Qui était Douch, l’ancien tortionnaire khmer rouge mort à l'âge de 77 ans ?

Chef de la prison de Tuol Sleng à Phnom Penh, où des milliers de personnes ont été torturées et tuées entre 1975 et 1979, Kaing Guek Eav est mort mardi 1er septembre à l'hôpital. Il avait été condamné à la perpétuité en 2012. 

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Kaing Guek Eav, mieux connu sous le nom de Douch, lors de sa comparution devant le tribunal cambodgien parrainé par l'ONU pour juger les principaux responsables khmers rouges, le 20 mars 2012, à Phnom Penh, en Cambodge. (NHET SOKHENG / ECCC / AFP)

L'ancien tortionnaire cambodgien Douch est mort mardi 1er septembre à l'hôpital, à l'âge de 77 ans. Chef du plus redoutable centre de détention sous le régime des Khmers rouges, Kaing Guek Eav, alias Douch, avait été condamné en 2012 à la réclusion à perpétuité pour crimes contre l’humanité, torture et meurtres. Retour sur le profil de ce bourreau méthodique et zélé.

Le chef du camp S-21

Né le 17 novembre 1942 dans un village de la province de Kompong Thom, au nord de Phnom Penh, Douch a été professeur de mathématiques avant de rejoindre les Khmers rouges en 1967. La dictature ultra-maoïste dirigée par Pol Pot prend le pouvoir au Cambodge en 1975. Douch devient alors le chef de la terrible prison de Tuol Sleng à Phnom Penh, également connue sous le nom de S-21. Dans ce camp, 15 000 personnes ont été torturées avant d'être exécutées entre 1975 et 1979. Au total, sous le régime des Khmers rouges, quelque deux millions de personnes ont été tuées.

Après la chute du régime en 1979, tombé sous les chenilles des chars du Vietnam socialiste, "frère ennemi", Kaing Guek Eav a continué d'appartenir au mouvement puis il a travaillé pour des organisations humanitaires. Après des années à se cacher, il a été démasqué en 1999 par un photographe irlandais, Nic Dunlop, et arrêté. Après avoir visité le camp S-21, transformé en musée du génocide, le reporter a arpenté le Cambodge avec une photo du tortionnaire dans son portefeuille. Il est alors tombé face à face avec lui en se promenant dans un village. "C'était Douch. Je l'ai su immédiatement", racontait-il au moment du procès.

Un tortionnaire "méticuleux"

"Méticuleux, consciencieux, attentif à être bien considéré par ses supérieurs", selon les psychiatres, le tortionnaire avait tenu une administration rigoureuse des activités de la prison. Lors de son procès, l'accusation a décrit son "enthousiasme et sa méticulosité dans chacune de ses tâches", sa "fierté" de diriger le centre de torture et "son indifférence à la souffrance" d'autrui. Les témoignages ont mis en évidence la torture, la cruauté en guise de méthode politique, les exécutions, la terreur qui régnait à Tuol Sleng. 

Devant ses juges, lors du premier procès, Douch a longuement expliqué la signification des tombereaux de documents découverts dans la prison à la chute du régime, et le processus au cours duquel les suppliciés étaient ensuite emmenés sur un site d'exécution à quelques kilomètres de là. L'ethnologue français François Bizot, trois mois captif de Douch en 1971 dans la jungle, a évoqué la "sincérité fondamentale d'un homme".

J'avais en face de moi un homme, communiste, marxiste (...) prêt à donner sa vie pour la Révolution, et qui accomplissait la mission qui lui avait été attribuée.

L'ethnologue François Bizot

lors du premier procès de "Douch"

Antonya Tioulong, partie civile, a ainsi raconté l'histoire de sa sœur, tuée dans le camp S-21. "Sur son interrogatoire, Douch était très méticuleux, car il maintenait des fichiers et des archives de façon très précise sur ses prisonniers. Il lui a fait avouer qu'elle était membre à la fois de la CIA et du KGB. Est-ce que vous vous rendez compte vraiment de la farce que ça pouvait être ? relate-t-elle. Il fallait accumuler un nombre incroyable de preuves pour justifier l'exécution finale. A la fin de la fiche, il y a la cause de la mort et la date de la mort en avril 1976 : battue à mort." 

Une personnalité profondément ambiguë

Douch laisse finalement l'image d'un personnage ambivalent, capable de coopérer avec la justice et de pleurer d'émotion devant le tribunal, ou de faire volte-face et de plaider l'incompétence de la cour. Pendant son premier procès, entre mars et novembre 2009, ce petit homme aux cheveux poivre et sel et au regard puissant avait d'abord endossé les faits qui lui étaient reprochés. "Je suis responsable émotionnellement et légalement", avait-il reconnu. Converti au christianisme dans les années 1990, il avait alors demandé pardon aux rares survivants et familles des victimes, acceptant d'être condamné à "la peine la plus stricte".

Mais au dernier jour de l'audience de son premier procès, il s'était offert un retentissant coup de théâtre, arguant qu'il n'était qu'un serviteur et non un haut responsable du régime et qu'il échappait donc à la compétence du tribunal. Une stratégie qui ne lui a pas valu la clémence des juges de ce tribunal parrainé par l'ONU. Kaing Guek Eav a été le premier Khmer rouge condamné pour crimes de guerre. En 2010, en première instance, une peine de 30 ans de prison a été prononcée à son encontre. Puis, deux ans plus tard, en appel, il a été condamné à la perpétuité.

Il a ensuite été un témoin-clé dans le procès de trois dirigeants khmers rouges, les seuls à avoir dû répondre de la mort de deux millions de personnes. Douch avait alors expliqué que la politique du régime consistait à "écraser" les prisonniers.

Mais s'il n'a rien renié de son rôle de patron du camp, il s'est dépeint aussi comme prisonnier d'une doctrine, incapable de dire non. Il a ainsi refusé d'endosser un rôle politique au sein du régime khmer rouge, se réfugiant derrière la peur d'être abattu pour justifier son zèle. Finalement, Douch n'a eu "aucun regret", estime Youk Chang, chef du Centre de documentation du Cambodge, un organisme de recherche qui a fourni de nombreuses preuves au tribunal. "J'espère que son décès apportera un peu de réconfort aux vivants et que les morts pourront enfin reposer en paix."

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