Libération de Paris en 1944 : pourquoi Claude Mademba Sy était-il le seul soldat noir de la 2e DB ?

Claude Mademba Sy est un héros méconnu. Le 25 août 1944, il est pourtant l’un des libérateurs de Paris. Si Claude Mademba Sy est le seul Noir de la division du général Leclerc à être entré dans la capitale française, cela est dû au fait qu'à cette époque, les Américains refusaient des hommes de couleur dans l’arme blindée. 

25 août 1944, des Parisiens acclament des chars de la 2e Division blindée du général Leclerc entrant dans Paris.
25 août 1944, des Parisiens acclament des chars de la 2e Division blindée du général Leclerc entrant dans Paris. (COLL-DITE/USIS / AFP)

Dans les images de la libération de Paris en août 1944, on ne voit pas le visage de Claude Mademba Sy. Pourtant, il était là, au milieu des 15 000 hommes et des 200 chars, notamment ceux de républicains espagnols, de la division Leclerc venus soutenir les résistants dirigés par Henri Rol-Tanguy. Dans cette division de la France libre, il était le seul Noir, car les Américains, dont dépendait la 2e DB, ne voulaient pas d'hommes de couleur dans les forces blindées. 

Ancien officier supérieur de l'armée française, Claude Mademba Sy, décédé à 90 ans en 2014, est né le 11 décembre 1923 à Versailles où son père Abdel Kader, commandant d'infanterie coloniale, était en stage. Son histoire est un peu celle des rapports entre la France et l'Afrique coloniale.

Un grand-père nommé officier par Gallieni

Descendant d’une lignée de soldat, son grand-père fut nommé officier "indigène" par Joseph Gallieni, alors gouverneur général du Soudan français (devenu Afrique occidentale française). Son père fut le premier chef de bataillon (commandant) noir de l'armée française. Trois de ses oncles furent tués pendant la Première guerre mondiale dans la Somme, à Verdun et au Chemin des Dames.

"Jusqu’à l’âge de 8 ans, Claude Mademba Sy ne verra pas beaucoup la France, son père ayant successivement été affecté à Magascadar, au Mali et au Sénégal. Ce dernier meurt d’une pneumonie en 1932. Le jeune garçon devient alors pupille de la Nation", raconte le site Opex360.

Régiment de marche du Tchad et débarquement à Utah Beach

En 1943, à Tunis où sa mère s'est installée, Claude Mademba Sy rejoint le régiment de tirailleurs sénégalais du Tchad, devenu régiment de marche du Tchad (RMT), qui intègre la 2e Division blindée (2e DB). Sous-officier dans ce prestigieux régiment commandé par le général Leclerc, qui a débarqué le 1er août 1944 à Utah Beach, il participe à la campagne de Normandie, à la libération de Paris et de Strasbourg, ainsi qu'à la prise du "nid d'aigle" de Hitler à Berchtesgaden, près de Munich.

Lors de la libération de Paris, il est le seul Noir de la division commandée par le général Leclerc. En effet, ce dernier a été obligé de se plier aux règles ségrégationnistes américaines de l’époque. Son unité, partie d’Afrique, appelée colonne Leclerc en 1941 lors de la victoire de Koufra (Libye), prit officiellement le nom de 2e DB en 1943 au Maroc.

Cette 2e DB, fusion de troupes d’Afrique et de l'unité de Leclerc, est équipée en chars et matériels par les Américains, alors opposés à la présence des Noirs dans les divisions blindées. 

Le Franco-Sénégalais Claude Mademba Sy (deuxième à gauche) avec des vétérans lors de la \"Journée du tirailleur\" à Dakar en 2008
Le Franco-Sénégalais Claude Mademba Sy (deuxième à gauche) avec des vétérans lors de la "Journée du tirailleur" à Dakar en 2008 (BERNARD EDINGER / AFP)

"Les Américains ont envoyé à la division Leclerc des directives ségrégationnistes"

"En 1943, c’est un fait, les Américains ont envoyé à la division Leclerc des directives ségrégationnistes", explique l’historienne spécialiste de la Seconde guerre mondiale Christine Levisse-Touzé dans Libération.

"À l’époque, l’armée américaine est encore presque totalement 'ségréguée'. Les soldats blancs et les soldats noirs sont dans des unités séparées et les soldats noirs vont, par ailleurs, être confinés, au cours de la guerre, dans des tâches subalternes... bien qu’absolument nécessaires et souvent dangereuses, l’intendance et les transports" , témoigne un soldat noir américain Thomas Russell Jones

L'historien Jean-François Muracciole, dans La libération de Paris, 19-26 août 1944, écrit à propos de la division Leclerc qu’il "était inconcevable pour les Américains que cette division ayant vocation à entrer dans Paris, soit formée même partiellement de soldats noirs". Il cite une note du général Walter Bedell-Smith, chef d'état-major d'Eisenhower, qui écrit: "Il est hautement désirable que la division soit composée de personnels blancs".  

Résultat, le général Leclerc qui dépend entièrement de l’armée américaine pour son équipement et sa logistique, est forcé de suivre les consignes américaines : pas de Noirs dans une division blindée. "En conséquence, le général Leclerc se sépare des 3 603 citoyens de l’empire que compte alors sa division. Tous se retrouvent contraints de choisir entre la démobilisation et l’intégration d’une division d’infanterie. Tous sauf un : Claude Mademba Sy, tirailleur sénégalais et pupille de la nation", écrit Libération. "C’est parce qu’il a fait des études et grâce à son statut de citoyen français, et non de citoyen de l’empire, qu’il a pu rester jusqu’au bout", précise Christine Levisse-Touzé. 

Selon des historiens, ce sont bien des raisons raciales qui poussent les Américains à se priver des soldats noirs. "Lors de son entrée à Paris, la 2e DB comptait en effet dans ses rangs d’autres soldats africains : quelque 1300 soldats maghrébins", précise France24. 

Défenseur de la décristallisation des pensions des anciens combattants africains

Resté dans l’armée, Claude Mademba Sy termine sa carrière comme commandant du 9e bataillon d'infanterie de marine (Bima) après avoir participé aux guerres coloniales en Indochine et en Algérie. 

Il fut le grand défenseur de la décristallisation des pensions des anciens combattants africains au sein du Conseil national pour la défense des anciens combattants de l'Union française ou de la Communauté, autrement dit des ex-colonies. Il avait dénoncé avec véhémence la cristallisation (gel) appliquée depuis 1959 aux pensions de ces anciens combattants. "Quand on est amoureux de ce pays qu’est la France, on ne comprend pas cette bassesse, cette bêtise, cette ignominie", disait ce soldat mort en 2014... Un siècle après l'arrivée des "tirailleurs sénégalais" pour la guerre de 1914.