Delon, Belmondo, Johnny ? Qui se cache derrière le "Monument national" du dernier facétieux roman de Julia Deck ?

Julia Deck signe un nouveau roman hilarant, qui mêle habilement fiction et réalité pour raconter, entre conte de fée moderne et polar british la fin rocambolesque et pathétique d'un clan, celui d'un vieil acteur élevé au rang de "monument national".

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France Télévisions Rédaction Culture
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Portrait de la romancière Julia Deck, janvier 2022 (HELENE BAMBERGER)

Julia Deck donne du rire dans cette rentrée d'hiver 2022 écrasée par le Houellebecq avec son dernier roman, Monument national, qui raconte la gloire finissante d'une figure du cinéma français dont l'entourage, au mieux excentrique, au pire vénal, compose une galerie de personnages truculents. Scénario aux petits oignons, écriture tranchante et humour décapant sur fond de peinture sociale bien sentie sont au programme de ce cinquième roman de Julia Deck, paru le 6 janvier aux éditions de Minuit.

L'histoire : il était une fois Serge Langlois, un vieil acteur de cinéma couronné de gloire, adulé par la France, amateur de belles voitures et de jolies filles. Ce roi des écrans vit dans un château à l'orée de la forêt, à Rambouillet, avec Ambre sa jeune épouse, ex-Miss Provence-Alpes-Côte d'Azur, de 30 ans sa cadette, et leurs jumeaux, Joséphine et Orlando, adoptés en Asie centrale. Dans ce conte de fée moderne, aux côtés des seigneurs on trouve aussi des manants, qui vivent dans le 93, ou bien au château quand ils sont au service des Langlois : nurse, intendante, jardinier, chauffeur, cuisinière, coach sportif ou professeur de yoga…  

Au château on fait la fête, on se baigne dans la piscine pendant que les fiscalistes se chargent de mettre la fortune à l'abri sur des comptes offshore. Ambre prêche la joie et affiche compulsivement sur Instagram le bonheur conjugal et familial, qui n'inclut pas spontanément Virginia, fille de la seconde épouse de Serge. L'arrivée de Cendrine Barou pour remplacer l'ancienne nurse congédiée, marque le début d'une série d'événements sonnant la fin de la vie de château, et le début de la décomposition du clan. Le récit prend dès lors une tournure plus policière…

Belmondo, Delon, Gainsbourg, Johnny…  il y a un peu de tous ceux-là cachés derrière ce "Monument national" raconté par l'auteure de Propriété privée, dont on retrouve certains personnages réapparaissant ici sous une nouvelle identité.

La romancière met en scène "son monument national" au milieu d'une galerie de personnages stéréotypés, dessinés d'un trait : Ambre, l'épouse, une grande tige inculte et gnangnan, Madame Eva, l'intendante revêche et friande de faits divers, Cendrine, l'ex-caissière devenue la nurse, une intrigante, mère d'un petit Marvin hyperactif (pour ne pas dire cataclysmique), Aminata, la caissière plantureuse du 93 et Abdul, son petit ami bodybuildé sauvé du salafisme par une carrière éphémère dans le showbiz, reconverti en coach sportif chez les Langlois, Mathias, le gérant du Super U propulsé porte-parole des Gilets jaunes, ou encore Sophie de Mézieux, la voisine des Langlois, une desesperate housewife tentant d'oublier sa vie ennuyeuse dans les bras de Ralph, le chauffeur, porté sur les pattes de lapin et hostile aux bichons.

A ceux-là s'ajoutent des personnages tout droit sortis de la réalité, comme le couple Macron, à qui la romancière offre une scène d'anthologie au château. Julia Deck mêle habilement fiction et réalité, jouant à brouiller les pistes pour mieux nous amuser.

Gilets jaunes et pandémie

L'histoire nous est racontée à la première personne par la fille adoptive des Langlois, une enfant de sept ans au regard acéré, à qui rien du monde des adultes n'échappe. Comme eux elle possède déjà un sens aigu de la dissimulation et de l'art de manipuler son monde, mais aussi une capacité à s'extraire d'une réalité misérable par la rêverie et l'imagination. Ces penchants nous font ainsi souvent douter de la fiabilité du narrateur, ce qui ne manque pas d'ajouter du piment au récit.

Dans ce roman qui commence comme une parodie de conte de fée, et s'achève dans un registre mi-polar mi-Cluedo, on rit beaucoup, mais pas seulement. Derrière les clichés qu'elle manie avec ironie, la romancière creuse en réalité des sujets de fond, comme l'identité, les rapports de domination sociale, les chimères d'un monde virtuel dévorant.

Dans un rythme effréné, la romancière déploie son récit d'une écriture tendue, sans gras, imagée et pleine de drôlerie. A travers une intrigue bien ficelée, Julia Deck peaufine son art de croquer l'époque et de portraiturer la France d'aujourd'hui, des Gilets jaunes à la pandémie, tout en nous offrant un moment de total divertissement. Une régalade.  

Couverture du roman de Julia Deck,  "Monument national", janvier 2022 (Editions de Minuit)

"Monument national", de Julia Deck (Editions de Minuit, 208 pages, 17 €)  

Extrait :

"Notre père recommençait tout juste à faire quelques pas quand la France fut sommée de tirer le rideau. La nouvelle tomba comme un coup de matraque. Au château comme au Blanc-Mesnil, on n’apercevait pas en quoi une petite fièvre, une petite toux venue de Hubei, devait porter un coup d’arrêt à tous les projets qu’on  s’échinait vaille que vaille à mettre sur pied. Or il s’avérait soudain que le gouvernement avait le pouvoir de contraindre la population à déguerpir des ronds-points et à rester benoîtement chez elle devant les chaînes d’information en continu. La France obtempéra  comme un seul homme. On n’avait jamais vu pareil docilité hexagonale.
Malgré toutes les richesses qui protégeaient notre famille, on en savait encore peu sur ce virus qui décimait les moins fortunés. Il pourrait aussi bien muter pour s’en prendre aux nantis, conjectura Cendrine, qui avait glané quelques notions de génétique sur BFM, voire aux enfants, et elle pointa dans ma direction un indexe rougi de rognures. - On pourrait appeler la manucure, éluda Ambre, qui dans l’incertitude se raccrochait au concret de la vie. - C’est interdit, rappela Cendrine, et elle lui expliqua une fois de plus les règles du confinement car notre mère, préoccupée, les oubliait aussitôt." ("Monument National, page 128)

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