Pékin 2022 : l'incroyable destin d'Oksana Masters, de Tchernobyl aux podiums paralympiques

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La fondeuse américaine Oksana Masters lors de l'épreuve de cross-country de 12 km des Jeux de Pyeongchang (Corée du Sud), le 11 mars 2018. (LINTAO ZHANG / GETTY IMAGES ASIAPAC)

C'est l'histoire d'une petite fille née au mauvais endroit, au mauvais moment, les jambes en vrac et les doigts collés, qui règne sur les Jeux d'été comme hiver 30 ans plus tard.

"Je ne veux pas que vous ayez pitié de moi." Cette phrase, Oksana Masters la martèle à longueur d'interviews. Il y aurait de quoi. Derrière le palmarès conséquent de l'Américaine amputée des deux jambes (quatre titres olympiques en été et en hiver, six autres podiums, chiffres arrêtés avant le début des Jeux paralympiques de Pékin, vendredi 4 mars) se cache en effet une histoire qui frôle le sordide, avant de redonner foi en l'humanité. 

Quand au juste débute l'histoire d'Oksana Alexandrovna Bondarchuk, son nom de naissance ? Le jour où elle a poussé son premier cri, le 19 juin 1989, quelques mois avant la chute du mur de Berlin, à Khmelnytskyï, bourgade de 250 000 habitants en plein cœur de l'Ukraine ? Ou le 26 avril 1986, jour de l'accident nucléaire survenu dans la centrale de Tchernobyl ? Si le fameux nuage s'est arrêté à la frontière française, selon la légende, les retombées sont terribles en Ukraine. Oksana voit le jour sans tibias, une jambe plus courte que l'autre, six doigts à chaque main, cinq d'entre eux étant collés. Autant de malformations directement liées aux retombées radioactives. Ses parents biologiques ne roulent pas sur l'or et l'abandonnent à la naissance devant la porte d'un orphelinat. Le cauchemar ne fait que commencer.

"On avait toujours faim"

Oksana va être baladée d'orphelinat en orphelinat jusqu'à l'âge de 7 ans. On vous laisse imaginer les moyens financiers des services sociaux dans un pays dont l'économie tombe en lambeaux. "Les bons jours, on nous donnait un morceau de pain. Souvent, on allait au lit sans rien dans le ventre. On avait toujours faim. Toujours", raconte Oksana à ESPN*. Le personnel de l'orphelinat arrondit ses fins de mois en vendant le corps des enfants sous sa garde. "J'ai été violée, tous les jours, entre mes 5 ans et mes 7 ans", lâche, deux décennies plus tard, Oksana face caméra dans une vidéo poignante publiée par le site The Players Tribune*. C'est aussi de cette façon que l'apprend sa mère adoptive, Gay Masters : "Elle ne m'en avait jamais parlé. J'ai tout découvert en visionnant ce reportage."

C'est pour Gay Masters qu'Oksana s'est accrochée à la vie. Cette prof d'orthophonie américaine, désireuse d'adopter, rencontre la directrice d'une agence qui aide les parents dans leurs démarches. On lui montre une série de photos d'enfants des pays de l'Est, pour lesquels la procédure est facilitée pour une célibataire. Elle craque sur la dernière, où Oksana a 4 ans. Tant pis si l'enfant est bien plus âgée que le bébé qu'elle pensait adopter. "J'ai tout de suite su. C'était elle." Deux ans de paperasse plus tard, un soir du printemps 1996, Gay Masters récupère Oksana dans son orphelinat sordide. "Nous étions enfin une famille", glisse-t-elle dans un souffle. 

"Vous vous rappelez votre première fois dans un supermarché ? Non ? Moi, je ne l'oublierai jamais !" Oksana débarque dans l'Etat de New York et découvre Walmart un dimanche à 6 heures du matin*. Avec le décalage horaire, elle n'a pas sommeil. Et quel spectacle pour celle qui n'a connu que la misère en Ukraine ! La société de consommation à l'américaine dans toute sa splendeur, les rayonnages qui débordent de nourriture, plus qu'elle n'en a jamais vu, avec des packagings XXL, "et des sucreries, des sucreries partout !" Le rêve américain, on vous dit. "Elle trouvait qu'elle avait tellement de jouets qu'elle les offrait à ses copines, se souvient sa mère. J'ai fini par leur faire les poches, parce qu'elles étaient tout autant gâtées, mais ne lui disaient rien !"

Scooby-Doo-bilingue

La barrière de la langue est tout sauf un problème. Oksana l'apprend en trois mois. "Au bout de six semaines, elle parlait assez d'anglais pour me dire qu'elle ne pouvait pas voir en peinture la 'babouchka' avec qui elle parlait 'russki', la traductrice que j'avais engagée. Au bout de trois mois, mes amis étaient persuadés que je mentais quand je leur disais qu'elle n'avait pas appris un mot d'anglais en Ukraine." Merci la télé, plus que la babouchka : "C'est en regardant des épisodes de Scooby-Doo à la chaîne que j'ai appris l'anglais, sourit Oksana à l'évocation de ce souvenir. A ma grande surprise, j'ai découvert que les gens ne parlaient pas comme dans le dessin animé dans la vraie vie."

Entre la fin de l'enfance et le début de l'adolescence, Oksana passe régulièrement sur le billard. Pour se faire amputer les deux jambes, décoller les doigts… La crevette qui est arrivée aux Etats-Unis – "J'avais 7 ans, le fils des voisins qui en avait 3 était plus grand et plus costaud que moi" – commence à se remplumer grâce au sport. Elle essaye la danse, le twirling bâton, l'équitation, le patinage artistique… avant de découvrir l'aviron à la faveur d'un déménagement dans le Kentucky. Un hobby jusqu'à ce qu'un coach lui lâche : "Tu es trop petite pour faire quoi que ce soit de bon sur le plan d'eau !" "Il n'en fallait pas plus pour la mettre en rage et qu'elle se mette en quatre pour lui prouver qu'il avait tort", sourit Bob Hurley, témoin de la scène, qui la prend alors sous son aile. Il décrit une ado timide, mal dans ses baskets.

"Elle souffrait beaucoup du regard des autres, surtout sur ses prothèses de jambes. Elle portait été comme hiver un bas de survêtement pour les cacher. Même quand il faisait 35 °C."

Bob Hurley, coach

à franceinfo

"Après quatre ans à ramer, on a commencé à parler Jeux paralympiques", se souvient sa mère. Pour ce faire, ses coachs ont l'idée de l'associer avec Rob Jones sur l'épreuve du deux de couple mixte en vue des Paralympiques de Londres, en 2012. "La première fois que je l'ai rencontrée, j'étais sur un lit d'hôpital, raconte Jones, un vétéran de l'armée américaine qui a perdu ses deux jambes en Afghanistan. Elle m'a tout de suite impressionnée. Elle arrivait à marcher sur ses deux membres amputés. J'essayais d'apprendre, mais je n'y arrivais pas." 

La championne paralympique américaine Oksana Masters au moment de franchir la ligne d'arrivée de l'épreuve de cyclisme des Jeux paralympiques de Tokyo (Japon), le 1er septembre 2021. (EMILIO MORENATTI / AP / SIPA)

Les deux rameurs se revoient entre quatre yeux pour voir si le courant passe. "On s'est dit qu'on y allait pour l'or. En quelques minutes, c'était réglé." "Oks" et Rob passent un an à ramer, ramer, ramer, dans leur quête d'or olympique. Peu importe que le corps de la jeune femme ne soit pas parfaitement adapté à ce sport. "Je n'ai aucune force dans les doigts, explique-t-elle des années plus tard. Je cale la rame avec mes avant-bras. Quand je force trop, je suis percluse de crampes et je deviens incapable de bouger ma main. Un de mes coachs m'a même dit : 'Je ne sais pas comment tu t'y prends'."

Une "thérapie" après la souffrance

Il n'y a pas que ce point technique qui échappe aux entraîneurs. "Elle a le seuil de résistance à la souffrance le plus élevé que j'ai jamais vu", confie Brad Alan Lewis, entraîneur de l'équipe américaine. "Ce qui me donnait le plus de boulot, c'était de la convaincre de ne pas rajouter des entraînements supplémentaires ou des passages à la salle de sport quand elle devait se reposer…" Se reposer ? "J'ai dû l'obliger à prendre du temps pour elle quand elle s'est blessée, après les Jeux de Londres. Il fallait presque l'empêcher physiquement de ne pas s'entraîner, décrit Roger Payne, un autre coach de l'équipe paralympique. Combien de fois je lui ai dit : 'Oksana, je suis ton coach, je ne suis pas là pour me mettre en travers de ta route' ?"

Les performances londoniennes ont tapé dans l'œil… de la fédération de para-ski américaine, qui dépêche un coach pour proposer à la jeune femme de troquer les rames pour des skis en vue des Jeux d'hiver. Un changement tout sauf anodin. "Dans le cyclisme [sport qu'elle adopte après l'aviron], tout se passe au niveau des épaules, de la poitrine et des biceps, car il faut pousser, décrit-elle au magazine Self*. Dans le ski, il faut perdre des épaules et des bras, ça se passe dans les dorsaux et les abdos. Quand je m'y remets, c'est comme si je n'avais rien fait de tout l'été."

La championne paralympique américaine Oksana Masters pose le 12 septembre 2021 avec ses médailes olympiques, à Irvine, en Californie. (TOM PENNINGTON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Même pas besoin d'un temps d'adaptation : un an plus tard, Oksana Masters ramène deux médailles des Jeux de Sotchi. La moisson est encore meilleure à Pyeongchang, avec cinq breloques (en cinq courses !) à accrocher sur la cheminée. Pas question de se reposer sur ses lauriers avant Pékin : avec le décalage des Jeux de Tokyo à l'été 2021, Oksana s'est accordé… un repos royal d'un jour avant de basculer sur son programme sports d'hiver. D'un côté, elle affiche ses objectifs de titres, de l'autre, elle confie que sa boulimie de sport repose surtout sur son envie d'aller mieux. "Je n'ai pas fait du sport pour tout gagner, assure-t-elle, face caméra, à The Players Tribune. C'était une sorte de thérapie pour moi."

"A la fois une gagnante et une championne"

Au fur et à mesure que la championne accumule les titres, l'ado timide et susceptible laisse la place à une adulte qui inspire l'admiration. "Je la trouve bien mieux dans sa peau aujourd'hui", glisse Roger Payne. Ce que révèle cette anecdote, racontée par Bob Hurley, le coach de toujours, ou presque. "Avec Oksana, on traversait le public d'une compétition d'aviron à Boston, quand une petite fille, 4 ans maximum, demande à sa mère : 'Dis maman, pourquoi la dame a de drôles de jambes ?' La mère allait lui clouer le bec quand Oksana s'est retournée et a expliqué le fonctionnement de ses prothèses à la fillette. Quelques minutes plus tard, Oksana tenait la main de l'enfant comme si elles se connaissaient depuis toujours. Je pense que c'est ce jour-là qu'elle a compris qu'elle pouvait avoir une influence énorme sur les gens."

A commencer par son partenaire de galère, pardon, d'aviron, Rob Jones, qui raconte cette croustillante anecdote d'une soirée à la fin des Jeux de Londres: "On buvait une bière dans un bar avec des athlètes d'autres pays. Je glisse à 'Oks' qu'une des filles de l'équipe britannique, à l'autre bout de la pièce, est vraiment très jolie. Sans se démonter, elle traverse tout le bar pour le lui dire. Et… Pam est devenue ma femme depuis !"

Aujourd'hui, Oksana Masters s'est imposée comme tête de gondole du mouvement paralympique américain. Publicités pour Visa*, visage en 4x3 sur des affiches, récompenses prestigieuses comme le Laureus Award en 2020 – l'équivalent sportif des Oscars… Le fait qu'elle ait remporté une médaille olympique en ski de fond aux Jeux de Pyeongchang en 2018 avec cinq fractures du bras* passe pratiquement au second plan, quand d'autres ont bâti une carrière entière sur ce genre de faits d'armes. "Oksana est à la fois une gagnante et une championne, insiste Brad Alan Lewis. Ils sont combien, les sportifs dans ce cas ?"

La championne paralympique Oksana Masters brandit son trophée de sportive en situation de handicap de l'année, obtenu aux Laureus Awards, le 17 février 2020 à Berlin (Allemagne). (DPA / PICTURE ALLIANCE / GETTY IMAGES)

Désormais, l'Américaine veut être connue pour ses exploits sportifs et pas pour son destin, aussi rocambolesque soit-il. Comme beaucoup de champions paralympiques, elle supporte de moins en moins la petite musique larmoyante autour de son histoire. "Je vous garantis que 99% des sportifs paralympiques ne se reconnaissent pas dans la manière dont les médias les présentent. On surjoue grossièrement notre côté inspirant. Quand on se retrouve entre nous, on se lâche des 'et c'est repartiiiiiiiii.' Tout le monde connaît des difficultés. Certaines se voient juste plus que d'autres."

* Les liens suivis d'un astérisque sont en anglais.

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