Hervé Le Tellier, Prix Goncourt 2020 : "Aujourd'hui, je ressens une grande joie, une grande fierté et un vrai étonnement, une certaine sidération même"

Hervé Le Tellier a réagi à son Goncourt pour "L'anomalie" (Gallimard), non pas au restaurant Drouant et sous une nuée de caméras et de micros, comme c'est la tradition, mais sur Zoom, depuis un bureau chez son éditeur Gallimard.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Hervé Le Tellier lauréat du prix Goncourt 2020 en direct sur la plateforme Zoom pour répondre aux questions des journalistes, le 30 novembre 2020 (Laurence Houot / franceinfo Culture)

Contrairement aux habitudes du plus prestigieux des prix, le lauréat du Goncourt 2020 Hervé Le Tellier, pour son roman L'anomalie, n'a pas eu cette année à fendre la foule de journalistes armés de caméras, d'appareils photo ou de micros, pour rejoindre le jury et recevoir son prix au restaurant Drouant.

C'est dans une ambiance feutrée, depuis les locaux de Gallimard, son éditeur, qu'il a réagi à l'annonce du prestigieux prix, sa bobine affichée dans la mosaïque de la plateforme Zoom sur laquelle a été annoncé le prix à midi trente tapantes par Didier Decoin, président de l'Académie Goncourt.

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"Je n'étais pas forcément prêt à affronter la foule des micros"

"Je ne m'y attendais pas", a réagi l'écrivain. "Aujourd'hui, je ressens une grande joie, une grande fierté et un vrai étonnement,  une certaine sidération même", a-t-il ajouté lors de la conférence Zoom organisée par son éditeur dans la foulée de l'annonce du prix. S'il regrette cette remise du prix un peu inhabituelle ? "Je n'étais pas forcément prêt à affronter la foule des micros. S'il avait fallu le faire, je l'aurais fait, mais je dois avouer que cette configuration, répondre calmement aux questions, sans avoir à élever la voix, n'est pas pour me déplaire !", confie-t-il. "C'est difficile pour un auteur de parler de son livre, de formaliser. Les auteurs sont des gens qui écrivent. Les personnes les mieux placées pour parler d'un livre, ce sont les lecteurs", lâche-t-il.

Qu'est-ce que le Goncourt va changer pour lui ? "Je ne sais pas ce que ça va changer, mais pour ce livre qui marchait déjà plutôt pas mal, il va avoir une présence démultipliée, cela va changer sa surface, et il touchera infiniment plus de lecteurs. Et pour un auteur comme moi de plus de soixante ans, qui écrit depuis trente ans, peut-être que mes autres livres seront plus lus", estime-t-il. "Cela me permettra peut-être aussi de revenir sur des projets que j'avais abandonnés, et que le succès de ce livre va m'encourager à reprendre !".  

"Je suis très myope, et j'ai donc toujours eu un rapport un peu flou au monde"

"L'idée du livre était de répondre à deux questions. La question de la duplication et de la confrontation à soi-même, et une seconde question, qui pourrait ressembler à une question du bac : peut-on se fier à ses sens ?"

Dans ce roman rythmé comme une série télé, Hervé Le Tellier raconte l'histoire d'un événement survenu à bord d'un avion d'Air France au cours d'un vol entre New York et Paris, qui va bouleverser la vie des passagers, mais aussi la face du monde. "Qu'est-ce qui est de l'ordre de l'essentiel, qu'est-ce qui nous est indispensable ?", voilà l'une des deux questions qui a présidé à l'écriture de son roman, confie Hervé Le Tellier. 

Si je me trouve confronté à un autre moi-même, qu'est-ce que je suis prêt à abandonner, et pour quoi je suis prêt à me battre ?

Hervé Le Tellier

à franceinfo Culture

"L'autre question est une question du rapport à la réalité. Peut-on ou non faire confiance aux informations que nous fournissent nos sens, et qui arrivent dans notre cerveau, pour saisir la réalité ?" ajoute l'écrivain. "Je suis très myope, et j'ai donc toujours eu un rapport un peu flou au monde. Je dirais que j'ai toujours eu cette impression que le monde est une illusion nette provoquée par le port des lunettes, et mon livre est une manière plus radicale encore d'interroger la réalité du monde", s'amuse l'écrivain.

Un roman "oulipien"

Il a, dit-il, écrit à la manière des "oulipiens", dont il est membre, à savoir, écrire sous contraintes. "Il s'agit de s'imposer des contraintes, des petites contraintes pour ce livre", précise-t-il. "Je m'en suis imposé deux : la première sur la circulation des personnages dans le roman, autour d'une forme de tresse, en langage cinématographique on appellerait ça des 'arches narratives'", explique-t-il. "Et puis j'ai commencé une quinzaine de chapitres en référence à des romans qui m'ont marqué", dévoile-t-il.

Je pense que si je n'étais membre de l'Oulipo, je n'aurais pas écrit le même livre, donc dans ce sens, je leur dois mon Goncourt

Hervé Le Tellier

à franceinfo Culture

Son roman, construit autour d'une belle galerie de personnages, explore aussi différents genres littéraires, comme le roman d'espionnage, le roman d'introspection, le roman sentimental. "Je voulais dès le départ un livre avec un foisonnement de personnages, et j'ai associé un genre littéraire à chacun de mes personnages. Par exemple, le roman noir pour celui de Blake, le tueur à gages".

Les mots engendrent des mondes

Hervé Le Tellier

à franceinfo Culture

"Je pense qu'il n'y a pas de contradiction entre le 'populaire' et le 'littéraire'. Les lecteurs sont souvent collectivement beaucoup plus intelligents que l'auteur. Ils en savent souvent beaucoup plus sur le livre que l'auteur lui-même", estime-t-il. "J'ai joué avec les genres, c'est un roman dans lequel j'ai introduit du vocabulaire en lien avec les métiers et les univers des différents personnages, le vocabulaire de l'architecte, du tueur à gages… et dans ce roman où il y a beaucoup de personnages, au contraire de perdre le lecteur, le vocabulaire spécifique ancre dans une réalité, permet de savoir où on est et de quoi on parle", estime-t-il.

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"Pour moi, un bon roman doit être documenté, et souple". Et il cite les romans oulipiens,"La vie mode d'emploi, de Perec, ou Zazie dans le métro, de Queneau, les romans d'Italo Calvino, sont des livres incroyablement 'littéraires', qui peuvent être lus par tous."

Une adaptation à l'écran ?

"L'anomalie est une rupture dans une courbe. Dans le roman, nous assistons à une rupture nette dans la courbe du temps. L'anomalie est aussi une erreur dans un programme", explique le romancier. "C'est un livre bizarre, une bizarrerie dans l'univers littéraire, et donc ce titre évoquait bien ça", s'amuse-t-il. Un livre qu'il ne qualifierait ni de roman d'anticipation, ni de roman philosophique, mais qu'il préfère proposer comme une "expérience de pensée", qui inviterait le lecteur à se demander "si le monde réel existe vraiment."

Le lauréat souhaiterait-il voir son roman adapté au cinéma ? "Il y a une dimension cinématographique indéniable", reconnait le romancier. "J'ai notamment utilisé le vocabulaire des séries avec les arches narratives, donc oui cela ne me déplairait pas de voir mon roman incarné à l'écran", conclut Hervé Le Tellier. 

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