Luc et Jean-Pierre Dardenne, réalisateurs de "Tori et Lokita" : "L'amitié est ce lien de fraternité qui permet de survivre"

"Tori et Lokita", dernier film de Luc et Jean-Pierre Dardenne, histoire d'une amitié entre deux réfugiés africains en Belgique, est en salles mercredi. Rencontre avec les frères cinéastes, auteurs d'un cinéma social à la fois exigeant et populaire. 

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France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min.
Les cinéastes belges Luc et Jean-Pierre Dardenne. (DR)

Chaque nouveau film des frères Dardenne, artisans d'un cinéma social sans cesse renouvelé dans ses thématiques, est un événement. Tori et Lokita, dans les salles mercredi 5 octobre, est le récit de la vie fragile et difficile d'un jeune garçon et d'une adolescente africains, émigrés en Belgique. Arrivés seuls, ils comptent sur leur amitié pour faire face à leur rude exil. Nous avons rencontré Luc et Jean-Pierre Dardenne pour en parler en mai dernier lors du Festival de Cannes, où les cinéastes belges ont une fois de plus été récompensés, cette fois du "Prix du 75e".  

Franceinfo Culture : Quelle est l'origine du film ?

Luc Dardenne : Ça vient du désir d'un film sur l'amitié. On a choisi l'amitié entre deux jeunes mineurs exilés non accompagnés, sans famille, seuls donc. Nous avons pu lire et entendre que la solitude des jeunes migrants non accompagnés est une chose terrible : c'est la cause de pas mal de maladies psychiques. Et on s'est dit que précisément, comme dans l'exil la famille – quand elle est là – joue un rôle important, on retrouve dans l'amitié ce lien de fraternité qui vous permet de survivre.

"On aime raconter des histoires où le monde est regardé à travers les yeux d'un enfant."

Jean-Pierre Dardenne

à franceinfo Culture

Dans "Tori et Lokita", l'enfance est une fois de plus au centre de votre cinéma. Pourquoi ce désir d'aller toujours sonder cette période-là ?

Jean-Pierre Dardenne : Il y a deux raisons. La première est qu'étant des enfants immigrés sans famille, Tori et Lokita sont vraiment la fragilité chimiquement pure. Celle-ci va être confrontée pendant une heure et demie à des obstacles et à des adultes qui ne sont pas nécessairement tous de bonnes personnes. Comment ces enfants vont-ils se débrouiller avec ça ? L'autre raison est qu'on aime raconter des histoires où le monde est regardé à travers les yeux d'un enfant. Avec la fragilité de l'enfance, sa naïveté, les souffrances et l'espoir de la vie, parce que les enfants, normalement, aiment la vie. Et avec la possibilité, quand on est enfant ou jeune adolescent, de bouger, de changer. Voilà, c'est l'idée du mouvement qui est chez nous très importante. Et, du coup, une mise en scène qui ne va travailler que là-dessus.

A ce propos, quels sont vos outils privilégiés pour donner à voir la forte proximité du réel, propre à votre cinéma ? Par exemple, dans "Tori et Lokita" les plans-séquences donnent l'illusion qu'on assiste au réel en train de se faire.

Luc Dardenne : Oui, c'est ça qu'on essaye de faire : que le spectateur se trouve face à un présent qui a l'air de naître devant lui. Et donc il y a une spontanéité, une liberté. Comme si ce spectateur avait affaire à des êtres humains, à leur corps, à des regards, à des objets qui se produisent devant lui. C'est ainsi de nos personnages : bien sûr, ils sont en partie victimes, nos deux jeunes. Mais ce sont des gens tout d'un coup capables de faire surgir quelque chose de nouveau. Prenez le petit Tori : il sautille, il explose, il court à gauche, à droite, il a une idée, il escalade, il redescend, il trouve des trucs pour contourner l'obstacle. Et c'est ce qu'on aime montrer, la vie qu'il y a chez ces deux personnages. Une vie évidemment contrainte, oppressée par la vérité des réseaux [de trafic de drogue] dans lesquels ils se trouvent. Mais ils ne viennent pas là avec un destin figé : je dirais qu'en eux-mêmes, ils sont le contraire de ça.

Vous avez réussi à sublimer le jeu de ces deux comédiens (Pablo Schils et Joely Mbundu), et d'ailleurs ce n'est pas la première fois que vous révélez des acteurs. Comment procédez-vous ?

Jean-Pierre Dardenne : Il y a énormément de talent au départ. Quand on est avec des gens qui n'ont jamais travaillé, l'étape décisive, c'est le choix. On a eu le sentiment qu'on rencontrait les bonnes personnes pour Tori et pour Lokita. Ce qu'on essaye de faire avec la mise en scène, c'est de donner de l'espace à leur présence : qu'ils soient le plus présents possible, pour que le spectateur dans la salle se sente lui aussi présent. Et peut-être qu'à ce moment-là, des choses peuvent se passer entre les spectateurs et le film.

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