corée du Sud, le 17 février 2018. (FAZRY ISMAIL / EPA)

Son cousin Kevin Rolland l’a aussi aidée à traverser cet échec, et à prendre du recul sur cette compétition. "Lors les Jeux de Pyeongchang, elle était une petite gamine de 16 ans, qui débarque en tant que leader et championne du monde en titre. Mais on sait à tel point que le slopestyle peut être exigeant sur les qualifications. Ce n'est pas parce que tu es le meilleur que tu vas à coup sûr te qualifier. Il suffit d'un tout petit détail pour que ça ne marche pas. Ce cas de figure pouvait arriver, sauf qu'elle l'a très mal vécu." Avant d’ajouter : "Et j'ai essayé de lui expliquer qu’il était toujours plus facile d'encaisser un échec comme celui-ci à 16 ans plutôt qu’à 25."

"Partir à Pékin le cœur léger"

Cette expérience lui a fait gagner en maturité. Et aujourd’hui, Tess Ledeux aborde les prochains JO avec plus de sérénité et compte bien profiter de l’entrée du Big Air comme discipline olympique pour multiplier ses chances de médailles. "Elle prépare d’ailleurs des sauts qui n'ont jamais été faits dans le sport féminin en freestyle", confie Martin Roux, attisant la curiosité.

Mais avant tout, celle qui mène de front sa carrière sportive et ses études avec l’objectif d’obtenir cette année son DUT technique de commercialisation, veut aborder ces nouveaux Jeux avec plus de recul qu’il y a quatre ans. "Cette expérience de Pyeongchang me servira toute ma vie, avoue Tess. En tant que sportive, on connaît forcément des échecs. Cela fait partie du jeu et c’est ce qui rend les victoires encore plus belles. Je n’ai que 20 ans, et j'ai encore plein de temps devant moi pour réaliser de belles choses." 

Comme un titre olympique à Pékin ? Fidèle à elle-même, aucune confirmation : "J'essaie de partir là-bas le cœur léger, répond simplement Tess Ledeux, et j'essaye de me dire que tout est à faire." Pour peut-être écrire une nouvelle page.

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