Les acteurs, la télé, les producteurs… qui plombe le cinéma français ?

Les films français seraient trop nombreux, trop chers et pas assez rentables. La polémique enfle. Chacun se renvoie la balle et le mode de financement du cinéma est sur le banc des accusés. 

Dany Boon derrière la caméra sur le tournage de \"La Maison du bonheur\", en 2008.
Dany Boon derrière la caméra sur le tournage de "La Maison du bonheur", en 2008. (NATHALIE ENO / SCREEN PROD / AFP)

Le cinéma français est en émoi. Une tribune virulente, publiée dans Le Monde vendredi 28 décembre, a semé la discorde. Le producteur et distributeur Vincent Maraval juge que les films hexagonaux coûtent trop cher et ne sont pas assez rentables. Depuis, acteurs, producteurs, réalisateurs ou critiques s'entredéchirent.

La ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, est même montée au créneau, lundi 31 décembre sur Europe 1, pour défendre le système de financement du septième art, reconnaissant toutefois qu'il devait être réformé. La fameuse exception culturelle française serait-elle menacée ? Et si oui, à qui la faute ?

La faute aux stars ?

Le constat. Vincent Maraval, fondateur de la société de coproduction et de distribution Wild Bunch, un poids lourd du secteur, dénonce dans Le Monde "la surévaluation" des cachets des têtes d'affiche du cinéma français, qui grève les budgets des films. "Est-il normal qu'un Daniel Auteuil, dont les quatre derniers films représentent des échecs financiers de taille, continue à toucher des cachets de 1,5 million d'euros ?", s'interroge-t-il. 

Le distributeur cite un autre exemple dans une interview au magazine GQ : Dany Boon "a été payé 3,5 millions d’euros" pour Un plan parfait alors que le film n'a fait que "1,2 million d’entrées". Selon lui, "les recettes du distributeur ne couvriront même pas le cachet" de la star. "Les acteurs sont trop payés, encouragés par leurs agents et tout un système", tempête-t-il.

La solution. Vincent Maraval fait une proposition radicale : limiter le cachet à 400 000 euros par acteur et l'assortir d'un intéressement obligatoire sur le succès du film. "Une loi devrait permettre d’encadrer les salaires des acteurs", plaide-t-il. Cela aurait aussi pour vertu de réduire l'écart qui se creuse entre les stars et les autres comédiens.

La faute à la télévision ?

Le constat. L'un des piliers du financement du cinéma français, c'est l'obligation faite aux chaînes de télévision de coproduire des films et de les diffuser par la suite. Résultat : la plupart des chaînes, prudentes, misent sur les films portés par des noms connus, estimant qu'ils représentent une meilleure garantie d'audience, et encouragent par conséquent l'inflation des cachets des vedettes.

Jérôme Clément, ancien président du Centre national de la cinématographie (CNC) et d'Arte, le reconnaît, mais avec nuance, dans Le Monde du mercredi 2 janvier : "Ce n'est certainement pas France Télévisions et Arte qui pèsent financièrement sur le 'star system', mais plutôt TF1, Canal+ et M6, qui exigent les fameux acteurs têtes d'affiche, les si bien nommés 'bankable', dans les films qu'ils coproduisent."

La solution. Le poids de la télévision dans le financement du cinéma pourrait diminuer. L'arrivée de nouvelles chaînes sur la TNT provoque une baisse des audiences des chaînes historiques et donc de leur chiffre d'affaires. Or les obligations de financement des télévisions sont proportionnelles à leurs recettes.

Aurélie Filippetti a en outre laissé entendre qu'une réforme pourrait être engagée. "Il y a des améliorations à apporter" sur "le financement de la création, le soutien et l'accompagnement des films d'auteur et des films de qualité", a reconnu la ministre de la Culture, le 31 décembre sur i-Télé. "La renégociation du contrat d'objectif et de moyens, qui fixe le budget et la stratégie de France Télévisions, devrait donner une occasion de faire avancer le dossier d'une éventuelle réforme", analyse La Tribune.

La faute aux producteurs ?

Le constat. "Ce qui arrive avec les acteurs est le plus visible, et le plus choquant. C’est la part la plus spectaculaire d’une dérive générale", note sur son blog le critique de cinéma Jean-Michel Frodon. Cela a pour conséquence "l’explosion du nombre de films, qui a plus que doublé en quinze ans", calcule-t-il. "Car une autre manière de gagner de l’argent (...) est de multiplier les productions", fait-il remarquer. En effet, la France n'a jamais produit autant de films : 272 en 2011, rappelle Le Figaro, onze de plus qu'en 2001, déjà une année record, note La Tribune

Olivier Babeau, professeur de stratégie d’entreprise à l’université Paris-8, dénonce un système "profondément déresponsabilisant et pervers""Les films français sont aujourd’hui presque tous produits grâce à un préfinancement à 100% des frais", explique l'universitaire sur Atlantico. Le producteur peut compter sur le crédit d’impôt, les aides régionales ou les outils de défiscalisation comme les Sofica"Le producteur ne prend aucun risque lorsqu’il produit un film, mais engrange en revanche les bénéfices en cas de succès", tranche-t-il.

La solution. Une contraction des sources de financement pourrait bientôt avoir raison de cette surenchère, observe Le Monde, qui détaille : "Les minimums garantis versés par les distributeurs, les vendeurs internationaux, les éditeurs vidéo, sont en baisse." Les producteurs redoutent aussi une hausse des coûts de fabrication avec le projet d'extension de la convention collective de la production cinématographique, qui fixe des minima salariaux et encadre la durée de travail, à l'ensemble du secteur. Et il y a encore l'augmentation de la TVA sur les billets de cinéma, qui risque de passer de 7% à 10% en 2014, et les pressions toujours plus fortes de Bruxelles sur le modèle français.

La faute à l'Etat ?

Le constat. Cette "dérive" inflationniste est, d'après Jean-Michel Frodon"fondée sur l’augmentation continue des sources de financement". Or c'est exactement la stratégie suivie par les pouvoirs publics et donc le Centre national du cinéma, avance-t-il. Né en 1946, le CNC soutient la création grâce à des taxes prélevées sur les entrées en salles des films français et étrangers, sur les ventes de DVD, sur la publicité à la télévision ou sur les fournisseurs d'accès à internet.

Ce mécanisme de redistribution a permis jusqu'à présent de maintenir une production hexagonale abondante et diversifiée, tout en évitant une invasion des écrans par les films hollywoodiens, comme dans le reste de l'Europe. Or, dit Vincent Maraval, le CNC se satisfait du nombre de films produits et ferme les yeux sur leur qualité ou leur rentabilité.

La solution. Pour la Cour des comptes, "le modèle historique du CNC semble avoir vécu", relève BFMTV. Dans un rapport accablant, l'institution juge qu'il faut "modifier substantiellement les modalités de financement du CNC". Le cœur du problème est la taxe sur les télécoms. Leur lien avec le financement du cinéma "s'est distendu" et "apparaît moins évident que pour les autres taxes".

Interrogé par francetv infoJuan Branco, conseiller d'Aurélie Filippetti pendant la campagne présidentielle et auteur d'un programme de refonte du système d'aide au cinéma, prône un chantier global. "Une réforme d'ambition ne pourra concerner seul le numérique ou l'audiovisuel, elle devra marier les deux, sans quoi, les travers dénoncés (course aux audiences, formatage télévisuel des films, excès de rémunérations, échec des politiques répressives face au piratage, chute des revenus vidéo...) ne seront pas traités."