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Interview David Dufresne "rattrapé par le réel" avec "19h59", un roman situé dans l'entre-deux-tours d'une présidentielle

Pour son second roman, l'écrivain et documentariste David Dufresne ausculte une nouvelle fois le réel par le biais de la fiction. Et imagine une fable pour alerter sur les enjeux de la bataille culturelle qui se joue actuellement à la jonction des mondes politique et médiatique.

Article rédigé par Laure Narlian
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
L'écrivain et documentariste français David Dufresne en 2022. (JULIEN GIDOIN)

Son premier roman, Dernière sommation (2019), traitait des violences policières en léger différé. Pour son second, l'écrivain et documentariste David Dufresne semble pétrir le réel quasiment en direct puisque 19h59 se déroule à quelques jours d'un scrutin présidentiel. Pourtant, cette fiction devance cette fois légèrement le présent et annonce le futur autant qu’elle le conjure.

L'histoire : neuf jours avant le second tour, Philippe Rex, un magnat des médias multimilliardaire, propriétaire de la chaîne Rex News, est kidnappé par un survivaliste. Que réclame le ravisseur ? Un débat en direct avec le président de la République. Dans les coulisses, de l'Elysée aux plateaux télé, chez les avocats, les faiseurs de rois et les conseillers, de manipulations en gaffes et autres coups bas, c'est le branle-bas de combat. 

Dans ce roman proche du polar, véritable plongée dans les rouages du pouvoir, on croise nombre de personnages semi-fictionnels derrière lesquels se profile l'ombre du réel : un chef de l'Etat qui refuse le débat, une candidate d’extrême droite débordée sur sa droite, un milliardaire patron de médias qui veut mettre le monde au pas, une guerre en Ukraine où se noue un pacte trouble... Le tout, mêlé au double de fiction de l'auteur, Etienne Dardel, dont la vision du monde est résumée d'une formule : "gauche profonde, déboussolée". 

Ce livre se déroule dans l'entre-deux-tours d'une présidentielle et il sort à quelques jours du premier tour. Avez-vous écrit "19h59" dans l’urgence ?
David Dufresne : J’ai toujours été frénétique dans l’écriture, j’ai écrit ce roman en un peu moins de six mois mais je ne l’ai pas plus écrit dans l’urgence que le reste de mon travail. En revanche c’est un roman sur l’urgence. Il y a un côté précipité, comme précipité chimique, que j’ai voulu rendre. C’est un livre vif et rapide mais ça ne veut pas dire que je l’ai écrit rapidement. Il y a un aspect fournaise qui colle au monde dans lequel nous vivons.

C’est un roman proche du polar. Pourquoi ne pas avoir écrit carrément un polar ?
Le polar est le genre que j’affectionne le plus, comme lecteur. Mais c’est un genre, et quand on va chez le libraire il y a un rayon polar. Je trouve stimulant d’avoir en rayonnage "littérature blanche" (l'inverse de la collection noire NDLR) un livre proche du polar sans l’être tout à fait. Pour le dire autrement, je trouve intéressant de bousculer un peu la littérature de salon sur laquelle je porte un regard plus critique.

Ce roman semble être le fruit d’un questionnement et d’une inquiétude. Quel est le message ?
Il faut bien réfléchir à la bataille culturelle dont parlait du fond de sa prison Antonio Gramsci, penseur communiste italien dans les années 20. Il avait compris avant tout le monde qu’il fallait d’abord gagner les esprits avant de gagner le pouvoir. L’hégémonie culturelle a changé de mains : aujourd’hui ce sont les tenants d’une pensée de droite ou d’extrême droite conservatrice, très conservatrice même, qui mènent le jeu. Et d’ailleurs qui le mènent parfois même au nom de la bataille culturelle, renversant absolument la perspective d’Antonio Gramsci. Les idées de l’extrême droite ont gagné, on voit bien que la France s’est droitisée et que le personnel politique s’est extrême droitisé. Face à cela, les médias ont sacrifié leur rôle de contre-pouvoir. Comme le précédent, ce livre dit que le roman peut être une arme. C’est ma façon de participer, comme je peux, avec mon petit clavier, à cette bataille culturelle. Celle-ci se joue aujourd’hui à la jonction de deux mondes : le politique et le médiatique.

Vous n’êtes pas tendre avec les médias dans ce livre…
J’aurais tellement aimé avoir l’imagination du directeur des programmes de TF1 qui a annoncé que quoi qu’il arrive, le soir du premier tour, à 21h20, il y aura Les Visiteurs sur TF1 ! Que dit-il au personnel politique ? Il dit "votre spectacle n’est pas bon. On sait d’avance. C’est anecdotique." Je ne suis pas tendre avec le monde médiatique dans le roman, parce je pense qu’il a sa part de responsabilité quant à la fatigue démocratique actuelle. Il n’y a jamais eu autant de titres de presse, de chaînes d’infos, de sites web, de radios d’infos qu’aujourd’hui et pourtant on a l’impression d’entendre un discours majoritairement univoque. Tout le monde se copie. C’est ce que je raconte avec Rex News, une fiction inspirée à la fois de C News et de Fox News. Décider de ne plus faire de reportages, de ne plus faire d’enquêtes, de ne faire que du commentaire en plateau et de ne traiter qu’un seul sujet par jour, c’était l’idée de Fox News il y a vingt ans. Aujourd’hui, ce concept a gagné la masse médiatique. Avec ça, on va droit dans le mur.

Dans votre roman, la gauche n’est pas non plus épargnée. De reniements en compromis, cette "gauche de marché" comme vous l'appelez, semble aussi coupable que les médias dans l’extrême droitisation du pays.
Asbolument, à grands traits, la gauche a lâché sur l’essentiel. Elle a lâché sur le social, l’économique, le culturel. Depuis trente ans c’est un partage de territoires dans les collectivités locales, et il n’y a pas grande différence entre les régions qu’elles soient tenues par la gauche ou par la droite. Là-dessus arrivent des Etats-Unis, deux points importants que j’ai essayé de montrer dans le roman. D’une part Steve Bannon (ancien conseiller du président américain Donald Trump NDLR) que je cite dans le livre : "Les adversaires ne comptent pas, la vraie opposition ce sont les médias et la façon de se comporter avec eux est d’inonder la zone de merde". Ça nous pend au nez, on le voit bien, par exemple avec la montée en puissance d’un Hanouna. Et de l’autre côté tout le phénomène des survivalistes, ces suprémacistes qui prennent les armes au nom d’une guerre de civilisation. Or, Eric Zemmour prépare ça. Ce qu’il y a de déroutant et d'excitant à écrire un roman en direct, c’est qu’on est parfois rattrapé par le réel.

L’irruption dans le récit de la guerre au Donbass et de Marioupol (Ukraine) donne à votre roman un côté visionnaire.
En fait ça ne vient pas de nulle part. Pour ce livre je me suis beaucoup documenté, en particulier sur les militants d’extrême droite. J’ai consulté des dossiers d’instruction, j’ai lu des livres, j’ai discuté avec des chercheurs. Je me suis aussi inscrit dans moultes boucles fascistes sur Telegram, Signal et autres, pour voir comment les types parlaient. J’ai pu y lire des gens qui préparent la guerre civile, qui diffusent des choses absolument dégueulasses. On peut y constater aussi les liens entre l’extrême droite et la Russie, qui ont une longue histoire. Parmi les gars d’extrême droite, certains sont allés en Ukraine, au Donbass en 2014. Et ils y sont allés des deux côtés, c’est ça qui m’intéressait : certains y sont allés côté russe et d’autres ont combattu du côté du gouvernement ukrainien. C’est donc par la documentation sur les survivalistes d’extrême droite que je suis arrivé au Donbass, une guerre qui m'avait laissé à l'époque, comme beaucoup, indifférent. A tort.

On en vient à Vincent Bolloré, que l’on devine derrière votre personnage de Philippe Rex, patron de Rex News. Si Bolloré prend le contrôle de Lagardère (dont Hachette Livres et votre éditeur Grasset), un livre comme le vôtre pourrait-il paraître et être distribué ? Est-ce là un des enjeux du roman ?
J’ai eu une discussion avec Olivier Nora, le patron des éditions Grasset, celui-là même dont Le Monde a révélé ces jours-ci qu’il subissait des pressions de la part de Nicolas Sarkozy qui fait partie du conseil d’administration de Hachette. J’ai discuté avec Olivier Nora au moment de la fabrication du livre, avant d’aller à l’imprimerie, et il m’a dit : "la norme c’est de publier ce livre, ce qui ne serait pas normal ce serait de ne pas le publier." On en est là. La question est : jusqu'où les grandes manœuvres dans l’édition vont-elles modifier la norme ? Ça fait partie des enjeux.

La concentration des médias, ce n’est pas si nouveau, il y a eu l’époque Hersant…
Effectivement et même dès les années trente, beaucoup de journaux appartenaient à des millionnaires et à des gens très riches. Là, ce qui est préoccupant c’est que la même vision du monde est déployée à longueur d’antenne, de journaux, d’écrans. Si c’était hégémonique à gauche ça me gênerait tout autant. Comme disait Monique Chemillier-Gendreau dans Un pays qui se tient sage, la démocratie c’est le dissensus, mais là il n’y a même pas de dissensus. Il n’y en a que dans l’édition. Il est d’ailleurs très intéressant de voir que ce sont des livres-enquêtes qui créent l’actualité et font irruption dans la campagne ces dernières semaines. S’il n’y avait pas Les Infiltrés, le livre sur les cabinets de conseils, il n’y aurait peut-être pas la caisse de résonnance sur l’affaire McKinsey. Idem pour le scandale Orpea qui n’existerait pas s’il n’y avait pas eu le livre Les Fossoyeurs. Ce sont des livres. Voilà pourquoi la question de la concentration dans l'édition et les médias est un pur enjeu démocratique.

Vous faites-vous prophète de malheur avec ce roman ou bien tentez-vous d’organiser le pessimisme en espérant que le pire n’adviendra pas ?
"Organiser le pessimisme" : je reprends à mon compte cette phrase du surréaliste Pierre Naville que je cite dans le roman, mais il faut se souvenir que le mouvement surréaliste fut à la fois très lucide et très joyeux. Quand on est tombé dans le chaudron hip-hop, punk, Dada, surréaliste, on ne peut pas s’autoriser à être dans la tristesse, on est dans le combat, avec cette idée que oui, il y a de quoi être pessimiste mais qu'il faut tout faire pour qu’on s’en sorte. Je reste convaincu que la liberté finit toujours par triompher. Sinon, j’arrête.

David Dufresne "19h59"  (Grasset, 18 euros)

La couverture du roman de David Dufresne "19h59". (GRASSET)

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