Zimbabwe : l'étrange semaine de l'écrivaine Tsitsi Dangarembga, sélectionnée pour un grand prix littéraire puis arrêtée

Il y a quelques jours, Tsitsi Dangarembga apprenait qu'elle était en lice pour le prestigieux Booker Prize. Une joie entachée le 31 juillet dernier par un bref séjour en prison à la suite d'une manifestation.

L\'écrivaine zimbabwéenne Tsitsi Dangarembga le 12 octobre 2018 à Francfort-sur-le-Main
L'écrivaine zimbabwéenne Tsitsi Dangarembga le 12 octobre 2018 à Francfort-sur-le-Main (DANIEL ROLAND / AFP)

Écrivaine et engagée. En quelques jours, la Zimbabwéenne Tsitsi Dangarembga aura goûté à la consécration dont rêvent ses pairs et aux risques inhérents à ses prises de position. Son improbable semaine avait commencé avec la sélection de son dernier roman This Mournable Body pour le Booker Prize britannique, l'un des plus grands prix littéraires au monde, pour finir derrière les barreaux d'une cellule.

Le vendredi 31 juillet, elle a été arrêtée par la police à Harare lors de manifestations interdites par les autorités, pour protester contre la corruption et la crise économique qui rongent ce pays d'Afrique australe. Ce matin-là, l'écrivaine de 61 ans avait quitté sa maison et rejoint un rassemblement prévu dans un quartier proche de la capitale Harare. Elle serait bientôt de retour, avait-elle assuré à son mari.

Portant des pancartes réclamant de nouvelles institutions dans son pays et la libération d'opposants politiques, elle a protesté silencieusement avec une amie. Accusée d'incitation publique à la violence, elle s'est retrouvée dans une cellule, avant d'être libérée sous caution le lendemain. "Le message sur ma pancarte était pacifique. Ce n'était pas du tout une provocation même si la manifestation était interdite", explique-t-elle à l'AFP, jointe par téléphone. Se défendant de vouloir faire de la politique, elle se dit avant tout "citoyenne".

L\'écrivaine zimbabwéenne Tsitsi Dangarembga le 31 juillet 2020 à Harare, à la manifestation durant laquelle elle a été arrêtée. Sur la pancarte qu\'elle tient, on peut lire : \"Nous voulons une meilleure réforme\" et \"nos institutions\".
L'écrivaine zimbabwéenne Tsitsi Dangarembga le 31 juillet 2020 à Harare, à la manifestation durant laquelle elle a été arrêtée. Sur la pancarte qu'elle tient, on peut lire : "Nous voulons une meilleure réforme" et "nos institutions". (ZINYANGE AUNTONY / AFP)

"Cette arrestation", c'est comme "la déception de 40 ans de vie au Zimbabwe"

Après l'annonce de la sélection de son dernier roman pour le prestigieux Booker Prize britannique, "cette arrestation a été comme le revers, la déception de 40 ans de vie au Zimbabwe", souffle-t-elle. Après avoir entamé des études de médecine à Cambridge en Angleterre, Tsitsi Dangarembga est retournée au Zimbabwe avec ses parents à l'indépendance en 1980. Elle a alors démarré des études de psychologie à l'Université du Zimbabwe, avant d'étudier le cinéma en Allemagne.

Une certaine reconnaissance internationale arrive en 1988 avec sa nouvelle primée À fleur de peau. Début d'une trilogie racontant le parcours d'une jeune fille au Zimbabwe, le livre est par ailleurs le premier publié en anglais par une femme noire zimbabwéenne. Dangarembga est aussi l'auteure du scénario du film Neria sorti en 1993, sur la condition des femmes zimbabwéennes.

Dans sa dernière œuvre This Mournable Body, sorti en 2018, Tsitsi Dangarembga dépeint un Zimbabwe après l'indépendance, sombre. Elle dit raconter "ce que je vois arriver". Le Zimbabwe est englué depuis une vingtaine d'années dans une crise économique catastrophique, qui se traduit par une inflation galopante et des pénuries de nombreux produits de première nécessité. Selon le Programme alimentaire (PAM) des Nations unies, environ 60% de la population zimbabwéenne, soit 8,6 millions de personnes, vont se retrouver en situation d'insécurité alimentaire d'ici la fin de l'année, en raison des effets combinés de la sécheresse, de la récession économique et de la pandémie de Covid-19.

"Un mal qui brûle lentement au Zimbabwe"

"La plupart des Zimbabwéens sont dans la misère. Ils vivent des situations compliquées, difficiles et épuisantes qui marquent psychologiquement", explique Tsitsi Dangarembga. "L'espoir disparait", regrette-t-elle, évoquant "un mal qui brûle lentement au Zimbabwe".

L'écrivaine avait pris la mesure des risques en participant à une manifestation interdite. Son arrestation et celles de dizaines d'autres opposants et militants sont les marques d'un durcissement de la répression par le gouvernement. Le président Emmerson Mnangagwa a récemment promis de pourchasser ses opposants, décrits comme des "pommes pourries", des "terroristes" ou encore les "forces sombres" de la nation.

L'écrivaine zimbabwéenne craint désormais une "militarisation" du pays. "Nous n'avons pas réussi à construire un gouvernement civil. Nous avons construit quelque chose qui ressemble à un État-guérilla", regrette celle qui estime que le parti au pouvoir, le ZANU-PF, s'est transformé en "guérilla nationaliste".