"Propriété privée" de Julia Deck : règlement de compte chez les bobos dans un éco-quartier

Le dernier roman de Julia Deck, chroniqueuse féroce de la société contemporaine, nous embarque dans un huis-clos bobo et écolo sur fond de thriller. Gratiné.  

La romancière Julia Deck
La romancière Julia Deck (Hélène Bamberger)

Propriété privée, le quatrième roman Julia Deck, est publié aux éditions de Minuit en cette rentrée littéraire. Après Vivianne Elizabeth Fauville (Minuit, 2012) et Le triangle d'hiver (Minuit, 2014) et Sygma (Minuit, 2017), la romancière poursuit son observation aiguë du monde contemporain, qu'elle met en scène dans une ambiance de polar.  

L'histoire : elle s'ouvre sur un meurtre. "Tu avais réfléchi à tous les détails pour occire le gros rouquin", se souvient la narratrice. Le gros rouquin est un chat. Tout a commencé deux ans plus tôt, quand les Caradec (la narratrice et son mari), ont décidé de quitter Paris. "Soucieux de notre empreinte environnementale, nous voulions une construction peu énergivore, bâtie en beaux matériaux durables". Ils optent donc pour une maison dans un "éco-quartier" comme il en fleurit de nombreux aux abords de la ville. Un bout de jardin, un récupérateur de chaleur, des panneaux solaires, le recyclage automatique des ordures et un bac à compost… leur nouvelle maison, à l'entrée de l'impasse qui compose ce nouveau quartier correspond en tous points à leurs espérances.

Gros soucis dans l'impasse

Mais les Caradec déchantent vite. Les voilà enfermés dans l'impasse. Car l'enfer, c'est bien connu, c'est les autres, et en particulier les Lecoq, leurs voisins directs. Les uns et les autres à peine installés, ça tourne vinaigre. La narratrice, urbaniste, travaille la plupart du temps à la maison, et entretient les soucis qu'elle a replantés dans le jardinet de la nouvelle maison. Son mari, maniaco-dépressif, atteint de troubles compulsifs, ne sort guère, sinon pour se rendre chez sa psychiatre, ou chez sa mère.

La narratrice se lie d'amitié avec une autre voisine, côté pair, Cécile Taupin, mais cela ne suffit pas à tuer le sentiment croissant d'inconfort qu'elle partage avec son mari. Le couple se sent exclu, supporte mal le bruit des voisins, et les frasques et les secrets ne tardent pas à faire leur apparition dans l'impasse. Une vie de quartier normale, somme toute, jusqu'au jour où un événement, encore plus grave que le meurtre du chat, vient définitivement détruire la vie rêvée de tout ce petit monde.

On retrouve la patte de la romancière (pas de doute, elle fait partie de la famille Minuit), qui cache derrière un thriller une fine observation de la société contemporaine. Elle s'attaque ici aux citadins en quête de vie saine et de lien social, pour simplifier : des bobos affichant fraternité et belles intentions, mais qui n'en restent pas moins des êtres humains… L'écriture est économe, carrée, acide, laissant sa place au lecteur pour se faire une opinion, et rire de cette comédie humaine présentée avec une bonne dose d'ironie.  

Couverture de \"Propriété privée\", de Julia Deck
Couverture de "Propriété privée", de Julia Deck (Editions de Minuit)

Propriété privée, de Julia Deck (Editions de Minuit – 175 pages – 16 €)  

Extrait :

"Les Lecoq s'étaient rapprochés des Durand-Dubreuil. Ils s'invitaient pour des apéritifs, on sentait qu'une alliance n'allait pas tarder à se former. Voguant vers les quarante ans, Inès conjuguait famille nombreuse et dynamique modernité. Du matin au soir, elle s'ingéniait à réinventer les goûters d'anniversaire, la chandeleur, et toutes les occasions qui lui permettaient d'exhiber ses talents d'hôtesse. Lorsqu'elle était invitée, elle apportait toujours une bricole en provenance d'une "boutique géniale dans le Marais". Et, si la soirée devait se prolonger, elle faisait appel à la petite Benami pour garder sa progéniture=, en n'oubliant jamais de lui confier du repassage afin de ne pas la payer à rien faire quand les enfants seraient au lit."