JO 2022 : les Jeux de Pékin ne seront pas aussi verts qu'annoncés

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De notre envoyée spéciale à Zhangjiakou - Apolline Merle - franceinfo: sport
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Les mascottes des Jeux olympiques et paralympiques d'hiver de Pékin, Bing Dwen Dwen et Shuey Rhon Rhon, exposées à Pékin, le 10 janvier 2022. (KOJI ITO / AP / SIPA)

Malgré les promesses faites par les organisateurs, les Jeux olympiques et paralympiques de Pékin ne seront pas "respectueux de l'environnement".

“La mission de Beijing 2022 : organiser des Jeux respectueux de l'environnement, fédérateurs, ouverts et propres", écrivaient en 2019 les organisateurs des Jeux olympiques et paralympiques de Pékin. Trois ans plus tard, le décor visible sur place ne colle pas vraiment avec cet objectif écologique. Bien que les organisateurs se soient engagés à installer des parcs éoliens et panneaux solaires à proximité des lieux de compétition et à améliorer la qualité de l'air, le bilan de l’impact écologique tire plus vers le rouge que le vert.

Mais la neige se fait rare à la veille du début des Jeux d’hiver. A Zhangjiakou, les seules touches de blanc visibles recouvrent seulement les lieux d’épreuves. Les montagnes autour, elles, restent brunes. Et pour cause, la région de Pékin n’est pas connue pour ses chutes de neige. Alors, pour pallier le manque de neige de la région montagneuse de Xiaohaituo, au nord-ouest de Yanqing et Zhangjiakou, les organisateurs, qui n'ont pas répondu aux sollicitations de franceinfo: sport, ont dû fabriquer leur propre neige afin de recouvrir l’ensemble des pistes accueillant des épreuves.

À la recherche de l’or blanc

Ce travail a été colossal, car les Jeux de Pékin sont totalement dépendants de la neige artificielle, aussi appelée neige de culture. Et les conséquences d’une telle production sont nombreuses. D’abord, en consommation électrique. "Pour faire de la neige artificielle, il faut installer des centrales à neige en montagne, qui nécessitent énormément d'électricité, notamment pour pomper l'eau et l'envoyer sous forme de brume", explique Arnaud Gauffier, directeur des programmes du WWF France, organisation non gouvernementale (ONG) qui défend notamment l'environnement.

Des ouvriers préparent, à l'aide d'une dameuse, les pistes du Centre national de ski alpin, à l'occasion des Jeux olympiques d'hiver de Pékin, à Yanqing, le 12 janvier 2022. (NOEL CELIS / AFP)

Ensuite, et surtout, en consommation d'eau. "D’après les dernières données, la consommation sera autour de 2 millions de m³ pour l’ensemble de l’enneigement artificiel des sites olympiques", affirme Carmen de Jong, professeure en hydrologie, à l'université de Strasbourg. Une telle consommation d’eau dans une région semi-aride n’est pas sans répercussion. "Les conséquences sont davantage sur les autres bassins versants, d’où l'eau est prélevée. L'eau est ensuite transportée et stockée", enrichit l’enseignante.

Les réserves locales menacées

Dans le Sustainability Plan (Plan de développement durable) des Jeux de Pékin 2022, publié en 2020, les organisateurs accumulent les promesses quant à la protection de l’environnement et au contrôle de la consommation d’eau. Mais aucun chiffre n’est avancé. "Ils affirment vouloir réduire la consommation en eau pour fabriquer la neige artificielle, mais ce n’est pas possible, tranche Carmen de Jong. Pour fabriquer une telle quantité de neige, ce n’est jamais assez."

Le site du Slopestyle des Jeux olympiques d'hiver de Pékin est préparé à l'aide de canons à neige artificielle au Genting Snowpark de Chongli, à Zhangjiakou, le 25 novembre 2021.  (KOKI KATAOKA / YOMIURI / AFP)

Dans un écosystème déjà très stressé par le manque d’eau du fait du climat de la région, la production à 100 % de la neige pourrait créer des conflits sur place, notamment du point de vue agricole. "Les agriculteurs sont déjà très dépendants de la nappe phréatique et doivent payer l'eau par mètre cube pour irriguer leurs parcelles, parce que rien ne pousse sans irrigation, remarque Carmen de Jong. Si en plus, on pompe de l'eau pour créer de la neige artificielle, cela pourrait vraiment stresser les réserves locales."

"Pomper de l'eau au moment où il y en a le moins"

Surtout que cette saison correspond au temps de la sécheresse en montagne : "L'hiver est la période où il y a le moins d'eau disponible en montagne, puisque la plupart de l'eau est sous forme solide, de glace ou de neige, et par conséquent les niveaux des rivières sont très bas. On va donc pomper de l'eau au moment où il y en a le moins", poursuit Arnaud Gauffier du WWF France.

Si la question de l’eau interpelle aujourd'hui, il en sera de même dans les prochaines années. En effet, lors de la candidature chinoise, l’un des arguments phares de Pékin était que les Jeux inciteraient 300 millions de Chinois à se mettre aux sports d'hiver. Mais un tel accroissement de cette pratique dans cette région risque de mettre encore plus de pression sur les ressources en eau.

"Comme l'idée est de créer des stations de ski, il va falloir pomper de l'eau pour fabriquer de la neige, mais elles ne pourront pas fonctionner naturellement."

Carmen de Jong, professeure en hydrologie, à l'université de Strasbourg

à franceinfo: sport

La fabrication de neige artificielle pose une autre question, celle de sa qualité. "Pour faire en sorte d’abaisser le point de congélation de l'eau qu'on envoie, donc faire en sorte qu'on puisse faire de la neige à +2 ou +3 degrés et qu’elle reste plus longtemps au sol, on ajoute des adjuvants dans l’eau, explique Arnaud Gauffier. Ces adjuvants sont des produits chimiques dont on ne connaît pas encore l'effet sur les milieux naturels."

Des skieurs effectuent des tests sur la piste devant recevoir les épreuves de biathlon, à Zhangjiakou, le 28 décembre 2021.  (MOU YU / XINHUA / AFP)

Alors, même si les organisateurs assurent que cette eau ne contient pas de produits chimiques et pénétrera naturellement dans le sol lors de la fonte, le doute plane. "Comment vont-ils faire pour créer une neige qui tienne dans le temps ? Car le souci avec une telle compétition, c’est qu’il y a beaucoup de skieurs qui utilisent les pistes pour les entraînements, les compétitions. Il faut ainsi retravailler constamment la neige", souligne Carmen de Jong.

Car même une neige artificielle, dite propre, ne l’est pas vraiment totalement. "Même si on ne met aucun adjuvant, aucun sel, l'eau qui permet la fabrication de la neige artificielle est toujours d'une qualité moins bonne que l'eau de pluie naturelle, puisque cette eau a stagné dans des réservoirs", remarque la professeure en hydrologie, à l'université de Strasbourg.

"Et en Chine, ce n'est pas l'eau du site, ni de la montagne, elle vient de beaucoup plus loin."

Carmen de Jong, professeure en hydrologie

à franceinfo: sport

La majorité doit en effet être pompée sur de très longues distances, 7 km pour le site de Yanqing (où ont lieu les courses de ski alpin), et presque 40 km pour le site de Zhangjiakou (qui accueille les épreuves de biathlon). Pour alimenter ce site, c'est depuis le réservoir Yunzhou que l'eau est pompée. Cette dernière est initialement utilisée pour l'irrigation et la distribution d'eau potable à Pékin.

Une partie d’une réserve naturelle détruite 

La production de neige artificielle n’est pas la seule incohérence écologique. Une partie des pistes de ski, qui accueilleront les athlètes, ont été construites sur une réserve naturelle protégée, menaçant ainsi certaines espèces. "En 2015, des biologistes chinois avaient alerté sur le fait que cette zone était protégée, souligne Carmen de Jong. Ils ont proposé de déplacer les épreuves de ski dans un autre endroit et je pensais que le sujet était acquis. Mais je suis revenue sur les cartes des sites olympiques récemment et j'ai constaté qu'ils étaient restés sur la réserve naturelle de Songshan et notamment sur la zone centrale, soit la zone la plus importante pour la protection des espèces."

D’après l’enseignante-chercheuse, la construction et l’aménagement de ces pistes ont détruit presque 25 % de la totalité de la réserve. D’ailleurs, "la limite de la réserve naturelle de Songshan a été modifiée. La zone centrale a été déclassée et la réserve a été élargie à côté avec une nouvelle zone centrale", ajoute Carmen de Jong, qui a suivi de près les préparatifs dans cette région.

Risque d’érosion des sols

À cela s’ajoute aussi un grand risque d’érosion des sols. En effet, les organisateurs ont construit sur le site de Chongli (préfecture de Zhangjiakou) des pistes sur des gorges dans la perspective des JO. Si ces pistes n’accueilleront finalement pas d'épreuves, elles se situent cependant à proximité des sites olympiques. "Les organisateurs ont rempli entièrement ces gorges avec des sédiments. Cela est donc très vulnérable, car une gorge est toujours très érosive, surtout en été avec les pluies très fortes. C'est comme du maquillage", appuie la spécialiste. 

Photo du site de Chongli, à Zhangjiakou, montrant la construction de pistes sur des gorges. A gauche, la photo a été prise en 2004, à droite en 2019. 
 (GOOGLE EARTH)

Des terrasses agricoles ont aussi été détruites pour aménager cette fois les sites du saut à ski et du ski de fond, tous les deux situés à Zhangjiakou. "Il ne s'agit pas seulement de faire de la place pour les logements et les pistes, mais aussi de réaliser des plantations 'alpines' de conifères. Officiellement, il s'agit d'une mesure de compensation de CO2, mais la croissance est très lente à ces altitudes et latitudes et cela fait peu de sens si on détruit préalablement la biomasse des terrasses agricoles", précise Carmen de Jong.

"En réalité, il s'agit plutôt de cacher la tradition agricole de la région et de créer une atmosphère 'alpine' pour les caméras et les touristes.”

Carmen de Jong

à franceinfo: sport

"Ils construisent tout de toute pièce, s'agace Perrine Laffont, championne olympique de ski de bosses. Il n'y avait aucune structure existante avant les JO, car il n'y a pas de culture du ski en Chine. C'est énervant, car nous sommes en pleine transition écologique, et pour moi les Jeux ont des valeurs écologiques, et de pérennité. Il faut se servir des Jeux, qui sont un événement international, pour montrer l'exemple."

Trois dernières éditions loin de la neige naturelle

Toutes ces dégradations environnementales ne sont pas propres à la candidature de Pékin. Sur les trois dernières éditions, à Sotchi en 2014 et à PyeongChang en 2018, les villes hôtes ont dû créer de toute pièce le décor blanc nécessaire à l’accueil des Jeux d’hiver. "C’est un déni de la part du CIO", regrette Arnaud Gauffier du WWF France. "Les choix des sites sont très politiques, donc les considérations environnementales, de savoir s'il y a de la neige ou pas, arrivent en dernier. On l'a vu avec Sotchi en 2014, on le voit encore aujourd’hui avec Pékin. Ce sont des sites où il n'aurait jamais dû y avoir les JO."

Pour le directeur des programmes de WWF France, ces choix de pays hôte sont le reflet d’un autre constat. "On peut toujours délocaliser les JO, les amener de plus en plus haut, les éclater sur différents sites, les faire au Groenland peut-être un jour, mais on gagnera seulement quelques années. Ça va être de plus en plus compliqué de les organiser, en tout cas avec de la neige naturelle. Les jours des Jeux d’hiver sont comptés."

Un constat confirmé fin janvier par un rapport produit par des chercheurs du Sport Ecology Group de l'université anglaise de Loughborough et l'association Protect Our Winters. D'après ce rapport, sur les 21 sites ayant accueillis des Jeux d'hiver depuis Chamonix en 1924, seuls dix d'entre eux pourraient encore convenir pour accueillir un tel événement, avec des chutes de neige naturelles suffisantes, d'ici à 2050.

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