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Qui est Osman Kavala, éditeur et mécène turc condamné à la prison à perpétuité par le régime d'Ankara ?

Emprisonné depuis 2017, condamné lundi 25 avril à la prison à vie, Osman Kavala a œuvré pendant des années pour la défense des minorités et pour un dialogue sur les sujets les plus clivants de la société turque. Il est devenu le symbole de la répression de la société civile turque dont il est une figure majeure.

Article rédigé par franceinfo Culture avec AFP
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
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Osman Kavala sur une photo non datée publiée le 15 octobre 2021 (HANDOUT / ANADOLU CULTURE CENTER / AFP)

Depuis son incarcération en octobre 2017 à la prison de haute sécurité de Silivri, près d'Istanbul, il clamait son innocence. Lundi 25 avril, Osman Kavala a été condamné à la prison à perpétuité pour avoir tenté, selon l'accusation, de renverser le gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan. Osman Kavala ne pourra bénéficier d'aucune remise de peine, ont précisé les juges. La défense avait réclamé son acquittement pour manque de preuves et dénoncé l'acharnement du pouvoir face à un homme désigné comme un "ennemi de l'intérieur".

Depuis, des capitales occidentales comme Paris et Washington ont dénoncé la condamnation qui frappe ce philanthrope engagé, connu pour son soutien à des projets culturels portant notamment sur les droits des minorités, la question kurde et la réconciliation arméno-turque.

Un éditeur prônant le dialogue et le débat

Né en 1957 à Paris, Osman Kavala a fait des études d'économie à l'Université de Manchester, au Royaume-Uni, avant de prendre la tête de l'entreprise familiale à la mort de son père en 1982. Puis il s'est progressivement consacré à l'édition, l'art et la culture, inaugurant en 1982 la maison d'édition Iletisim, devenue l'une des plus prestigieuses de Turquie, consacrée aux ouvrages sur la démocratisation de ce pays.

Permettre à la société turque de débattre sur des sujets difficiles, dont le génocide des Arméniens, par le biais des projets culturels, sera encore une des missions d'Anadolu Kültür, une fondation qu'il a créée en 2002. Humble mais têtu ; courtois mais direct ;  directif mais jamais condescendant : ainsi parle son entourage de cet éditeur ambitieux qui n'a pas peur d'aborder les thèmes les plus sensibles et clivants.

Pour accueillir les expositions, Osman Kavala a transformé un ancien dépôt de tabac dont il avait hérité en centre culturel, aujourd'hui appelé Depo. "Je ne l'ai jamais vu rejeter quiconque qui venait avec une idée intéressante, qu'il s'agisse d'un projet littéraire ou cinématographique", raconte Asena Günal, la directrice d'Anadolu Kültür.

En prison depuis quatre ans et demi

En 2013, Osman Kavala se retrouve dans la ligne de mire des autorités turques pour son soutien aux manifestations antigouvernementales connues sous le nom de mouvement de Gezi, survenues alors que Recep Tayyip Erdogan était Premier ministre. Par la suite, les charges, que Kavala qualifiera de "fantaisistes", vont s'accumuler à son encontre, dont celles de tentative de coup d'État et d'espionnage.

Osman Kavala est arrêté le 18 octobre 2017 à l'aéroport d'Istanbul. Son incarcération fait de lui l'un des symboles de la répression contre la société civile en Turquie, en particulier depuis le putsch manqué de juillet 2016 qui a été suivi de purges massives. En 2020, alors qu'il est en prison, il est acquitté dans l'une des affaires le visant, concernant une tentative de renversement du gouvernement en 2013, mais il n'a pas le temps de profiter du moindre instant de liberté : il fait immédiatement l'objet d'un nouveau mandat d'arrêt par rapport à la tentative de putsch de 2016.

Au fil des ans, la presse turque loyale au gouvernement l'a surnommé "le milliardaire rouge", le comparant à l'homme d'affaires américain d'origine hongroise George Soros, la bête noire de plusieurs dirigeants de régimes autoritaires dans le monde. Le président Erdogan lui-même l'a plusieurs fois accusé d'être "le représentant en Turquie" de Soros et de "financer les terroristes". Son avocat, Ilkan Koyuncu, assurait quant à lui en 2020 qu'"aucune preuve" n'existait contre son client.

La Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH) a réclamé sa libération. En vain. "Prolonger ma détention sur des bases aussi fragiles équivaut à une exécution extrajudiciaire", a estimé Kavala vendredi dans un communiqué, dénonçant des "déclarations qui défient la raison et la logique". Il doit comparaître de nouveau le 26 novembre.

"Osman a toujours su apprécier la valeur des initiatives civiles pour le bien commun", affirme Emma Sinclair-Webb, de l'ONG Human Rights Watch. "Il est la dernière personne qui pourrait soutenir un coup d'État. C'est révoltant de le voir pris pour cible dans un jeu politique incompréhensible."

Des manifestants brandissent une banderole sur laquelle est écrit "Justice pour tous" en réaction à la condamnation d'Osman Kavala, le 26 avril 2022 à Istanbul (OZAN KOSE / AFP)

Paris "déplore" la condamnation de Kavala, Washington "troublé et déçu"

Après l'annonce de la condamnation d'Osman Kavala, la France a "vivement déploré" mardi 26 avril la condamnation à la perpétuité du mécène turc et a réclamé sa "libération immédiate" ainsi que "l'abandon de toutes les charges pesant contre lui". "Cette figure de la société civile est détenue depuis plus de quatre ans et demi, en violation des obligations internationales de la Turquie", notamment au titre de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales, a déclaré la porte-parole du ministère français des Affaires étrangères.

Le Conseil de l'Europe, qui a déjà entamé une procédure de sanction à l'égard d'Ankara en raison de son refus de coopérer dans ce dossier, a réclamé une nouvelle fois mardi la libération "sans plus attendre" de l'éditeur et mécène. "Je suis profondément déçu par la condamnation à la détention à perpétuité prononcée hier par un tribunal d'Istanbul à l'encontre d'Osman Kavala", a regretté le président de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE), Tiny Kox, dans un communiqué.

Les États-Unis sont dits lundi  25 avril "profondément troublés et déçus" par la condamnation à la prison à perpétuité du mécène turc. "Sa condamnation injuste est contraire au respect des droits humains, des libertés fondamentales et de l'État de droit", a dit dans un communiqué le porte-parole du département d'État, Ned Price, en appelant les autorités turques à le libérer.

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