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JO de Pékin 2022 : quand les patineurs français ne laissent pas de glace les fans asiatiques

Article rédigé par Pierre Godon
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 9 min
Le patineur français Philippe Candeloro salue le public après son programme libre de la finale olympique de patinage artistique, à Nagano (Japon), le 14 février 1998. (ERIC FEFERBERG / AFP)

Au Japon, surtout, mais aussi en Chine, les patineurs tricolores sont appréciés pour leurs prestations originales, davantage que les Russes ou les Américains, jugés trop sérieux. De quoi rendre le public givré.

Le costume de D'Artagnan n'a pas le temps de prendre la poussière dans le placard de Philippe Candeloro. Une fois par an, au moins, le patineur français, double médaillé olympique à Lillehammer en 1994 et Nagano en 1998, le renfile pour un gala au Japon. De la pointe de ses patins, il fait vibrer 10 000 à 15 000 personnes, souvent des femmes entre 35 et 55 ans, le cœur du public japonais. "Vingt-quatre ans après ma dernière médaille, vous vous rendez compte", s'amuse le fantasque champion. La passion demeure intacte, cachant les quelques rides qui ont pu s'inviter sur le visage de ceux qui patinent et de celles qui applaudissent dans les gradins. "Je n'ai pas l'impression de vieillir avec elles", commente Philippe Candeloro. Le plus célèbre des patineurs français symbolise à lui tout seul la relation particulière entre les stars de la glace françaises et leurs fans asiatiques, qui va connaître un nouvel épisode à l'occasion des Jeux olympiques de Pékin.

C'est lors des Jeux de Lillehammer, en 1994, que tout commence. Sur la musique de Nino Rota, Philippe Candeloro y interprète un Parrain chaussé de patins à glace. Vêtu de noir des pieds à la tête, le catogan au vent... Rien de bien français en apparence. Et pourtant. "C'est peut-être un programme qui propose aux juges quelque chose qu'ils ne peuvent pas refuser", glisse en direct la commentatrice américaine, paraphrasant une des répliques cultes du film de Francis Ford Coppola. Elle touche du doigt ce qui fera la patte Candeloro, avant de devenir la marque de fabrique des patineurs tricolores : "S'amuser sur la glace, d'abord, divertir le public ensuite, et en dernier, seulement, penser aux juges", estime Ayako*, une Japonaise inconditionnelle de la "French Touch".

Des groupies qui fondent pour "Philippe"

"Je suis tombée amoureuse du patinage artistique en voyant la prestation de Philippe à la télévision", renchérit Misaki, une autre passionnée nipponne. Philippe Candeloro confirme : "Moi, j'ai toujours essayé d'amuser la galerie, tout en assurant une performance pour gagner une médaille." Dans un sport soumis au verdict impitoyable de juges qui doivent rester de glace le long de la patinoire, c'est tout sauf anodin... "Les patineurs américains ou russes sont si sérieux, tellement programmés pour gagner... Parfois, ils ressemblent à des machines", renchérit Ayako.

La "Candeloromania" est lancée. "Mon fan club japonais était plus actif que celui basé en France", sourit le patineur qui commente désormais les grandes épreuves sur France Télévisions. A sa tête, Yayo Matsuyama, qui ne ménageait pas sa peine : "On était des milliers à vouloir tout savoir sur lui. J'ai pris les choses en main, je me rendais dans une bibliothèque spécialisée pour récupérer les articles des journaux français. Je ne parlais pas un mot de votre langue, donc je payais ensuite un service de traduction. Google Trad et ses émules, ça n'existait pas à l'époque." Le fan club dépêche un correspondant en France pour suivre les entraînements de Philippe Candeloro à Colombes (Hauts-de-Seine), excusez du peu. Et quand le patineur retourne au bercail, le Japon n'est jamais bien loin. 

Au début, c'était ma femme Olivia qui ouvrait le courrier des fans. Mais on recevait pas mal de petites culottes, c'est vite devenu gênant. Ma sœur a vite pris le relais.

Philippe Candeloro

à franceinfo

Quand D'Artagnan débarquait sur la glace au Japon, "on était des milliers à vouloir lui lancer quelque chose", se rappelle Yayo Matsuyama. Elle n'exagère pas. "J'ai gardé tout ce que j'ai pu", confie Philippe Candeloro, qui se rappelle d'interruptions de gala de près de quinze minutes, le temps de déblayer la patinoire après ses prestations. Seule exception : les fleurs, périssables, offertes aux hôpitaux voisins. "Mais tout le reste, je le ramenais en France. Je vous laisse imaginer la tête de l'employée au guichet d'Air France quand je débarquais avec sept cartons d'excédents de bagages. Je compactais au maximum, hein ! Bon, bien souvent, c'était une fan derrière le comptoir, et il y avait moyen de négocier, parce que la Fédération refusait de prendre ces frais en charge, et ça coûtait un rein à l'époque..."

Les Français réputés moins glacials

Inutile de vous dire que cette encombrante popularité débordait largement des gradins de la patinoire. "Quand je réservais une chambre d'hôtel au Japon, il y avait une centaine de fans qui me guettaient sur le palier", se souvient Candeloro, très, peut-être trop, disponible avec ses fans. Trop démonstratif aussi ? Allez voir à partir de 2 min 37 sur la vidéo ci-dessous pour mesurer l'hystérie ambiante...

Quelques années plus tard, un Brian Joubert a instauré plus de distance. Ce qui ne l'a pas empêché de tomber sur une groupie envahissante. "J'ai une fan japonaise qui va partout où je vais, qui vient à Poitiers, regarde mes entraînements et ainsi de suite", raconte-t-il à France Bleu. Sans que ça n'altère la relation particulière qui le lie à ce pays : "Au Japon, il y a une culture différente, c'est comme une autre dimension. (...) Il y a une ambiance particulière quand on patine devant 20 000 ou 30 000 personnes, elles apportent tellement d'énergie..."

L'école française est née. "Quand je compare les patineurs français avec les Japonais, par exemple, le choix de la musique, de la chorégraphie, n'ont rien à voir. C'est ça qui rend les patineurs uniques", avance Massaomo, une autre Japonaise tombée dans la potion magique du patinage tricolore dans les années 1990. De Brian Joubert à Kevin Aymoz qui représente la France chez les hommes aux JO de Pékin, "les Japonais tombent sous le charme des athlètes qui montrent leurs émotions, leurs fragilités, plus que ceux qui font étalage de leur force". Nombre de fans japonais soutiennent ainsi les patineurs français depuis plusieurs décennies, comme d'autres ne jurent que par les rugbymen néo-zélandais ou les footballeurs brésiliens.

Les patineurs Nathalie Péchalat et Fabian Bourzat lors du Grand Prix de Chine 2010, le 12 décembre de cette année, sur le thème de "Tarzan". (CHINAFOTOPRESS / MAXPPP)

L'originalité est le maître-mot du patin "made in France". "C'est rare de voir des Français patiner sur des morceaux usés jusqu'à la corde comme Carmen", souligne Fabian Bourzat, qui, avec Nathalie Péchalat, a écrit quelques pages glorieuses de la danse sur glace tricolore.

"On a un côté beaucoup plus créatif. Les Américains et les Canadiens vont chercher d'abord à marquer des points."

Fabian Bourzat

à franceinfo

Et de poursuivre : "Nous, avec Nathalie, on cherchait à faire des choses différentes [ils ont entre autres patiné sur le thème de Tarzan ou la bande originale du Fabuleux destin d'Amélie Poulain]. Et pourquoi pas marquer l'histoire de notre sport. Tant qu'à faire !"

Aujourd'hui, le Français le plus connu du patinage artistique n'est pas forcément celui que vous croyez : "C'est le chorégraphe français Benoît Richaud, assène Jack Gallagher, journaliste basé au Japon depuis trois décennies et animateur du podcast "Ice Time". On se l'arrache, partout dans le monde. La NHK, la télévision publique japonaise, vient de lui consacrer un documentaire d'une heure."

Un public chinois de plus en plus chaud

Le Japon constitue la tête de pont du patinage en Asie. En Chine, théâtre de Jeux olympiques (pratiquement) privés de public pour cause de pandémie, le patin est au mieux un sport régional. "Ça parle aux gens dans les trois provinces du nord-est qui voient de temps en temps de la neige", s'amuse Furong, un Chinois piqué de triple lutz exilé en Allemagne. "Ce n'est que depuis que Pékin a eu les Jeux que les autorités ont vraiment commencé à promouvoir ce sport, ne serait-ce qu'en diffusant des compétitions", constate Kano, un autre amateur chinois.

Face aux fans japonais qui peuvent aller jusqu'à l'hystérie, les fans chinois traînent une réputation de réserve un brin exagérée. "Mon meilleur souvenir de public asiatique, c'était à la Coupe de Chine, décrit Fabian Bourzat. On patine sur la musique de la comédie musicale Cats, on a des costumes de chats, et pour la mise en place, on se déplace au centre de la patinoire avec des mouvements félins. A ce moment-là, on se referme l'un sur l'autre. Et le public lâche à l'unisson un 'Ooooooohhhhhh'. La même expression d'un parent qui voit un jeune enfant réussir quelque chose pour la première fois. C'était extrêmement touchant." Ce que confirme Jiaming, un des supporters chinois : "On est là pour voir de la performance de haut niveau, pas pour soutenir les Chinois." Une exception notable dans un pays aux supporters réputés chauvins.

Le patineur français Brian Joubert lors du programme libre d'une épreuve internationale à Tokyo (Japon), le 12 avril 2013. (KAZUHIRO NOGI / AFP)

Bien que réduite, la communauté des fans chinois a développé une façon bien à elle de s'approprier ses champions français. A grand renfort de surnoms, déformations de noms de famille, pas faciles à prononcer pour des locuteurs chinois. "Brian Joubert, on l'appelle 'Zhubebe' [bébé porcelet] à cause de la ressemblance phonétique, mais aussi parce que c'est un surnom mignon", s'amuse Kano. La palme revenant au duo Papadakis-Cizeron, qui portera les couleurs tricolores à Pékin, qui hérite du joli sobriquet ["鸡丝龙龙", littéralement] "Kis et Ron-Ron". Phonétiquement, il est question de dragon, symbole de chance, et de poule soie, une race de poulet chinoise au plumage particulièrement soyeux et ébouriffé . "Le dragon poule soie" ? Même les locuteurs chinois interrogés par franceinfo peinent à traduire l'idée en français, mais tous assurent que ça en jette...

Les Nord-Coréens plus frileux

De son propre aveu, Philippe Candeloro ne s'est rendu que deux ou trois fois en Chine pendant sa carrière. Il hérite quand même du surnom d'"Oncle Roro". Peut-être faut-il y voir une allusion à l'âge du capitaine. "Pour un clip de promotion des Jeux de Pékin, on m'a demandé de refaire mon programme de Napoléon, s'amuse "Oncle Roro" qui a du mal à mesurer sa popularité dans l'empire du Milieu. Je n'avais pas revêtu le costume depuis 27 ans. Non seulement je suis rentré dedans, et en plus, j'ai réussi à refermer la fermeture éclair !"

La dernière frontière du patinage en Asie, comme pour nombre d'autres sports, demeure la très fermée Corée du Nord. Où l'applaudimètre ne dépend pas forcément de votre talent sur la glace ou de votre physique qui met des paillettes dans les yeux des fans. "Le public n'applaudit que si certaines personnes, dans la tribune officielle, applaudissent d'abord, décrit Fabien Bourzat, trois galas dans le pays au compteur. On voit des spectateurs bouillonner pendant l'attente..." Comme pour les relations diplomatiques, le patinage attendra le dégel du régime de Kim Jong-un.

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