Cet article date de plus d'un an.

Avant Paris 2024, comment la surveillance de masse est devenue une discipline olympique

Article rédigé par Pierre Godon
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
La tenue de Jeux olympiques dans un pays s'accompagne d'un renforcement des lois sur la sécurité, ainsi que du déploiement de nouvelles technologies dans le domaine de la surveillance de masse. (JEREMIE LUCIANI / FRANCEINFO)
Alors que les députés français examinent le projet de loi olympique où figure l'autorisation de la surveillance algorithmique, retour sur le contexte sécuritaire des Jeux de l'ère moderne.

"Plus vite, plus haut, plus fort." Aux Jeux, les sportifs ne sont pas les seuls à tenter d'appliquer la devise olympique. En matière sécuritaire, aussi, l'objectif de dépassement se vérifie au fil des olympiades. Depuis cinq décennies, les JO ne se résument plus à un gigantesque barnum, mais aussi à un bunker d'un fort beau gabarit, avec son cortège de gadgets et de lois répressives. Dernier épisode avec Paris 2024, alors que les députés se penchent sur la loi olympique, depuis le lundi 20 mars, pour autoriser entre autres une technologie inédite en France, la surveillance algorithmique, critiquée par ses opposants tels que la Quadrature du Net.

Voir cette publication sur Instagram

Une publication partagée par franceinfo (@franceinfo)

"Sécuriser les Jeux olympiques, un cauchemar ? Presque. Je dirais que c'est surtout un sacré défi." Cela fait plus de vingt ans que Mark Camillo a eu la lourde tâche de coordonner la sécurité des Jeux de Salt Lake City (2002), quelques mois à peine après les attentats du 11-Septembre. "Chaque jour, j'étais sur la brèche. Une nouvelle crise pouvait arriver." Une angoisse qui remonte à 1968 aux Jeux de Mexico où le mythe de la fameuse "trêve olympique" avait volé en éclats pour la première fois. Dix jours avant la cérémonie d'ouverture, le pouvoir avait réprimé dans le sang des manifestations d'étudiants, écœurés par la "gabegie" d'argent déversée pour les JO. Et il faudra attendre les années 2000 pour ce scandale soit rendu public. 

Une course à l'échalote sécuritaire

Accueillir les Jeux n'est pas qu'une affaire de gros sous. C'est aussi une question d'image. Outre les enceintes flambant neuves ou rénovées, c'est toute la ville hôte qui veut apparaître sous son meilleur jour. Peu avant les Jeux de Los Angeles (1984), la municipalité avait ainsi promulgué une loi interdisant de dormir dans la rue et la police était incitée à arrêter en masse tous les délinquants. En 1996, à Atlanta, une loi avait été votée pour interdire de traverser un parking si sa voiture n'y était pas garée. A Rio, en 2016, tous les sans-abris avaient été parqués deux semaines dans les faubourgs, avant d'être autorisés à revenir une fois la flamme éteinte.

La sécurité, c'est à la fois du savoir-faire et du faire-savoir. Dans ce domaine, médaille d'or aux députés britanniques qui avaient voté en 2012 une loi autorisant l'installation de missiles sur les immeubles mitoyens du Stade olympique, faisant fi des craintes des riverains. Sur le podium, Rio et ses ballons espions, d'abord conçus pour la guerre en Irak, qui se baladent, deux semaines durant, au-dessus de la ville brésilienne. Leurs images – et bien d'autres – atterrissaient dans une salle de contrôle qui rappelle le repaire d'un méchant de James Bond.

Deux soldats en faction devant le Parc olympique de Rio de Janeiro, le 24 juillet 2016. (BUDA MENDES / GETTY IMAGES SOUTH AMERICA)

Pas une oreille qui dépasse ? C'est l'idée. Mike Wells, pilier de l'association d'opposants Games Monitor, peut en témoigner depuis les Jeux de Londres. "Tout ce que j'ai fait, c'est filmer une pelleteuse qui opérait au milieu des gens, à quelques pas du parc olympique", raconte-t-il. En ce printemps 2012, les riverains expropriés ou excédés du quartier de Stratford menaient alors une fronde contre les autorités, lesquelles finissaient à la hâte les travaux des enceintes. "Ni une, ni deux, six agents de sécurité me tombent dessus. La police débarque, avec trois voitures, sirènes hurlantes, et un hélicoptère en soutien dans le ciel."

Au poste, il assure n'avoir eu aucune chance de faire entendre sa version des faits. "Les vigiles jurent que c'est moi qui les ai attaqués. On me colle en détention provisoire. Ils ont essayé de me laisser à l'ombre jusqu'à la fin des Jeux", peste Mike Wells. Il ne passe finalement qu'une semaine derrière les barreaux, mais écope d'une mesure d'éloignement : interdiction de s'approcher à moins de 100 m du parc olympique. Tout ça pour avoir dégainé une caméra, selon son récit.

Les riverains concernés paient aussi le niveau de menace grandissant sur les Jeux. Après l'attentat de Munich contre la délégation israélienne en 1972, au sein même du village olympique, le CIO a décidé de confier aux pays hôtes la responsabilité de la sécurité des sites. Lourde tâche. "En 1984, la Turquie était la délégation la plus exposée, se souvient William Rathburn, alors en charge des Jeux pour la police de Los Angeles. La ville comptait une forte communauté arménienne et deux consuls turcs avaient été assassinés en dix ans."

La nuit, les athlètes logeaient notamment sur le campus de l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA), "où les dortoirs étaient les plus éloignés de la clôture de sécurité. S'il y avait une brèche dans notre dispositif, nous avions le temps d'intervenir". A l'époque, la fac est entourée d'une barrière sensible qui prévenait toute tentative d'intrusion. Un dispositif révolutionnaire pour l'époque, qui semble dérisoire aujourd'hui.

Un triple saut technologique

Depuis, la technologie a fait des bonds de géants et les Jeux olympiques ont, eux aussi, fait le grand saut de la révolution numérique, algorithmique et de l'intelligence artificielle. A Pékin, en 2008, le système VisioWare, implanté dans des milliers de caméras, permettait aux autorités chinoises de détecter les comportements suspects. Ou pas. Un passant qui court dans une rue déclenchait par exemple une alerte relayée au PC de surveillance, décrit le New York Times. A Sotchi, en 2014, le logiciel VibraImage détectait l'humeur de chaque personne dans une foule grâce à la reconnaissance faciale. A Athènes, en 2004, le gouvernement grec, sous la pression des Etats-Unis et du CIO, avait décidé en catimini et sans en référer au Parlement, d'installer un "SuperPanopticon". Un super accident industriel, surtout, dénonce le chercheur Minas Samatas, spécialiste de la surveillance de masse et auteur de plusieurs essais sur ce projet orwellien.

Sur le papier, il s'agissait d'un système analysant les données des caméras de la capitale grecque et écoutant tous les propos tenus, en une douzaine de langues, du grec à l'anglais en passant par le farsi, comme le décrit le Christian Science Monitor. Dans les faits, "les entreprises de sécurité ont voulu se servir des Jeux comme d'une maison-témoin pour vendre le système à de nombreux pays, dénonce Minas Samatas. Mais le logiciel global n'a jamais marché et la Grèce a géré la sécurité des Jeux à l'ancienne avec des forces de police." Le pays n'a jamais revu la couleur du milliard d'euros versé en pure perte. "C'est la crainte de tous les responsables de sécurité, analyse Mark Camillo. A Salt Lake City, nous avions privilégié des systèmes moins dernier cri, mais plus éprouvés, plus fiables." 

Un pylône recouvert de caméras de surveillance, place Tian'anmen, lors des JO de Pékin (Chine), le 4 août 2008. (JONATHAN FERREY / GETTY IMAGES ASIAPAC)

Si l'exemple grec est caricatural, les systèmes installés pour les grands événements sont rarement démontés une fois les athlètes rentrés dans leurs pénates. "Le seul exemple qui me vient à l'esprit, c'est la ville de Bâle qui avait loué des caméras de surveillance pour l'Euro 2008 de foot et qui les a démontées après la compétition", avance l'universitaire suisse Francisco Klauser, spécialiste de la surveillance des grands événements sportifs. Deux décennies après les exploits de Cathy Freeman à Sydney, la police bénéficie toujours des pouvoirs supplémentaires issus d'une loi votée quelques mois avant les Jeux. Et ce, alors que les archives gouvernementales, ouvertes en 2021, montrent que le niveau de menace était assez faible.

Une menace qui court toujours 

D'autres documents officiels ouverts au public sur le tard, en Corée du Sud cette fois, permettent de nuancer ce constat : qui a entendu parler du projet d'attaque au cocktail Molotov d'étudiants coréens mécontents contre le marathon olympique de 1988 ? "Il ne faut jamais sous-estimer le niveau de menace, met en garde Austin Duckworth, auteur d'un livre sur la sécurisation des Jeux. Les étudiants ont été arrêtés avant d'avoir pu mettre le projet à exécution. S'ils avaient réussi, il n'y aurait peut-être plus de marathon olympique ouvert gratuitement au public."

Et toutes ces couches sécuritaires n'empêchent pas l'impensable de se produire. William Rathburn, qui a également officié pour la sécurité à Atlanta, en 1996, demeure meurtri par le souvenir de l'attentat du Centennial Park, dans un parc olympique ouvert aux quatre vents, sans contrôle à l'entrée "sur décision politique du maire". Depuis, la fan-zone bouclée avec scanner corporel à l'entrée est devenue un classique du dispositif des villes-hôtes. Tout comme la "protest-zone" pour les opposants, un lieu clos où sont organisées les manifestations (par exemple à Sotchi, Pékin ou encore Rio).       

"Même si on avait bouclé le parc, le terroriste aurait pu faire sauter sa bombe dans la rue, à un endroit passant, argue l'ancien policier américain. Il a agi seul, sans en référer à personne." Il revendiquera par la suite les attentats contre un bar lesbien et une clinique pratiquant l'avortement début 1997. "C'était un loup solitaire qui était hostile à l'avortement et au socialisme, déplore William Rathburn. Il n'avait rien contre les Jeux en tant que tels. Il ne figurait pas sur la liste des menaces. Vous auriez pu déployer tous les logiciels espions que vous vouliez, je ne suis vraiment pas sûr que vous l'auriez arrêté."

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.