Turquie : une pièce de théâtre en langue kurde interdite le soir de sa première

La pièce, traduction d'une œuvre de Dario Fo, figurait au programme officiel du théâtre municipal d'Istanbul, ville dirigée par l'opposition. Les autorités turques sont intervenues peu de temps avant le lever de rideau.

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France Télévisions Rédaction Culture
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L'actrice Ruges Kirici rencontre les médias devant le théâtre municipal d'Istanbul où la pièce en langue kurde était programmée, le 13 octobre 2020 (OZAN KOSE / AFP)

Pour la première fois dans l'histoire moderne de la Turquie, une pièce de théâtre en langue kurde était programmée par un théâtre municipal à Istanbul. Mais les autorités turques ont empêché le projet de se réaliser le jour même de sa première représentation, mardi 13 octobre, ont rapporté les organisateurs de l'événement.

La pièce de théâtre Beru est une traduction en langue kurde de la pièce Klaxon et Trompettes... et Pétarades du célèbre écrivain italien Dario Fo. Elle figurait dans le programme d'octobre du théâtre municipal d'Istanbul, qui possède une dizaine de salles à travers la ville.

"Nous étions sur scène, en train d'attendre le public, quand la décision nous a été délivrée"

Créé en 1914, le théâtre municipal avait envisagé d'accueillir mardi soir la pièce mise en scène par la troupe indépendante Teatra Jiyana Nu (Théâtre de vie nouvelle) pour la première fois dans sa salle située dans le quartier de Gaziosmanpasa. "Nous étions sur scène, tout prêts et en train d'attendre les spectateurs lorsque la décision d'interdiction de la sous-préfecture nous a été délivrée", a raconté l'actrice Ruges Kirici à l'AFP.

Longtemps interdite, l'utilisation de la langue kurde dans l'espace public avait pourtant été autorisée partiellement depuis les années 1990 et plus largement depuis le début des années 2000. Le président turc Recep Tayyip Erdogan, lorsqu'il était encore Premier ministre entre 2002 et 2014, avait élargi le champs d'application de ces libertés. Il avait également tenté, avant d'abandonner en 2015, un processus de paix avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) qui mène depuis plus de trente ans une guérilla contre le pouvoir turc.

"Nous n'attendions pas une telle interdiction. Il y a eu des cas similaires dans les années 1990, mais nous pensions que tout cela était dépassé", s'est lamenté l'acteur Omer Sahin. "C'est une honte pour ce pays (..) Pourquoi jouer cette pièce en kurde serait une menace pour l'ordre public ? On allait rire ensemble à une comédie, même cela n'a pas été toléré", a affirmé de son côté Ruges Kirici.

Les autorités invoquent une "propagande du PKK"

Les autorités turques ont démenti l'interdiction de la langue kurde, justifiant leur décision par leur volonté d'empêcher "une propagande du PKK". "Faire du théâtre en kurde est bien sûr autorisé. Mais on ne peut tolérer une pièce contenant de la propagande du PKK", a déclaré Ismail Catakli, porte parole du ministère de l'Intérieur, sans donner plus de précisions.

La pièce de Dario Fo a cependant été traduite dans plusieurs langues et jouée dans de nombreux pays. Plus que la pièce elle-même, l'affiliation de la troupe de théâtre à un centre culturel vu par les autorités comme proche du PKK semble avoir déclenché l'interdiction. Des journaux proches du pouvoir s'en étaient violemment pris à la municipalité d'Istanbul, dirigée par l'opposition, dès l'annonce de l'ouverture des salles de la ville à ce qu'ils considèrent être "la troupe du théâtre du PKK".

Un durcissement du régime envers les Kurdes depuis l'échec du processus de paix avec le PKK

L'échec du processus de paix et la reprise du conflit entre l'armée turque et le PKK en 2015 a entraîné un durcissement des autorités envers les organisations kurdes. Depuis la tentative de putsch en 2016, des milieux politiques et culturels kurdes sont visés par une répression sans relâche par le gouvernement. Des avocats, des artistes, accusés d'"appartenance à une organisation terroriste", ont été emprisonnés. Certains ont mené des grèves de la faim qui leur ont été fatales ces derniers mois, comme l'avocate Ebru Timtik, ou les musiciens du collectif Grup Yorum Helin Bölek et Ibrahim Gökçek.

Les autorités turques ont aussi fait arrêter, ou ont évincé, plusieurs dizaines de maires élus sous les couleurs du HDP (Parti démocratique des peuples, prokurde) dans le sud-est de la Turquie.

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