"L'aventure Champollion" à la BnF : une exposition savante et passionnante dans les pas du père de l'égyptologie

Deux cents ans que Jean-François Champollion a percé les secrets des hiéroglyphes. Pour célébrer ce bicentenaire, la BnF retrace le parcours du savant à travers une exposition riche de 350 pièces.

Article rédigé par
Nisrine Manai - franceinfo Culture
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Sethi Ier et Hathor, par Jean-François Champollion et Alexandre Duchesne, dans les "Monuments de l’Égypte et de la Nubie", 1835-1845. (BNF)

"Je tiens l’affaire !". 1822, rue Mazarine à Paris. Jean-François Champollion rend visite à son frère Jacques-Joseph pour lui annoncer une découverte de taille : il a réussi à déchiffrer les premiers hiéroglyphes inscrits sur des cartouches royaux (ces boucles ovales entourant le nom et le prénom du pharaon). Une avancée de taille puisque cela fait plus de 1500 ans que s’est perdue la signification de ces symboles, devenus au fil des siècles sujets aux théories les plus mystiques.

Pour célébrer le bicentenaire de cette découverte, la Bibliothèque nationale de France (BnF) organise jusqu'au 24 juillet une exposition dans les pas de ce savant, père de l’égyptologie. Nous la découvrons lors d'une visite pour la presse. 

Dessin de l’ostracon du bélier d’Amon conservé à Turin, fait par Jean-François Champollion, 1824-1826. (BNF)
Pour retracer le parcours du savant, les commissaires d’exposition se sont basées sur les 88 volumes de notes et de dessins de la main de Champollion conservés par la BnF. “Ses papiers [...] peuvent être rapprochés de nombreuses œuvres qu'il a pu lui-même voir directement à Turin, au Louvre ou dans d'autres collections comme celle du Cabinet des Antiques de la Bibliothèque nationale. Et grâce à des prêts,[...] on peut rapprocher et mettre en regard ces documents dans la perspective de restituer la démarche du savant”, raconte au micro lors de la visite Vanessa Desclaux, l’une des commissaires d’exposition.

Papyrus mythologique de Tanytamon. (BNF)

Au total, plus de 350 pièces - du papyrus Prisse surnommé le "plus ancien livre du monde" au sarcophage de Padiimenipet - redonnent vie à une civilisation qui s’était fait oublier pendant plus d’un millénaire quand vient Champollion. Trace de son passage, également visible à la BnF, les lunettes de soleil - que l’on pourrait confondre avec celles de John Lennon - dont il ne se séparait jamais lors de ses fouilles.

Paire de lunettes de soleil et leur étui ainsi que la pipe de Champollion, prêtés par la famille de l'égyptologue à l'occasion de l'exposition "L'aventure Champollion" à la BnF. (NISRINE MANAI / FRANCEINFO CULTURE)

Une passion française

Pensée de manière thématique et non chronologique, l’exposition débute par la célèbre Lettre à M.Dacier. Alors qu’il est à peine âgé de 32 ans, Jean-François Champollion publie ce texte de quarante pages à destination du secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres pour annoncer qu’il vient de déchiffrer les hiéroglyphes. "C'est un système complexe, une écriture tout à la fois figurative, symbolique et phonétique, dans un même texte, une même phrase, je dirais presque dans un même mot", explique Champollion dans son Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens.

Une révolution quand on apprend grâce à l'exposition que pendant plusieurs siècles en Europe, dans le bassin méditérannéen ou encore dans le monde arabe, les hiéroglyphes sont réduits à des symboles païens et magiques. Derrière les vitrines, des talismans aux inscriptions magiques attisent la curiosité des visiteurs.

Portrait de Jean-François Champollion par Léon Cogniet. (Gaëlle Deleflie)

Pour entamer ses recherches, Champollion s’est appuyé sur une documentation monumentale engendrée par l’expédition de Napoléon Bonaparte en Egypte entre 1798 et 1801. En 1809, les vingt-trois volumes de la Description de l’Egypte réunissant le travail de dessinateurs et savants ayant accompagné l’empereur sont publiés et permettent de mieux faire connaître l’Egypte à la France. "La Description de l'Égypte en 23 volumes va véritablement faire connaître à l'Europe entière l'Égypte telle qu'on ne la connaissait pas", souligne Valérie Desclaux, tournée vers la collection installée sous un cube de verre.

La pierre de Rosette, clé de l’énigme

L’expédition de Bonaparte rapportera en France un autre objet, clé de l’énigme de l’écriture égyptienne : la pierre de Rosette. Découverte en 1799 par l’officier Bouchard à quelques kilomètres d'Alexandrie, ce morceau de stèle a la particularité de porter un texte administratif gravé en hiéroglyphe (forme savante), en démotique (l'écriture cursive correspondant à la langue parlée des anciens Egyptiens) et en grec.

Confisqué aux Français par les Anglais qui les battent à Canope, le fragment d’origine d’un mètre douze de haut et de plus de 700 kilos est exposé au British Museum. La BnF nous présente une de ses reproductions. "On a trouvé un moulage qui est dans les collections de la BnF et on a trouvé intéressant de l'exposer pour donner une idée de la matérialité de la pierre, son épaisseur, et de restituer aussi le texte tel qu'avaient pu voir les premiers égyptologues", raconte Hélène Virenque, autre commissaire d’exposition entourée d’une vingtaine de visiteurs qui tentent de se rapprocher pour examiner la stèle de plus près.

Moulage de la pierre de Rosette, appartenant aux collections de la BnF. (NISRINE MANAI / FRANCEINFO CULTURE)

"On dit souvent que l'égyptologie est une science française grâce à cette trinité : l’expédition de Bonaparte qui a mis au jour la pierre de Rosette, Champollion qui déchiffre les hiéroglyphes et ensuite Auguste Mariette qui crée le service des antiquités de l’Egypte. Trois Français clé qui œuvrent à la redécouverte de l’Egypte", ajoute l'égyptologue.

Deux frères

Si Champollion s'intéresse tant à cette pierre, c’est en partie grâce à son frère aîné, Jacques-Joseph Champollion. "Jacques-Joseph va orienter, encourager Jean-François à travailler sur les copies qui avaient été faites par les savants français lorsque la pierre de Rosette était encore en Égypte et qui vont circuler dans les milieux académiques universitaires à Paris et plus tard en Europe".

Champollion va alors mettre en parallèle les trois écritures. Lui, qui est helléniste, va passer par le grec pour découper les deux autres versions du texte. Mais cela ne suffira pas pour déchiffrer l’entièreté du texte et le polyglotte se retrouve freiné dans son analyse."Pourquoi tu ne traduirais pas l'inscription grecque en copte, toi qui dis que le copte est la suite de l'écriture de la langue pharaonique. Peut-être qu’en passant par le copte, tu pourras comprendre la structure de la langue égyptienne", lui suggère son grand frère.

L’intuition de son aîné est la bonne puisque le 14 septembre 1822, il parvient à déchiffrer dans le texte les cartouches royaux des deux plus grands pharaons : Ramsès et Thoutmosis.

Page du carnet personnel de Champollion qui traduit le nom de Cléopâtre. (BNF)

"C’est émouvant", susurre une visiteuse, le regard rivé sur le carnet personnel de Champollion qui réunit les noms et épithètes des souverains persans, grecs et romains de l’Egypte.

"Carte de visite à la postérité"

Jacques-Joseph a une importance fondamentale dans la postérité des travaux de recherche de son cadet. Conservateur au département des manuscrits entre 1828 et 1848, il va réussir à faire acquérir les manuscrits de son frère par l'Etat. Documents qui rejoindront la Bibliothèque nationale qui classera, reliera et rassemblera tous les travaux de recherches de l'égyptologue.

Jacques-Joseph veillera également à la publication posthume de la Grammaire égyptienne, ouvrage que Champollion considère comme une "carte de visite à la postérité", comme il le dit lui-même. "Et je trouve toujours émouvant de voir le dos de cette grammaire où le grand frère a noté le nom de Champollion dans un cartouche avec des signes hiéroglyphiques, comme pour marquer l’aboutissement du travail de son petit frère", glisse Vanessa Desclaux, la main tendue vers le livre exposé aux visiteurs.

Dos de la "Grammaire égyptienne" de Jean-François Champollion portant son nom dans un cartouche royal, à la demande de son frère aîné. (NISRINE MANAI / FRANCEINFO CULTURE)

Figure de la culture populaire

Après 1832, Champollion devient une figure fréquemment reprise dans la culture populaire où il est représenté comme le déchiffreur par excellence. Ses nombreux textes et dessins réalisés lors de ses voyages dans la Vallée du Nil deviennent sources d’inspiration. Paul Lormier, chef de l’habillement de l’Opéra de Paris de 1828 à 1875, s’inspire notamment de ses publications posthumes pour créer des costumes pour L’Enfant Prodigue, un opéra d’Eugène Scribe. Accroché à côté de la reproduction d'un dessin de Champollion dont il s'est inspiré, le croquis de Paul Lormier est frapant de ressemblance.

Reproduction de la planche issue de Monuments de l'Egypte et de la Nubie, d'après les dessins exécutés sur les lieux, sous la direction de Jean-François Champollion, 1835-1845. (NISRINE MANAI / FRANCEINFO CULTURE)

Croquis de Paul Lormier, chef de l’habillement de l’Opéra de Paris de 1828 à 1875, pour "L’Enfant Prodigue" d’Eugène Scribe. (NISRINE MANAI / FRANCEINFO CULTURE)

Vu comme une sorte de détective-archéologue par la littérature jeunesse, Champollion a inspiré de nombreux écrivains et dessinateurs. En 1950, le père de Blake et Mortimer, Edgar P. Jacobs, consulte les ouvrages du savant pour réaliser le scénario du Mystère de la Grande Pyramide. S'il fait figure de génie mélancolique chez Gérard Macé dans Le dernier des Egyptiens, Champollion apparaît plutôt en filigrane dans une enquête menée par les détectives de la série de romans policiers San Antonio. Les héros se retrouvent à Figeac, la ville natale du savant et où le conservateur du musée Champollion s’appelle… Pierre Derhozaite (à prononcer comme pierre de Rosette. Vous nous suivez ?).

"L'aventure Champollion. Dans le secret des hiéroglyphes", jusqu'au 24 juillet 2022 - BnF I François-Mitterrand quai François-Mauriac - 75013 PARIS Entrée Est - Du mardi au samedi 10h > 19h, dimanche 13h > 19h Fermeture lundi et jours fériés - Entrée : 9 euros, tarif réduit 7euros. Gratuit avec le pass BnF lecture/cultur)

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Archéologie

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.