Affaire Matzneff : pourquoi la majorité sexuelle et la notion de consentement ne sont pas que des questions de "morale" et "d'époque"

Dans "Le Consentement" (éd. Grasset), Vanessa Springora raconte sa relation abusive avec l'écrivain Gabriel Matzneff alors qu'elle avait 14 ans et lui 50 ans. Selon les historiens et les psychiatres interrogés par franceinfo, la majorité sexuelle est une question clinique, bien plus qu'une question d'époque.

Le livre \"Le Consentement\", de Vanessa Springora, est sorti en librairie le 2 janvier 2020.
Le livre "Le Consentement", de Vanessa Springora, est sorti en librairie le 2 janvier 2020. (MARTIN BUREAU / AFP)

Gabriel Matzneff n'a jamais caché sa pédophilie – que ce soit sur les plateaux télévisés ou dans ses ouvrages, qui relatent largement ses expériences avec "les moins de 16 ans". Il assurait que toutes ces relations étaient consenties, désirées même, par les jeunes filles et les jeunes garçons avec qui il avait des rapports. C'est précisément ce qu'interroge Vanessa Springora dans Le Consentement (éd. Grasset), paru jeudi 2 janvier. L'éditrice et auteure y dénonce notamment l'emprise que l'écrivain, avec qui elle a entretenu une relation alors qu'elle avait 14 ans et lui 50 ans, exerçait sur elle et la complaisance d'une époque.  

Au moment des faits, dans les années 70, plusieurs médias et intellectuels se font les défenseurs de la pédophilie. Ils relaient largement interviews et pétitions en faveur de la dépénalisation des actes sexuels avec les mineurs, si tant est qu'ils ne soient pas forcés. Et se demandent : pourquoi un enfant ne pourrait-il pas consentir, en son âme et conscience, à une relation avec un adulte ? Dans un contexte post-Mai 68 où "il est interdit d'interdire", les défenseurs d'une "sexualité infantine" ont pignon sur rue. 

En 1977, une tribune rédigée par Gabriel Matzneff paraît dans Le Monde. Soutenue par 69 personnalités – parmi lesquelles Simone de Beauvoir, Roland Barthes ou encore Jack Lang – elle appelle à supprimer toute notion de majorité sexuelle. "Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale", a justifié récemment Bernard Pivot, qui a reçu Gabriel Matzneff à plusieurs reprises sur le plateau d'"Apostrophes". Selon les historiens et les psychiatres interrogés par franceinfo, la notion de majorité sexuelle est une question clinique, bien plus qu'une question de "morale".

Une "libération sexuelle" manipulée 

"A cette époque, deux grands critères fixent les interdits sexuels dans le Code pénal, explique Jean Bérard, maître de conférences en histoire à l'Ecole normale supérieure Paris-Saclay. Il y a la question du consentement et celle de l'âge légal. Dans le mariage, le consentement est considéré comme acquis, on nie la notion de viol conjugal. Les mouvements féministes vont donc s'en saisir. Quant à la question de l'âge, elle est discriminante en fonction de l'orientation sexuelle : alors que la majorité sexuelle est fixée à 15 ans pour les relations hétérosexuelles, elle est de 21 ans pour les homosexuels." Des associations militent pour la fin de cette inégalité, et la majorité sexuelle pour les homosexuels sera abaissée à 18 ans en 1974, puis à 15 ans en 1982. 

Une frange des militants va plus loin et veut complètement en finir avec la notion de majorité sexuelle. Ils défendent la possibilité de relations entre adultes et enfants selon le seul critère du consentement.Jean Bérard, maître de conférences en histoire à l'Ecole normale supérieure Paris-Saclayà franceinfo

Cette position, portée par une partie du milieu intellectuel de l'époque, est vivement critiquée au sein des communautés homosexuelles et féministes – et plus largement dans l'ensemble de la société – qui considèrent que la notion de consentement entre un enfant et un adulte est biaisée, puisqu'il y existe de facto un rapport de domination. "Cette brèche offre aux intellectuels comme Matzneff la possibilité d'assouvir leurs désirs et leurs pulsions en toute légalité, sous prétexte qu'un enfant peut être consentant", note Jean Bérard.

Pour l'historien, le mouvement pro-pédophilie n'est donc pas le reflet d'une époque, puisque l'héritage des années 70 vise au contraire à libérer la sexualité de la jeunesse de la domination des adultes. "Il s'agit d'une certaine élite, littéraire, intellectuelle, qui souhaite s'octroyer ces pratiques et qui s'appuie sur le mouvement de libération sexuelle de l'époque pour le faire." La tendance est telle que Libération offre, en janvier 1979, une tribune à Jacques Dugué, un homme alors en détention provisoire pour des relations sexuelles avec des mineurs et suspecté de proxénétisme. Il y fait l'apologie de la pédophilie, estimant qu'il faut arrêter de "considérer les enfants comme des demi-hommes, dépendants et irresponsables". 

Une relation asymétrique qui empêche un "consentement éclairé" 

Dans son livre, Vanessa Springora interroge : alors que des journaux de l'époque font la promotion de la pédophilie, pourquoi une fille, si jeune soit-elle, ne pourrait pas aimer qui elle veut ? Elle ne s'en cache pas d'ailleurs : elle a été séduite par Gabriel Matzneff, qu'elle rencontre lors d'un dîner mondain où elle se rend avec sa mère, et se dit rapidement "transie d'amour" pour l'auteur – malgré les mises en garde de sa mère. La journaliste Sophie Fontanel livre un témoignage similaire sur le site de L'Obs : "Je me souviens de Marc, un ami de mes parents. J'avais 12 ans et, lui… la cinquantaine. Je le trouvais irrésistible, une sorte de Gary Cooper, et j'aimais le respirer. Il m'adorait. Une fois, on faisait tous la sieste, étendus sous des arbres dans le sud de la France. J'ai roulé contre son dos pour le respirer avec encore plus d'insistance que d'habitude. Au milieu du sommeil de tous les autres, je ne sais pas ce que j'essayais, mais j'essayais."

Cette situation n'a rien d'anormal, selon le psychiatre Jean-Yves Hayez : "On ne peut pas exclure qu'il y ait, parfois, des consentements intergénérationnels, voire une sollicitation venant d'un jeune adolescent. Mais dans ce cas, c'est à l'adulte de remettre les choses à leur place." C'est de cette façon que s'est terminée l'histoire entre la jeune Sophie et Marc. "Il s'est défait de mon étreinte, s'est retourné et, avec une fermeté totale qui ne m'a pas échappé, m'a dit : 'Stop'. D'un simple mot, il m'a permis de grandir sans me perdre dans un dédale. C'est ça, un adulte", analyse, a posteriori, la journaliste.

C'est normal, au début de l'adolescence, d'éprouver du désir, voire des sentiments vis-à-vis d'un adulte.Marie-Rose Moro, pédopsychiatreà franceinfo

"Mais ce n'est en rien comparable à ce qu'il peut se passer entre deux personnes du même âge. A l'adolescence, on est en plein développement, on expérimente, on grandit, certaines choses peuvent nous échapper, ajoute la spécialiste. Lors du passage à l'acte, ce n'est pas le consentement qu'il faut chercher, mais le consentement éclairé. C'est-à-dire que tout le monde doit être au courant de ce qu'il se passe après." Dans une relation adulte-enfant, souligne la médecin, l'adulte a un ascendant, une emprise, qui joue en sa faveur. "Avoir l'aval d'un adulte, c'est quelque chose d'important pour un enfant ou un adolescent en construction. Si un 'grand' s'intéresse à lui, cela va flatter son besoin de reconnaissance affective. Par cela, il recherche un prolongement de l’amour parental." "Depuis [que son père] a disparu, je cherche désespérément à accrocher le regard des hommes", écrit Vanessa Springora à ce propos, plus de 30 ans après les faits. 

A contrario, dans ce type de relations, l'adulte ne cherche "qu'à satisfaire ses désirs sexuels. C'est là qu'est l'asymétrie de la relation, commente la pédopsychiatre. Il y a un effet de confusion entre ce que recherche l'enfant et ce que donne le prédateur, qui peut être gentil pour parvenir à ses fins." Et, lorsqu'il y a passage à l’acte, le malentendu est très grand.

Des conséquences dramatiques sur le développement de l’enfant

"Les violences sexuelles font partie des pires traumas, et la quasi-totalité des enfants victimes développeront des troubles psychotraumatiques. Ces traumas ne sont pas seulement psychologiques, mais aussi neurobiologiques avec des atteintes corticales et des altérations des circuits émotionnels et de la mémoire à l'origine d'une dissociation et d'une mémoire traumatique", décrit un rapport publié en 2015 par l'association Mémoire traumatique et victimologie.

Les conséquences sont lourdes, d'autant que la victime n'est pas toujours visible comme telle : "On associe souvent l'acte pédophile à des crimes perpétrés de manière très violente. Mais la plupart des pédophiles agissent au contraire avec subtilité. Ils font en sorte d'être appréciés par l'entourage de l'enfant et par l'enfant lui-même. Il est d'ailleurs pour cela très difficile de les repérer. Et les dénonciations des victimes souvent difficiles à entendre." Le mécanisme pédophile suit une "stratégie, une préméditation très sophistiquée" indique également, dès 1997, une enquête sur la pédophilie menée par un commissaire de police et un sociologue de l'Institut des hautes études de la sécurité intérieure. 

Ces jeunes victimes ne se rendent pas immédiatement compte de ce qu'elles ont subi, insiste Marie-Rose Moro. "Ce que je constate, c'est que les jeunes réalisent sur le tard ce qu'ils ont vécu. C'est une prise de conscience qui passe par plusieurs étapes. Entre temps, ils développent des troubles anxieux et des traumatismes." C'est d’ailleurs ce que Vanessa Springora raconte, en deuxième partie de son livre : dépression et crises psychotiques succèdent à l'emprise physique qu'entretenait Gabriel Matzneff sur elle. Il lui faudra un suivi psychanalytique pour finalement s'en sortir, des années plus tard. 

Pas de "crime pédophile" dans la loi française

Interrogée par L'Obs, l'auteure dit espérer "apporter une petite pierre à l'édifice qu'on est en train de construire autour des questions de domination et de consentement". La loi française sur le consentement des mineurs a évolué avec le temps. Il n'existe pas de "crime pédophile" dans le Code pénal, mais si la victime d'un viol ou d'une agression sexuelle a moins de 15 ans révolus, c'est une circonstance aggravante. Cependant, en 2018, deux affaires de relations sexuelles entre adultes et mineurs, âgés de 11 ans, déstabilisent les magistrats : ces relations se sont passées sans violence, ni surprise, ni contrainte. Il ne s'agit donc pas légalement de viol. Le gouvernement envisage alors d'inscrire un "âge du consentement sexuel" dans la loi, qui serait fixé à 13 ans. Tollé dans l'opinion publique. Depuis, cette question est laissée en suspens.

"En Belgique, il y a une disposition légale intéressante, expose le psychiatre Jean-Yves Hayez. A partir de 14 ans, on peut considérer une activité sexuelle consentie comme normale à condition qu'il n'y ait pas plus de cinq ans d'écart entre les personnes. Cette précision a été apportée afin de prévenir au mieux la fragilité du consentement d'un adolescent en construction." Si elle n’est pas inscrite aussi explicitement dans la loi, une disposition similaire existe en France : la différence d'âge entre deux individus peut constituer une contrainte morale. Mais aucun écart n'est précisé, et il revient aux magistrats et aux jurés de statuer.

"Evidemment, fixer un âge en deçà duquel une relation sexuelle avec un adulte est automatiquement considérée comme un viol permettrait de protéger les enfants et adolescents de ces traumatismes, estime de son côté la pédopsychiatre Marie-Rose Moro. Mais il y a toujours le danger que l'on réduise le consentement à cette limite d'âge, et que l'on considère que l'asservissement d'un adulte par un autre adulte n'est pas possible. C'est toute la notion de consentement elle-même qui mérite d'être révisée."