Les Goguettes, Jean-Philippe Daguerre, le Transbordeur : ils réagissent aux annonces du président Macron sur la culture

Six personnalités très impliquées dans le secteur culturel et des spectacles ont réagi aux annonces du président Macron.

Le quartet Les Goguettes
Le quartet Les Goguettes (MARYLÈNE EYTIER - AUBONDECLIC.C)

Le chef de l'État s'est entretenu ce mercredi 6 mai dans la matinée par écrans interposés avec des artistes parmi lesquels Catherine Ringer, Stanislas Nordey, Eric Tolédano et Olivier Nakache, pour recueillir leurs aspirations et leur vision sur la place de la culture en ces temps de confinement. Au terme de ces entretiens le président a esquissé aux médias ses réflexions sur la situation actuelle de la culture, et sur les mesures qui s'imposent à brève échéance. Il y a évoqué notamment la prolongation des droits des intermittents "jusqu'à fin août 2021", la création d'un fonds d'indemnisation pour les tournages annulés et d'un "fonds festivals", le projet d'un grand programme de commandes publiques, ainsi que la volonté de renforcer le lien entre éducation et culture. 

Chanteur, musicien, metteur en scène, réalisateur, patron de salle, syndicat de producteuurs, nous avons demandé à cinq personnalités très impliquées dans le secteur culturel et des spectacles leur sentiment sur les annonces du président Macron.

Valentin Vander, chanteur des Goguettes : "Ce n'est pas au président de dire aux artistes comment se réinventer" 

Valentin Vander, chanteur des Goguettes, ce groupe de musiciens qui fait un carton sur internet en parodiant des tubes de la chanson française, de Jacques Brel à Richard Gotainer, pour s'attaquer aux ténors de la politique. Ses pastiches à la sauce du confinement cumulent plusieurs millions d’écoutes.

"Le principe de l'année blanche pour les intermittents, qui est en voie d'être assuré, me semble essentiel à la survie du secteur. Ce qui m'inquiète plus, c'est le fait que le président ne s'intéresse pas à ceux qu'on appelle 'les intermitents de l'emploi' (les chauffeurs, les traiteurs, les pigistes etc.) qui dépendent aussi de la vitalité du secteur culturel. Ces professionnels sont sans ressources depuis le mois de mars et le seront jusqu'au mois de septembre. Dans ces conditions, impossible d'être totalement satisfait des mesures annoncées."

Les Goguettes/YouTube

"Le programme de commandes publiques est plutôt un motif de réjouissance. Mais ça fait longtemps que les artistes demandent de l'engagement de la part des collectivités publiques. Faire en sorte que ce ne soit pas toujours les gros acteurs culturels qui bénéficient de financements publics, ce serait vraiment très positif pour la diversité du tissu social." 

"Ce n'est pas le rôle du président de la République de dire aux artistes ce qu'ils doivent faire pour se réinventer. Nous savons comment être créatifs, c'est notre métier. Ce que nous attendons du gouvernement, c'est qu'il mette en place des systèmes sociaux et législatifs qui nous permettent de travailler dans de bonnes conditions."

Fred Cavayé, réalisateur : "On va pouvoir reprendre les tournages plus tôt que prévu"

Auteur de six long métrages parmi lesquels Pour elle, Jeu, et Radin !, le réalisateur Fred Cavayé était en plein tournage de l’adaptation pour le cinéma de la pièce de son ami Jean-Philippe Daguerre, Adieu Monsieur Haffmann, aux quatre Molière, quand il a été mis en suspens à l’instauration du confinement généralisé.


"La principale annonce, c’est le fonds d’indemnisation pour les tournages en cours suspendus. Avec l’implication du CNC, des Sofica et des assureurs. Ça veut dire que qu’on va pouvoir reprendre les tournages plus rapidement que prévu. Maintenant il faut voir comment les assureurs vont s’adapter puisque ce genre de situation n’entrait pas jusqu’à présent dans les contrats. Je pense qu’on va pouvoir reprendre en juin, mais avec moins de personnes, que cela soit pour les figurants ou l’équipe." 

Le réalisateur français Fred Cavayé (2018)
Le réalisateur français Fred Cavayé (2018) (MEDSET FILM / MARS FILMS)

"Une autre annonce concerne le développement des coproductions européennes. C’est un peu une annonce, mais plus on initie la possibilité de faire des films avec de gros budgets qui peuvent aller sur le terrain des films américains, c’est une bonne chose. L’exception culturelle, c’est indispensable, mais il faut penser aussi à l’international. Après comment c’est possible, ça passe peut-être par la Banque européenne, des crédits d’impôts nouveaux qui pourraient lancer ces coproductions. De toute façon c’est à maintenir, car l’union fait la force."

Jean Philippe Daguerre, metteur en scène : "Mon inquiétude, ce sont les frais fixes"

Metteur en scène, acteur et directeur de la compagnie Le Grenier de Babouchka, Jean-Philippe Daguerre est l'une des figures du Off d’Avignon. Avant l'annonce de son annulation, l'homme devait présenter cette année cinq spectacles au cours du festival. 

"J’étais critique sur l’absence de débat (...) mais je retiens que l’on parle enfin des acteurs culturels.(...) La mesure importante pour les intermittents, c’est cette respiration jusqu’à août 2021 via l’année blanche. C’est positif". "Mon inquiétude, c’est les frais fixes. Tout le secteur privé est dans le flou, théâtre, productions, tourneurs, compagnies… Nous, sans recette, on n’a rien ! Je sais que sur le chantier très particulier du spectacle vivant, l’intermittence est capitale. Mais au niveau de la production des spectacles, je suis encore inquiet".

"J’ai aimé l’idée d’intervenir en milieu scolaire, de donner le goût du théâtre aux jeunes. C’est le côté positif du coronavirus : peut-être que l’on considérera vraiment l’art vivant, qu’on pourra l’emmener dans les écoles. Pour autant, attention à ne pas se recycler dans le domaine après la crise. Il faut préserver la qualité de nos spectacles".

Sébastien Llado, tromboniste de jazz : "Le président Macron fait semblant de réinventer les MJC !"

Sébastien Llado est tromboniste de jazz et enseignant en conservatoire depuis dix ans. A la fois leader de formations et sideman aux côtés de Archie Shepp, Grand Corps Malade, Chassol ou Yaël Naim, il a récemment participé aux "Concerts Confinés" de Montreuil.  


"La prise en compte de l'année noire, c'est super. Mais Emmanuel Macron me fait un peu peur quand il insiste sur la dimension sociale des artistes et les invite à passer du temps dans les écoles cet été. Il fait semblant de réinventer les MJC [ndlr : maisons de la jeunesse et de la culture] et nous propose de troquer nos festivals d'été contre de la médiation culturelle. Or j'en fais déjà, pour ma part, en tant qu'enseignant en ZEP dans des dispositifs CHAM [classe à horaires aménagés musique]. Reste à éclaircir si c'est une condition sine qua non pour prolonger nos droits..."

"Quant au programme de commandes d'État pour les créateurs de moins de 30 ans, je suis bien content pour eux, mais il me semblait qu'il existait déjà des dispositifs à leur intention. Les plus de 30 ans devraient-ils déjà demander une retraite anticipée ?"

Cyrille Bonin, directeur du Transbordeur de Villeurbanne : "50 millions pour le Centre National de la Musique ce n’est pas mal, mais pas suffisant" 

Cyrille Bonin est directeur du Transbordeur, une salle de concerts dédiée aux musiques actuelles d’une capacité de 1 800 personnes, qui a accueilli des groupes comme New Order, Angèle, Blur, Flavien Berger ou Radiohead. La salle n’est pas subventionnée et est financée par une petite structure d’actionnaires locaux.

"Il y a d’abord la question d’un fonds de 50 millions pour le Centre National de la Musique. Ce n’est pas mal mais c’est très loin d’être suffisant par rapport aux pertes globales abyssales du secteur. Ça va quand même permettre à de petites structures de surmonter le choc. Ensuite il y a la fameuse année blanche pour les intermittents du spectacle, une très bonne mesure qui va rassurer les intermittents. Sauf que je remarque qu'Emmanuel Macron a dit "je souhaite" et pas "c’est comme ça". Je ne dis pas qu’il est en train de nous enfumer mais on attend maintenant du concret car comme pour toute décision gouvernementale, cela passe par des amendements, des ordonnances, un texte de loi et ce soir il n’y a rien de tout ça".

"Ensuite, il faut qu’il y ait à nouveau des spectacles pour que les intermittents aient du travail. Or je crains que même d’ici l’été 2021 il n’y ait pas suffisamment de travail. Au début du confinement, avec les reports de concerts qui se faisaient sur la période septembre-décembre 2020, nous pensions que nous allions crouler sous les concerts au dernier trimestre. Or il y a bien les reports mais zéro nouveau concert car aucun producteur ne veut prendre aujourd’hui le risque de miser de l’argent. Enfin, quand bien même nous serions autorisés à rouvrir les salles, les mesures sanitaires impliquent de ne remplir les lieux qu’à moitié et ce n’est pas tenable économiquement. Je fais partie de ceux qui aujourd’hui sont opposés à une réouverture dans ces conditions, non pas par mauvaise volonté, mais parce que c’est impossible."

Malika Seguineau, directrice du Prodiss : "On se rend compte du bruit que fait la culture quand elle n’est pas là…"

Malika Seguineau, directrice générale du Prodiss, syndicat national du spectacle musical et de variété. Il représente plus de 350 entrepreneurs de spectacles, producteurs, diffuseurs, salles et festivals.

"Au Prodiss nous disons attention, ne nous abandonnez pas au milieu du gué. Contrairement à la plupart des entreprises qui doivent reprendre en juin, notre secteur reste à l’arrêt, interdit d’activité et ce peut-être jusqu’en 2021. On ne peut donc pas remettre nos salariés en mode temps plein. Nous demandons un soutien de nos entreprises, avec le chômage partiel, jusqu’à la reprise normale de l’activité". 

"Le président de la République a dit qu’il souhaitait préserver les droits des intermittents qui ne pourront pas travailler jusqu’en août 2021. C’est essentiel car la culture ne redémarrera pas sans intermittents. Mais nous demandons le même engagement pour nos entreprises. Parce que si vous voulez garantir les intermittents jusqu’en aout 2021 c’est que vous supposez qu’ils ne feront pas leurs heures faute de travail suffisant avant cette date." 

"Concernant les 50 millions de l’Etat annoncés pour le Centre National de la Musique, c’est important dans le contexte actuel, mais ce sera très insuffisant : les pertes annoncées de nos adhérents pourraient s’élever à plus d’un milliard à la fin de l’été ! Quant à l’annonce d’un fonds spécifique pour les festivals en lien avec les régions, nous attendons des précisions. On se doute bien que c’est en lien avec les régions parce que les retombées directes et indirectes des festivals sont très importantes pour les territoires et les pertes cette année vont être abyssales. On se rend compte du bruit que fait la culture quand elle n’est pas là…"